Imaginez un enfant de sept ans, ligoté, pendu par les pieds, menacé avec un couteau de boucher sous les yeux, le tout dans l’enceinte d’une école censée lui offrir protection et éducation. Des décennies plus tard, cet enfant devenu homme porte encore les stigmates de ces actes. Aujourd’hui, plusieurs dizaines d’anciens élèves osent enfin briser le silence autour de ce qu’ils ont vécu dans des établissements du réseau lasallien en France.
Un lourd passé qui refait surface dans les écoles catholiques
Depuis plusieurs mois, la parole se libère progressivement autour des violences commises dans certains établissements confessionnels. Le cas récent d’un pensionnat dans le sud-ouest de la France a réveillé de nombreux souvenirs douloureux. C’est dans ce contexte que s’est constitué un collectif d’anciens élèves ayant fréquenté des écoles tenues par les Frères des écoles chrétiennes, plus connues sous le nom de Lasalliens.
Ces hommes, aujourd’hui âgés majoritairement de 50 à 70 ans, pointent des faits survenus entre le milieu des années 1950 et le milieu des années 1980. Ils parlent d’un climat de peur quasi permanent, où les punitions physiques les plus extrêmes côtoyaient des actes à caractère sexuel.
Des témoignages qui glaçants
Philippe Auzenet, 73 ans, co-fondateur du collectif, raconte sans détour ce qu’il a subi alors qu’il n’avait que sept ou huit ans. Menacé de mort, violenté physiquement, suspendu par les pieds, confronté à des couteaux de boucher, il explique que ces événements ont durablement « bousillé » sa vie.
« Entre 7 et 9 ans, j’ai été menacé de mort, violenté, ligoté, on me pendait par les pieds, ils avaient des couteaux de boucher et menaçaient de m’arracher les yeux. »
Philippe B., 62 ans, qui préfère conserver l’anonymat, décrit lui aussi un enchaînement de violences physiques et d’attouchements répétés entre 1969 et 1978. Il évoque des gifles, des coups de poing, des coups de pied, mais aussi des brimades collectives particulièrement humiliantes.
Certains enfants étaient roués de coups devant toute la classe, accrochés aux porte-manteaux ou enfermés dans des poubelles. Ces scènes, loin d’être isolées selon les témoignages, semblaient parfois faire partie d’une forme de discipline acceptée à l’époque.
Quand la confession devenait un espace de danger
Parmi les récits les plus troublants figurent ceux liés au moment de la confession. Des prêtres auraient profité de cet espace d’intimité pour poser des questions intrusives sur la sexualité des enfants, allant parfois jusqu’à des gestes déplacés.
« Est-ce que tu penses à jouer avec le sexe de tes copains ? »
Témoignage d’un ancien élève
Ces questions, posées sous couvert de guidance spirituelle, ont laissé des traces profondes chez plusieurs victimes qui y voient aujourd’hui une forme d’emprise particulièrement perverse.
Des violences qualifiées de « systémiques » par le collectif
Ce qui frappe dans les déclarations du collectif, c’est l’idée que ces actes ne relevaient pas de dérapages individuels isolés, mais d’un système dans lequel la violence physique et sexuelle trouvait une forme de tolérance, voire de légitimation.
Les auteurs présumés étaient le plus souvent des religieux de la congrégation ou des enseignants laïcs travaillant dans ces établissements. La très grande majorité d’entre eux est aujourd’hui décédée, ce qui rend la plupart des faits prescrits au regard de la loi.
Malgré cette prescription, les anciens élèves estiment que la reconnaissance institutionnelle reste essentielle, tant pour leur propre reconstruction que pour éviter que de tels agissements ne se reproduisent.
La réponse de la congrégation lasallienne
Face à ces accusations, la congrégation des Frères des écoles chrétiennes a réagi par la voix de son avocat. Elle affirme prendre ces signalements « très au sérieux » et rappelle les mesures mises en place depuis plusieurs années.
Depuis 2014, une cellule d’écoute a été créée pour recueillir les plaintes et accompagner les personnes qui se manifestent. À ce jour, 72 saisines ont été enregistrées. Parmi elles, 70 ont donné lieu au versement d’une indemnisation financière.
Montant total des indemnisations versées : 2 434 882 euros
Ces sommes ont été calculées en suivant les recommandations de la Commission reconnaissance et réparation (CRR) instituée par l’Église catholique en France. La congrégation précise également avoir effectué trois signalements en justice depuis 2022 dès lors qu’un religieux mis en cause était encore en vie.
Un des mis en cause récemment signalé serait malheureusement décédé depuis.
Les exigences actuelles du collectif
Les membres du collectif ne se satisfont pas des indemnisations déjà versées. Ils demandent une reconnaissance explicite de la responsabilité systémique de la congrégation dans les faits dénoncés.
Ils réclament également la création d’un fonds de réparation d’un montant de 100 millions d’euros, bien supérieur aux sommes déjà distribuées. Parallèlement, ils lancent un appel à témoignages afin de recueillir d’autres récits et de donner plus de poids à leur démarche.
Un contexte marqué par l’affaire Notre-Dame de Bétharram
Ces nouvelles révélations interviennent alors que la France est encore sous le choc d’un autre scandale majeur dans un établissement catholique : Notre-Dame de Bétharram. Près de 250 plaintes ont été déposées pour des faits s’étendant de la fin des années 1950 au début des années 2000.
Les victimes décrivent des sévices physiques d’une extrême violence (passages à tabac, humiliations, supplices) ainsi que des agressions sexuelles graves (fellations et masturbations forcées). Face à l’ampleur du dossier, la congrégation concernée a reconnu sa responsabilité et s’est engagée à indemniser l’ensemble des victimes.
C’est précisément la médiatisation de cette affaire qui a provoqué chez plusieurs anciens élèves lasalliens ce que certains appellent une « amnésie traumatique » qui se fissure. Les souvenirs longtemps enfouis remontent brutalement à la surface.
Pourquoi la parole se libère-t-elle seulement maintenant ?
Plusieurs facteurs expliquent ce délai important entre les faits et leur dénonciation publique.
- La honte et la culpabilité intériorisées par les enfants victimes
- La crainte de ne pas être crus
- Le pouvoir écrasant exercé par les religieux à l’époque
- La prescription pénale qui rendait toute action judiciaire impossible
- L’absence, jusqu’à récemment, d’un espace d’écoute institutionnalisé et sécurisé
Le travail de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase), les conclusions du rapport Sauvé, puis les affaires plus récentes ont créé un climat favorable à la libération de la parole.
Quel avenir pour la réparation et la prévention ?
Au-delà des indemnisations financières, les questions qui se posent aujourd’hui sont multiples : comment garantir que de tels dysfonctionnements ne se reproduisent plus ? Comment accompagner réellement les victimes dans leur reconstruction ? Quelle place accorder à la mémoire de ces événements dans l’histoire des congrégations concernées ?
Le collectif espère que la pression médiatique et publique poussera la congrégation à aller plus loin que les dispositifs existants. De leur côté, les responsables lasalliens affirment leur volonté de poursuivre le travail entamé il y a une décennie.
Mais pour beaucoup d’anciens élèves, les gestes financiers, aussi conséquents soient-ils, ne suffiront jamais à effacer la souffrance ni à réparer totalement les vies brisées.
Un nécessaire travail de mémoire collective
Ces affaires successives interrogent profondément le modèle éducatif qui a prévalu pendant des décennies dans de nombreux établissements catholiques. La violence physique était parfois perçue comme un moyen légitime de faire régner la discipline. Les dérives sexuelles, lorsqu’elles étaient découvertes, étaient trop souvent étouffées.
Aujourd’hui, la société exige transparence, reconnaissance et réparation. Les congrégations religieuses, comme les autres institutions, sont appelées à regarder leur passé en face, sans chercher à minimiser ni à réécrire l’histoire.
Le chemin s’annonce encore long. Mais chaque témoignage supplémentaire, chaque euro versé, chaque signalement effectué contribue à faire bouger les lignes. Et surtout, à offrir à celles et ceux qui ont souffert la possibilité, enfin, d’être entendus.
Le silence qui a trop longtemps pesé sur ces murs d’écoles commence à se fissurer. Reste à savoir jusqu’où ira cette libération de la parole et quelles transformations profondes elle provoquera dans le monde de l’éducation catholique privée en France.
À suivre, malheureusement, tant les dossiers de ce type continuent d’émerger.









