Imaginez un instant : derrière les portes closes de milliers de foyers allemands, des cris étouffés, des bleus dissimulés, une peur qui s’installe jour après jour. Pourtant, la très grande majorité de ces drames reste invisible aux yeux des autorités. Une récente étude officielle vient de lever le voile sur une réalité bien plus sombre que ce que les chiffres officiels laissaient supposer.
Une réalité largement sous-estimée
Les violences au sein du couple touchent bien plus de personnes qu’on ne le pense habituellement. Selon une vaste enquête menée sur plusieurs années, le taux réel de signalement est extrêmement bas. Moins de 5 % des cas de violences conjugales, qu’elles soient physiques ou psychologiques, donnent lieu à une plainte ou à un signalement officiel.
Ce chiffre choc provient d’une étude dite de « zone d’ombre », conçue précisément pour capturer les infractions qui échappent aux statistiques classiques. Elle repose sur des témoignages anonymes, loin des bureaux de police et des tribunaux. Le résultat est sans appel : la très grande majorité des victimes choisit le silence.
Une personne sur six concernée par les violences physiques
L’un des enseignements les plus marquants de cette enquête concerne les violences physiques. Environ une personne sur six déclare avoir déjà subi des coups, des gifles, des strangulations ou d’autres formes d’agressions physiques de la part de son conjoint ou ex-conjoint au cours de sa vie. Ce pourcentage est particulièrement alarmant lorsqu’on le rapporte à l’ensemble de la population adulte.
Sur les cinq dernières années, les proportions entre femmes et hommes apparaissent relativement proches. Hommes et femmes ont été victimes dans des proportions similaires sur cette période récente. Pourtant, cette apparente égalité cache des différences importantes dans la gravité et les conséquences des actes subis.
Les femmes sont en effet plus lourdement touchées. Elles rapportent plus fréquemment des blessures importantes, une peur intense et une réelle appréhension pour leur vie. Cette perception d’un danger mortel est bien plus répandue chez elles que chez les hommes victimes.
Les femmes sont plus gravement touchées par la violence que les hommes, elles ont plus peur, subissent plus de blessures et ont une perception plus élevée du danger mortel.
Cette phrase prononcée lors de la présentation des résultats résume parfaitement le décalage entre une violence qui touche les deux genres et ses conséquences bien plus lourdes pour les femmes.
Les violences psychologiques, un fléau encore plus répandu
Si les coups laissent des traces visibles, les violences psychologiques creusent des blessures tout aussi profondes, mais invisibles. Près de la moitié des femmes interrogées affirment avoir subi au moins une fois dans leur vie des insultes répétées, des humiliations, du contrôle excessif, des menaces ou d’autres formes de violence psychologique de la part de leur partenaire.
Chez les hommes, ce pourcentage atteint environ 40 %. Même si le chiffre reste très élevé, il est légèrement inférieur à celui observé chez les femmes. Ces actes insidieux – cris, dévalorisation constante, isolement forcé du entourage – finissent par miner la confiance en soi et la santé mentale des victimes.
Le plus inquiétant reste le niveau global de non-signalement : plus de 19 faits de violence sur 20 ne font l’objet d’aucune plainte. Ce silence n’est pas le fruit du hasard. Il traduit souvent une peur intense des représailles, un sentiment d’impuissance ou la conviction que porter plainte ne servirait à rien.
Pourquoi tant de victimes se taisent-elles ?
Le silence des victimes n’est pas un choix libre. Il est souvent imposé par la peur. Peur des représailles physiques, peur de perdre ses enfants, peur du jugement social, peur de ne pas être cru. Beaucoup de victimes expliquent également avoir le sentiment que le système ne les protégera pas efficacement.
Ce phénomène de silence est qualifié d’« expression de peur et d’un apparent manque d’accès à l’aide ». Les victimes se sentent souvent seules face à leur bourreau, sans savoir vers qui se tourner ni comment obtenir une protection réelle et durable.
Cette étude met en lumière un paradoxe douloureux : alors que la société affirme haut et fort condamner les violences conjugales, les mécanismes de soutien et de prise en charge restent insuffisants ou mal connus. Résultat : les victimes préfèrent endurer en silence plutôt que de prendre le risque d’une démarche qui pourrait aggraver leur situation.
Des groupes particulièrement vulnérables
L’enquête révèle des disparités importantes selon les profils. Les femmes restent la catégorie la plus exposée aux formes les plus graves de violence. Mais d’autres groupes subissent également des taux particulièrement élevés : les personnes LGBTQ+, les jeunes adultes et les personnes issues de l’immigration.
Plus d’une femme sur six déclare avoir subi une agression sexuelle au cours de sa vie, souvent dans le cadre conjugal ou ex-conjugal. Ce chiffre souligne à lui seul l’ampleur du problème et l’urgence de mesures spécifiques pour cette forme particulière de violence.
Les jeunes apparaissent également surreprésentés parmi les victimes. Les relations amoureuses précoces peuvent parfois devenir le cadre de premières expériences de contrôle, de jalousie maladive et de violences physiques ou psychologiques.
L’enfance, une période à haut risque
L’étude ne se limite pas aux violences conjugales. Elle aborde également les violences subies durant l’enfance. Une personne sur deux déclare avoir été victime de violences physiques de la part de ses parents ou figures parentales durant ses jeunes années.
Ces chiffres impressionnants montrent que la violence intrafamiliale ne commence pas avec le couple : elle peut prendre racine dès l’enfance. Les traumatismes précoces augmentent souvent le risque de revivre des situations violentes à l’âge adulte, soit comme victime, soit parfois comme auteur.
Briser ce cercle vicieux nécessite une prise en charge globale : prévention, détection précoce et accompagnement des enfants exposés à la violence parentale.
Une méthodologie solide pour des résultats fiables
Cette enquête n’est pas une simple opinion sondage. Elle a été menée par le Bureau fédéral de la police criminelle en collaboration avec plusieurs ministères. Près de 15 000 personnes âgées de 16 à 85 ans ont été interrogées de manière anonyme entre juillet 2023 et janvier 2025.
Le choix d’un échantillon aussi large et représentatif permet de dégager des tendances solides. L’anonymat garanti a encouragé les répondants à livrer une vérité qu’ils n’auraient peut-être pas exprimée dans un cadre moins sécurisé.
Les résultats obtenus viennent confirmer, et même amplifier, les soupçons que nourrissaient depuis longtemps les associations d’aide aux victimes et les professionnels du terrain.
Un appel à une mobilisation collective
Face à ces chiffres accablants, l’heure n’est plus au déni. La violence conjugale n’est pas un problème marginal : elle touche des centaines de milliers de personnes chaque année en Allemagne. Elle laisse des séquelles physiques, psychologiques et sociales profondes.
Les pouvoirs publics, les associations, les professionnels de santé, les employeurs, les proches : chacun a un rôle à jouer pour briser le silence et offrir des solutions concrètes. Cela passe par une meilleure information sur les dispositifs d’aide, un renforcement des structures d’accueil d’urgence, une formation accrue des forces de l’ordre et des magistrats, et surtout une véritable politique de prévention.
La honte ne doit plus changer de camp. Ce ne sont pas les victimes qui doivent avoir honte, mais bien une société qui tolère encore, par son inaction, que tant de souffrances restent cachées derrière les murs des domiciles.
Chaque plainte déposée, chaque main tendue, chaque parole bienveillante peut faire la différence. La route est longue, mais les premiers pas consistent à reconnaître l’ampleur réelle du problème. Cette étude y contribue puissamment.
Le chemin vers une société sans violence conjugale est encore long. Mais ignorer la réalité ne la fera pas disparaître. Au contraire, la regarder en face est la première condition pour pouvoir la changer.
Et si, aujourd’hui, ces lignes permettaient à une seule personne de trouver le courage de parler ? Alors elles n’auront pas été écrites en vain.
À retenir : Moins de 5 % des violences conjugales signalées, une personne sur six victime de violences physiques, près de 50 % des femmes victimes de violences psychologiques, silence massif des victimes par peur et manque d’aide.
La publication de ces données doit marquer un tournant. Il est temps d’agir, collectivement et résolument, pour que la peur change enfin de camp.









