Mercredi, en plein cœur de l’après-midi, dans une rue banale de Villeurbanne, deux silhouettes attirent l’œil des policiers en civil. L’une est grande, nerveuse, l’autre minuscule, presque enfantine. Ce que les agents vont découvrir en quelques heures glace le sang : un point de deal parfaitement rodé, avec un vendeur de 21 ans sans domicile et un ravitailleur… âgé de seulement 13 ans.
Un duo improbable au croisement de deux rues
L’intersection de la rue Victor Basch et de la rue Frédéric et Irène Joliot-Curie n’a rien d’un coupe-gorge. Des immeubles des années 70, quelques commerces, des passants qui rentrent du travail. Pourtant, c’est bien là que les fonctionnaires du Groupe de Sécurité de Proximité observent, médusés, le ballet désormais classique du trafic de rue.
Un client s’approche. Le plus âgé reste avec lui, discute, prend l’argent. Le plus jeune, lui, détale vers un local technique situé à quelques mètres, ouvre avec une clé qu’il porte autour du cou, disparaît trente secondes et revient avec le « produit ». L’opération dure moins d’une minute. Efficacité redoutable.
L’interpellation : deux mondes qui se percutent
Lorsque les policiers décident de passer à l’action, la différence d’âge frappe comme un coup de poing. Le vendeur principal est un Tunisien de 21 ans, sans domicile fixe, déjà connu des services pour des faits similaires. Son complice ? Un adolescent algérien de 13 ans, scolarisé en foyer éducatif depuis plusieurs mois.
Dans le local technique, les forces de l’ordre mettent la main sur plusieurs sacs plastiques. Bilan : près d’un kilogramme de résine et d’herbe de cannabis, soigneusement conditionnés pour la revente à la barrette. Une quantité qui témoigne d’une activité intense et organisée.
« On a l’habitude des guetteurs mineurs, mais jamais à cet âge-là. Treize ans… c’est un enfant. »
Un policier présent sur l’opération, sous couvert d’anonymat
Un mineur en foyer : le parcours qui pose question
L’adolescent vivait dans un foyer de l’Aide Sociale à l’Enfance. Un placement censé le protéger, lui offrir un cadre stable après un parcours familial compliqué. Pourtant, chaque jour ou presque, il quittait l’établissement pour rejoindre son « grand frère » de deal.
Comment un enfant sous protection de l’État a-t-il pu intégrer un réseau de trafiquants ? Les éducateurs ont-ils été alertés par ses absences répétées ? Les horaires de sortie libre des foyers sont-ils compatibles avec une surveillance réelle ? Autant de questions qui reviennent avec une cruelle régularité dans ce type d’affaires.
Ce n’est pas la première fois que des mineurs placés basculent dans la délinquance lourde. L’argent facile, le sentiment d’appartenance, la peur parfois : les recruteurs savent exactement sur quels leviers appuyer. Et un enfant de 13 ans représente l’allié parfait : quasi-insaisissable pénalement.
La mécanique bien huilée du trafic de proximité
Le système observé à Villeurbanne n’a rien d’exceptionnel, malheureusement. Il s’agit du modèle classique du « four » : un point de vente fixe, une cache à quelques mètres, un guetteur-ravitailleur pour limiter les risques. Ce qui change, c’est l’âge du second protagoniste.
- Le vendeur reste au contact du client → moins de risque de perte de marchandise
- Le mineur détient la clé de la cache → en cas de contrôle, il n’a rien sur lui
- En dessous de 13 ans révolus, aucune responsabilité pénale → impunité quasi-totale
- Le local technique (souvent EDF ou télécom) → accès discret, jamais fouillé en temps normal
Cette organisation minimaliste mais redoutable permet de tenir des points de deal des mois, voire des années, avec un turn-over constant de petites mains recrutées dans les foyers ou les quartiers.
Les conséquences immédiates et les zones grises judiciaires
Le jeune Tunisien de 21 ans a été placé en garde à vue, puis déféré. Il risque plusieurs années de prison ferme, surtout s’il cumule déjà des mentions sur son casier. Pour l’adolescent, le chemin est plus complexe.
À 13 ans, la justice pénale pour mineurs peut prononcer des mesures éducatives, un placement plus strict, parfois un centre éducatif fermé. Mais la prison ? Impensable. C’est cette faille que les réseaux exploitent sans vergogne.
Pire : une fois la tempête médiatique passée, nombreux sont ces très jeunes guetteurs qui retournent à leurs activités, parfois dans le même quartier, parfois ailleurs. Le foyer change, le deal continue.
Villeurbanne, laboratoire tristement ordinaire
Cette affaire n’est pas isolée. Dans l’agglomération lyonnaise, les points de deal se multiplient, souvent tenus selon le même schéma. Vaulx-en-Velin, Vénissieux, Saint-Fons, Rillieux-la-Pape… les noms changent, la méthode reste.
Ce qui choque particulièrement ici, c’est la jeunesse extrême du second protagoniste. Treize ans. L’âge où, dans une autre vie, on collectionne les cartes Pokémon ou on découvre le foot avec les copains. Pas celui où l’on transporte des kilos de cannabis sous le regard des passants.
Et derrière ce fait divers, c’est tout un système qui dysfonctionne : la prise en charge des mineurs isolés ou en danger, le suivi des foyers, la coordination entre police et justice, l’absence de réponse pénale adaptée pour les moins de 13 ans.
Et demain ?
Cette interpellation ne signera pas la fin du trafic rue Victor Basch. Dans quelques jours, un autre duo prendra probablement la relève. Peut-être avec un autre enfant.
Tant que l’impunité des moins de 13 ans restera totale, tant que les foyers continueront d’être des passoires, tant que l’argent du shit coulera à flots, la mécanique perdurera.
Ce qui s’est passé mercredi à Villeurbanne n’est pas seulement l’histoire d’un point de deal démantelé. C’est le miroir brutal d’une société qui peine à protéger ses enfants les plus vulnérables… tout en les laissant devenir les rouages d’un commerce mortifère.
Un kilo de cannabis en moins dans la rue. Un enfant de 13 ans en plus dans les statistiques de la délinquance. Le bilan est amer.









