Que reste-t-il vraiment du pouvoir chaviste lorsque celui qui incarnait son symbole suprême depuis plus d’une décennie se trouve soudain derrière les barreaux d’une prison américaine ? Quelques jours seulement après cet événement historique, Caracas donne une réponse aussi surprenante qu’inquiétante.
Dans un geste qui marque un tournant majeur dans la transition politique vénézuélienne, la présidente par intérim a décidé de placer au cœur même de l’appareil d’État un homme qui, jusqu’à très récemment, se tenait littéralement dans l’ombre du dirigeant déchu.
Un fidèle promu au cœur du pouvoir
Le capitaine Juan Escalona n’est pas un inconnu des cercles du pouvoir bolivarien. Pendant de longues années, cet officier a appartenu au premier cercle de protection rapprochée de Nicolás Maduro. Un rôle discret mais essentiel, qui l’a placé aux premières loges des décisions les plus sensibles du pays.
Sa nomination récente au poste de ministre du Secrétariat de la Présidence n’est donc pas anodine. Ce ministère, souvent méconnu du grand public, joue pourtant un rôle central : coordination de l’agenda présidentiel, liaison permanente avec l’ensemble des institutions de l’État, véritable plaque tournante du pouvoir exécutif.
Un parcours marqué par la loyauté absolue
Juan Escalona n’est pas arrivé par hasard dans l’entourage de Nicolás Maduro. Son histoire avec le chavisme remonte à l’époque d’Hugo Chávez. À la mort du commandant en 2013, il intègre naturellement l’équipe de sécurité du nouveau président, Maduro, dont il devient l’un des hommes de confiance.
En mai dernier encore, il franchissait une nouvelle étape en étant élu député. Le 5 janvier, il prêtait serment au Parlement, officialisant ainsi son entrée dans l’arène politique institutionnelle. Quelques jours plus tard, le voilà propulsé ministre. Une ascension fulgurante qui ne doit rien au hasard.
« Je sais que sa loyauté, ses capacités et son engagement permettront d’assurer le suivi du développement des plans de notre gouvernement bolivarien aux côtés du peuple »
Delcy Rodríguez à propos de Juan Escalona
Cette déclaration officielle ne laisse planer aucun doute : le choix de cet homme répond avant tout à un critère majeur aux yeux du nouveau pouvoir : la fidélité sans faille à la révolution bolivarienne, à Hugo Chávez et à Nicolás Maduro.
Un symbole de continuité dans la tourmente
La présence de Juan Escalona au premier conseil des ministres dirigé par Delcy Rodríguez avait déjà suscité de nombreuses interrogations. Certaines rumeurs persistantes le donnaient pour mort lors de l’opération qui a conduit à la capture de Maduro. Sa réapparition publique a donc immédiatement dissipé ces spéculations.
Sa nomination intervient dans un contexte où chaque geste politique est scruté, analysé, interprété. En plaçant un homme issu du premier cercle de sécurité de Maduro à un poste aussi stratégique, la présidente par intérim envoie un message clair : malgré le séisme politique provoqué par la capture du leader historique, la continuité idéologique et personnelle reste la règle d’or.
Remaniement militaire et sécuritaire d’envergure
La nomination d’Escalona ne constitue qu’une pièce d’un puzzle bien plus vaste. Ces derniers jours ont été marqués par une série de décisions touchant particulièrement les sphères militaires et de renseignement.
Gustavo González López à la tête des services sensibles
Mardi dernier, un autre nom très connu des observateurs de la scène vénézuélienne faisait son retour en force. Le général Gustavo González López, ancien patron du Sebin (le puissant service bolivarien de renseignement national), a été nommé commandant de la Garde d’Honneur présidentielle ainsi que directeur général de la Direction générale de contre-intelligence militaire (DGCIM).
Cette dernière institution occupe une place centrale dans l’appareil sécuritaire vénézuélien. Elle a été régulièrement citée dans de nombreux rapports internationaux pour son rôle dans la répression politique. Le remplacement de Javier Marcano Tabata à ce poste stratégique semble directement lié à l’échec (ou à la responsabilité supposée) dans la protection de Nicolás Maduro lors de l’opération américaine.
Aníbal Coronado à l’Écosocialisme
Autre nomination notable : celle d’Aníbal Coronado au ministère de l’Écosocialisme, autrement dit le ministère de l’Environnement. Ce choix d’un profil militaire pour diriger un portefeuille traditionnellement dévolu à des techniciens ou à des écologistes confirme la militarisation croissante de l’ensemble de l’appareil d’État.
Le choix économique : un technocrate pour rassurer ?
Au milieu de cette vague de nominations militaires et sécuritaires, une décision plus classique a été prise concernant l’économie, secteur prioritaire et particulièrement fragile du pays.
Calixto Ortega Sánchez, ancien directeur de la Banque centrale du Venezuela, a été nommé vice-président chargé de l’économie. Son profil plus technocratique tranche avec les autres nominations récentes.
Ce choix pourrait répondre à un double objectif : tenter de rassurer une partie de la communauté internationale et des milieux économiques, tout en conservant la mainmise politique sur les décisions stratégiques grâce aux autres nominations.
Un équilibre précaire entre continuité et ouverture
La nouvelle équipe gouvernementale semble ainsi chercher à concilier deux impératifs contradictoires : maintenir la fidélité au projet chaviste historique tout en envoyant quelques signaux d’ouverture, notamment sur le plan économique.
Ce subtil jeu d’équilibre se déroule sous les yeux attentifs de Washington. Dimanche dernier, le président américain a publiquement déclaré être ouvert à une rencontre avec Delcy Rodríguez, estimant que son administration travaillait « vraiment bien » avec Caracas.
Que nous disent ces nominations sur l’avenir du Venezuela ?
À première vue, le message envoyé par ces nominations est limpide : malgré la chute spectaculaire de Nicolás Maduro, le cœur du pouvoir reste solidement aux mains des fidèles de longue date, particulièrement ceux issus du monde militaire et sécuritaire.
La promotion de Juan Escalona, un homme qui a passé des années dans l’ombre protectrice du président déchu, symbolise cette volonté de continuité. En plaçant au cœur de l’appareil d’État un homme dont la principale qualité affichée est la loyauté absolue, Delcy Rodríguez affirme que le chavisme, même orphelin de son leader historique, entend bien poursuivre la même voie.
Cette stratégie présente cependant des risques majeurs. En misant tout sur la fidélité plutôt que sur l’ouverture ou le renouvellement, la nouvelle direction pourrait se couper davantage des secteurs de la société qui espéraient un véritable changement après la capture de Maduro.
La question cruciale qui se pose désormais est simple : cette fidélité affichée au projet originel suffira-t-elle à maintenir la cohésion du pouvoir face aux immenses défis économiques, sociaux et diplomatiques auxquels le pays est confronté ?
Ou bien ces nominations, loin d’être le signe d’une force retrouvée, révèlent-elles au contraire une forme de crispation, de repli sur les derniers bastions fidèles dans un contexte d’isolement croissant ?
Les prochains jours, les prochaines semaines apporteront sans doute des éléments de réponse. En attendant, une chose est sûre : avec Juan Escalona au Secrétariat de la Présidence, c’est un pan entier de l’histoire récente du chavisme qui s’installe officiellement au cœur du pouvoir transitionnel.
Un homme de l’ombre devenu lumière, un fidèle promu au rang de ministre : le Venezuela continue d’écrire, à marche forcée, l’un des chapitres les plus imprévisibles de son histoire politique contemporaine.









