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Venezuela : Schizophrénie ou Pragmatisme Face à Trump ?

Depuis la capture spectaculaire de Nicolas Maduro, le nouveau pouvoir vénézuélien multiplie les concessions à Donald Trump tout en clamant haut et fort son anti-impérialisme. Double jeu ou simple survie ? La réalité dépasse la rhétorique…

Imaginez un pays où les murs de la capitale sont couverts d’immenses affiches réclamant le retour d’un président emprisonné à l’étranger, tandis que dans les bureaux du pouvoir, on négocie discrètement la levée des sanctions avec l’administration qui l’a fait capturer. Cette scène apparemment contradictoire se déroule aujourd’hui au Venezuela, un mois seulement après l’arrestation retentissante de Nicolas Maduro lors d’une opération militaire américaine.

Entre déclarations enflammées contre « l’empire » et gestes concrets d’ouverture vers Washington, le nouveau leadership dirigé par Delcy Rodriguez semble jongler sur un fil tendu. Cette tension permanente entre mots et actes pose une question essentielle : assiste-t-on à une authentique schizophrénie politique ou à un pragmatisme froid pour conserver le pouvoir ?

Un virage à 180 degrés en quelques semaines

Le 3 janvier a marqué une rupture brutale. L’arrestation de Nicolas Maduro a non seulement privé le chavisme historique de son leader emblématique, mais elle a aussi forcé ses successeurs à repenser entièrement leur stratégie de survie. Ce qui frappe immédiatement, c’est la vitesse à laquelle les transformations se sont enchaînées.

En moins de trente jours, plusieurs mesures symboliques et concrètes ont été adoptées ou annoncées : une nouvelle législation sur les hydrocarbures plus attractive pour les investisseurs étrangers, une loi d’amnistie en cours d’élaboration, la libération progressive de certains prisonniers politiques, des promesses de réforme du système judiciaire, l’accueil officiel du ministre américain de l’Énergie, et même la réouverture prochaine de l’ambassade des États-Unis à Caracas.

« Ça va vite. Très vite quand on pense que l’opération américaine a eu lieu il y a à peine un mois », confie une source diplomatique sous couvert d’anonymat. Cette accélération contraste fortement avec le discours officiel qui reste ancré dans la rhétorique historique du chavisme.

Le maintien des codes chavistes : une nécessité vitale

Pour conserver une base fidèle et éviter une fracture interne majeure, le nouveau pouvoir doit absolument afficher une continuité idéologique. C’est pourquoi les références à Hugo Chavez et à Nicolas Maduro restent omniprésentes, même si les décisions pratiques s’en éloignent considérablement.

Les grandes affiches qui envahissent Caracas et les axes routiers du pays en sont l’illustration la plus visible. On y voit Nicolas Maduro et Cilia Flores, accompagnés de slogans comme « Bring them back ! » ou « Free president Maduro and Cilia ! ». Une chanson patriotique bilingue, produite par les services de communication officiels, tourne en boucle sur les radios et dans les manifestations : « Monte le son ! C’est clair au Venezuela ! Rien ne nous arrête ! »

Ces éléments ne sont pas anodins. Ils constituent ce que les universitaires appellent un « discours unificateur » destiné à maintenir la cohésion des secteurs les plus radicaux du chavisme.

« Le nouveau gouvernement doit feindre une certaine continuité, feindre qu’il est réellement l’héritier de Chavez et Maduro. Cela implique certains codes qu’il faut répéter encore et encore. »

Professeure à l’université Simon Bolivar

Mais derrière cette façade idéologique, les faits racontent une autre histoire. Un avant et un après le 3 janvier semblent bel et bien exister.

Les concessions concrètes : un virage économique assumé

La nouvelle loi sur les hydrocarbures constitue sans doute la mesure la plus significative. Conçue pour attirer des investissements étrangers dans un secteur stratégique asphyxié par des années de sanctions et de mauvaise gestion, elle marque un tournant majeur par rapport à la politique pétrolière des vingt dernières années.

De même, la réception officielle du ministre américain de l’Énergie et l’annonce imminente de la réouverture de l’ambassade américaine ne laissent guère de doute sur la volonté d’apaisement avec Washington. Ces gestes s’accompagnent de promesses répétées de réforme judiciaire et d’amélioration des conditions de détention pour les prisonniers politiques.

Tous ces éléments convergent vers un objectif clair : obtenir la levée progressive des sanctions économiques qui étranglent le pays depuis des années. Sans cette levée, aucune reprise économique durable ne semble possible.

La bipolarité du discours : une stratégie délibérée

Ce décalage entre paroles et actes n’est pas perçu comme une faiblesse par les observateurs les plus avisés, mais plutôt comme une stratégie sophistiquée pour naviguer dans un contexte extrêmement contraint.

D’un côté, il faut rassurer la base chaviste la plus fidèle, maintenir la cohésion des forces armées et éviter une révolte interne. De l’autre, il est impératif de négocier avec l’administration américaine qui détient désormais l’ancien président et contrôle de facto une grande partie de l’économie vénézuélienne via les sanctions.

« Il y a une bipolarité dans le discours du gouvernement vénézuélien qui gère un équilibre délicat. »

Professeure universitaire vénézuélienne

Cet équilibre précaire repose sur deux piliers : le maintien d’un discours anti-impérialiste pour la consommation interne et la mise en œuvre rapide de réformes économiques pour obtenir des résultats tangibles qui pourraient légitimer le nouveau leadership.

Le rôle central des forces armées

Dans ce jeu d’équilibriste, les forces armées occupent une position stratégique. Lors d’une cérémonie officielle récente, elles ont réaffirmé leur caractère « révolutionnaire, socialiste, anti-impérialiste et profondément chaviste », tout en jurant loyauté à Delcy Rodriguez.

Ce double message n’est pas anodin. D’une part, il rassure la base militaire attachée à l’héritage chaviste. D’autre part, il envoie un signal clair à Washington : l’armée soutient le nouveau leadership et, par extension, les accords passés avec les États-Unis.

« Non seulement nous soutenons Delcy Rodriguez, mais nous soutenons aussi ce que Delcy Rodriguez a convenu avec vous, les États-Unis », semble dire l’institution militaire à travers cette déclaration publique.

Les perceptions contrastées de la population

Face à cette politique ambivalente, les Vénézuéliens réagissent de manières très différentes selon leur positionnement politique et leur situation personnelle.

Isabel, une étudiante de 21 ans en psychologie, exprime une méfiance claire : « J’ai le sentiment que ce qui les arrange, ils le font rapidement, et ce qui ne les arrange pas, ils le font avancer plus lentement. » Elle pointe notamment le contraste entre la célérité sur la loi pétrolière et les lenteurs sur l’amnistie et les libérations de prisonniers politiques.

À l’opposé, Eduardo Alfaro Fariña, un partisan du gouvernement de 58 ans, défend avec conviction la version officielle : « L’empire a monté un show médiatique pour faire croire au monde, et surtout à de nombreux Vénézuéliens, que c’est lui qui gouverne ici. Mais nous ne sommes la colonie ni l’arrière-cour d’aucun autre pays. Nous sommes un pays souverain. »

Vers une consolidation du pouvoir par l’amélioration économique ?

La stratégie à moyen terme semble désormais claire : miser sur une reprise économique, même modeste, pour gagner en légitimité populaire. Les sanctions allégées, des investissements étrangers dans le pétrole et une stabilisation monétaire relative pourraient changer la donne quotidienne pour des millions de Vénézuéliens épuisés par des années de crise.

« Delcy Rodriguez et son frère Jorge sont effectivement intéressés par la mise en œuvre de changements, surtout économiques, qui permettent l’entrée de capitaux et la levée des sanctions », analyse un professeur de l’Université York de Toronto. « C’est une formule sur laquelle ils misent pour se maintenir au pouvoir à long terme. »

Cette priorité accordée à l’amélioration des conditions de vie correspond d’ailleurs à la principale préoccupation exprimée par la population depuis plusieurs années.

Un discours sur Maduro devenu purement symbolique

Parmi les éléments les plus surprenants de la période actuelle figure la persistance du discours réclamant le retour de Nicolas Maduro. Pour de nombreux observateurs, cette posture est devenue largement symbolique et même « ridicule » dans les faits.

« Cela ne traverse l’esprit d’aucun d’entre eux. »

Professeur universitaire analysant la demande de retour de Maduro

Le maintien de cette rhétorique servirait principalement à garder alignés les cercles les plus proches de l’ancien président. Une fois le pouvoir mieux consolidé, des purges ciblées pourraient permettre d’écarter progressivement ces éléments les plus radicaux.

Un équilibre précaire mais potentiellement durable

Le nouveau leadership vénézuélien joue donc sur plusieurs tableaux simultanément : préserver l’héritage symbolique du chavisme pour maintenir la cohésion interne, tout en adoptant des mesures pragmatiques pour obtenir des résultats économiques concrets et légitimer son autorité auprès de la population et de la communauté internationale.

Ce numéro d’équilibriste est risqué. Toute avancée trop marquée vers Washington pourrait provoquer une fracture au sein de la base chaviste historique. À l’inverse, un retour trop marqué à la rhétorique radicale des années précédentes risquerait de compromettre les négociations avec les États-Unis et de prolonger la crise économique.

Mais pour l’instant, cette stratégie ambivalente semble porter ses fruits : les concessions se multiplient sans provoquer de soulèvement majeur de la base chaviste, et les premiers résultats économiques pourraient bientôt apparaître si les sanctions venaient à être significativement allégées.

Le Venezuela entre ainsi dans une phase nouvelle de son histoire politique récente : celle d’un chavisme post-Maduro qui, pour survivre, accepte de transiger avec ceux qu’il dénonçait hier comme ses ennemis jurés. Une mue idéologique et pragmatique dont l’issue reste encore incertaine, mais dont les premiers pas sont déjà spectaculaires.

À suivre de près dans les prochains mois : les résultats concrets des négociations sur les sanctions, l’évolution de la situation judiciaire des prisonniers politiques, et surtout la réaction de la population face à ces changements rapides et profonds.

Car au-delà des discours et des postures, c’est bien la capacité à améliorer concrètement le quotidien des Vénézuéliens qui constituera, in fine, le véritable test de légitimité pour ce pouvoir en pleine recomposition.

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