Dans l’ombre froide d’une prison vénézuélienne, une femme d’une quarantaine d’années lève le poing, une chaîne épaisse enroulée autour de son poignet. Son cri déchire le silence : elle est prête à mourir pour obtenir la liberté de son fils. Cette scène, saisissante, résume à elle seule la douleur qui ronge des centaines de familles au Venezuela en ce début d’année.
Un cri de désespoir face à l’injustice persistante
Depuis plusieurs semaines, les abords de la prison Zona 7, située à Caracas, ressemblent à un campement de fortune. Des tentes de fortune, des bâches en plastique tendues sur des piquets improvisés, des sacs de couchage posés à même le sol : c’est ici que des mères, des épouses, des sœurs passent leurs nuits dans l’espoir d’apercevoir un proche enfin libéré. L’air est chargé d’angoisse et de colère contenue.
Le 8 janvier dernier, les autorités ont annoncé une vague de libérations concernant les personnes détenues pour des motifs politiques. Cette promesse intervenait dans un contexte particulier, marqué par des bouleversements majeurs au sommet de l’État. Pourtant, sur le terrain, la réalité semble bien différente de ces annonces officielles.
La chaîne comme ultime recours
Evelis Cano, 49 ans, a décidé de passer à l’acte radical. Elle s’est attachée à la grille d’un bâtiment jouxtant la prison avec une grosse chaîne et un cadenas. Son poignet gauche porte la marque de cette détermination : elle refuse de bouger tant que justice ne sera pas rendue. Autour du cou, elle porte fièrement le drapeau national, symbole d’un pays qu’elle aime malgré tout.
Dans sa main droite, elle serre la photographie de son fils Jack Tantak, âgé de 31 ans. Arrêté le 27 novembre, il est accusé de terrorisme et de trahison envers la patrie, des chefs d’inculpation devenus tristement classiques pour les opposants au régime. Selon sa mère, l’arrestation serait liée à la vente d’une automobile à un membre influent de l’opposition.
Je suis prête à mourir. Ils se moquent de nous, ça suffit.
Une mère vénézuélienne enchaînée devant la prison
Ces mots, lancés avec force devant les grilles, résonnent comme un appel au secours. Evelis Cano explique qu’elle n’en pouvait plus d’attendre. Les promesses répétées, les annonces triomphales, puis le silence ou les demi-mesures : tout cela a eu raison de sa patience. Elle interpelle directement les responsables : « Ôtez-vous ces cœurs de pierre. Vous n’avez aucune miséricorde. »
Des libérations au compte-gouttes
Les autorités ont affirmé avoir remis en liberté plus de 800 personnes considérées comme prisonniers politiques, précisant que ces gestes de clémence avaient débuté avant décembre. Pourtant, les chiffres avancés par les organisations de défense des droits humains racontent une autre histoire. Selon des sources spécialisées dans le suivi des détenus politiques, seulement 383 libérations auraient été enregistrées depuis décembre, dont 266 depuis le 8 janvier.
Cette différence considérable alimente la méfiance. Les familles parlent de mensonges d’État, de chiffres gonflés pour apaiser la pression internationale. Elles dénoncent un processus lent, sélectif, qui laisse la majorité des détenus derrière les barreaux. Chaque jour qui passe renforce leur sentiment d’abandon.
Devant la Zona 7, une dizaine de femmes occupent les lieux en permanence. Assises sur des bancs en plastique usés, elles scandent des slogans simples mais puissants : « Justice ! Justice et liberté. » Sur l’asphalte, quelqu’un a écrit en grandes lettres blanches : « Liberté pour tous ». Ce message, répété dans plusieurs prisons du pays, est devenu le cri de ralliement de ces familles épuisées.
Une attente qui use les corps et les esprits
Les nuits sont particulièrement difficiles. Le froid s’infiltre sous les bâches, l’humidité ronge les vêtements, les douleurs physiques s’accumulent. Evelis Cano montre ses lèvres gercées, ses plaies aux mains. « Ce sont nos maisons maintenant », dit-elle avec amertume. Elle n’est pas la seule à souffrir.
Luz Soto, 57 ans, raconte que son mari est détenu depuis deux mois. Sa voix se brise quand elle évoque la torture psychologique quotidienne. « Ce n’est pas seulement vivre une guerre, on nous torture psychologiquement tous les jours », confie-t-elle. Chaque absence de nouvelle, chaque report de libération, chaque silence des autorités ajoute une couche supplémentaire de souffrance.
Face à ces femmes qui pleurent et crient leur désespoir, les forces de sécurité restent de marbre. Boucliers antiémeutes en main, ils bloquent l’accès à la prison sans un mot. Leur impassibilité contraste violemment avec l’émotion brute qui se dégage du campement.
Plus de 800 détenus politiques selon les défenseurs
Les organisations qui suivent de près la situation carcérale estiment qu’au moins 800 personnes sont toujours privées de liberté pour des raisons politiques. Ce chiffre, bien plus élevé que celui officiellement reconnu, montre l’ampleur du phénomène. Les accusations les plus fréquentes tournent autour du terrorisme, de la trahison ou de l’incitation à la violence.
Ces détenus sont souvent présentés comme des délinquants ordinaires par les autorités, qui refusent de les qualifier de prisonniers politiques. Cette négation officielle renforce la colère des familles, qui affirment que leurs proches n’ont commis aucun crime de droit commun. « Ils sont tous innocents, aucun n’est délinquant ! » scandent-elles régulièrement.
La situation est d’autant plus tendue que les libérations annoncées semblent répondre à des pressions externes plutôt qu’à une réelle volonté de réconciliation nationale. Les familles se sentent instrumentalisées dans un jeu diplomatique qui les dépasse.
Un contexte politique bouleversé
Ces événements se déroulent dans un climat politique particulièrement instable. La capture récente d’une figure centrale du pouvoir précédent a créé un choc profond dans le pays. Les annonces de libérations massives sont arrivées dans la foulée, comme pour tenter de calmer les tensions et montrer une volonté de changement.
Mais pour les familles qui campent nuit et jour, ces gestes paraissent insuffisants et surtout trop lents. Elles demandent une libération immédiate et sans condition de tous les détenus qu’elles considèrent comme innocents. Leur détermination ne faiblit pas, même face à l’épuisement physique et moral.
La prière au milieu de la colère
Par moments, la colère laisse place à une forme de recueillement. Evelis Cano, toujours enchaînée, murmure une prière : « Brise ces chaînes d’oppression, Père bien-aimé. » Ces mots, prononcés dans un souffle, traduisent l’immense fatigue mais aussi l’espoir tenace qui anime ces femmes.
Elles ne se contentent pas de protester ; elles invoquent une justice supérieure quand celle des hommes semble leur échapper. Cette dimension spirituelle ajoute encore plus de profondeur à leur combat. Ce n’est pas seulement une lutte politique, c’est aussi une quête de dignité et de reconnaissance.
Un mouvement qui s’étend à d’autres prisons
La Zona 7 n’est pas un cas isolé. Devant plusieurs établissements pénitentiaires du pays, des scènes similaires se répètent. Des campements de fortune apparaissent, des banderoles sont déployées, des photos de détenus sont brandies. Le mot d’ordre reste le même partout : « Liberté pour tous ».
Cette coordination spontanée montre que la souffrance est partagée à l’échelle nationale. Les familles communiquent entre elles, partagent leurs expériences, s’encouragent mutuellement. Ce réseau de solidarité constitue une force invisible mais réelle face à l’appareil répressif.
Que faire face à cette souffrance ?
La question se pose avec acuité. Les familles demandent une accélération des libérations, une transparence totale sur les dossiers, la fin des accusations jugées fantaisistes. Elles veulent surtout être entendues, reconnues dans leur douleur.
Pour l’instant, leur voix porte surtout à l’extérieur des grilles. À l’intérieur, les détenus attendent, sans nouvelles précises, sans date fixe. Cette incertitude prolongée constitue l’une des formes les plus cruelles de punition.
Leur combat quotidien, fait de cris, de pleurs, de chaînes et de prières, rappelle que derrière les grands titres politiques se cachent des drames humains profonds. Ces mères ne demandent pas la lune : elles demandent simplement que leurs enfants rentrent à la maison.
Chaque jour qui passe sans libération supplémentaire renforce leur détermination. Elles ont décidé de rester, coûte que coûte. Leur message est clair : elles ne partiront pas tant que la liberté promise ne sera pas devenue réalité pour tous.
Ce reportage, recueilli sur place, témoigne d’une réalité brute, loin des communiqués officiels. Il montre des femmes ordinaires devenues héroïnes malgré elles, prêtes à tout sacrifier pour leurs proches. Leur courage force le respect et interpelle la conscience de chacun.
Dans ce pays marqué par des années de tensions, ces images d’enchaînements volontaires et de campements de fortune resteront sans doute parmi les plus marquantes de cette période trouble. Elles symbolisent à la fois la souffrance et l’espoir obstiné d’un peuple qui refuse de baisser les bras.
Le temps dira si leurs cris auront enfin été entendus. Pour l’instant, elles continuent de veiller, jour et nuit, devant les portes closes de la prison. Et elles répètent, inlassablement : « Assez d’injustices. »
Leur lutte, loin d’être terminée, continue de s’écrire sous nos yeux, dans le froid de Caracas et dans la chaleur de leur indignation. Une page douloureuse mais essentielle de l’histoire contemporaine vénézuélienne est en train de s’écrire, lettre après lettre, cri après cri.









