Imaginez un lundi matin ordinaire qui se transforme en conversation collective sur la guerre, la survie et l’avenir incertain d’un pays entier. Au Venezuela, la rentrée des classes de ce début janvier n’a ressemblé à aucune autre. Quelques jours seulement après une intervention militaire américaine d’une ampleur inédite, les couloirs des lycées de Caracas résonnent de questions lourdes, de silences pesants et parfois de rires nerveux pour conjurer l’angoisse.
Les élèves, âgés de 12 à 17 ans pour la plupart, portent sur leurs épaules un événement qui dépasse largement leur quotidien habituel fait de devoirs, d’amitiés et de rêves d’avenir. L’opération du 3 janvier a non seulement modifié la carte politique du pays, mais elle a aussi profondément marqué les esprits des plus jeunes, ceux qui n’ont connu que crises et pénuries.
Une rentrée sous le signe du choc et de l’incertitude
Les grilles du lycée Andres Bello, l’un des établissements emblématiques de la capitale, se sont ouvertes sur une cour inhabituellement calme. Seuls environ un tiers des élèves ont franchi le seuil ce jour-là. Les familles, encore sous le choc des bombardements et des annonces officielles faisant état de plus d’une centaine de morts, ont préféré garder leurs enfants à la maison.
Pourtant, ceux qui sont venus n’ont pas cherché à fuir la réalité. Au contraire, ils en parlent sans filtre, devant les portes, dans les escaliers, sur les bancs. Les questions fusent : pourquoi le dirigeant capturé boitait-il sur les images diffusées depuis New York ? Le pays est-il officiellement en guerre ? Qui prend les décisions désormais ?
Les mots des adolescents face à l’histoire en marche
Devant l’entrée principale, un petit groupe de collégiennes discute avec animation. Maria, 13 ans, résume avec une maturité déconcertante le sentiment général : « Je suis vivante, ma famille est vivante, et vous êtes vivantes. Je ne peux pas passer mon temps à penser à Maduro ni à d’autres gens. »
Ses amies hochent la tête. Pour elles, l’essentiel reste ancré dans leur microcosme : les cours, les amitiés, les projets. Pourtant, l’inquiétude perce rapidement : « Je ne sais pas ce qui va se passer. Est-ce que je vais pouvoir étudier ? » demande l’une d’elles, la voix légèrement tremblante.
« Le Venezuela peut s’effondrer, mais ce qui m’importe, c’est le lycée et vous. »
Une élève de 13 ans, devant son lycée à Caracas
Cette phrase, prononcée avec une simplicité désarmante, illustre parfaitement le mécanisme de défense psychologique à l’œuvre chez beaucoup d’adolescents : recentrer l’attention sur ce qui reste contrôlable, sur le cercle proche et immédiat.
Les enseignants face à un défi inédit
Dans les salles des professeurs, l’ambiance est tout aussi lourde. Joel Acosta, directeur de l’établissement, explique que les enseignants n’ont pas reçu de consignes précises sur le contenu à aborder. L’objectif premier est ailleurs : évaluer l’état émotionnel des élèves.
« Nous avons besoin que nos élèves comprennent la situation que nous traversons et que ce n’est facile pour aucun d’entre nous en tant que citoyens vénézuéliens », confie-t-il. L’idée n’est donc pas d’imposer un cours magistral sur la géopolitique, mais d’ouvrir un espace d’écoute et de dialogue.
Les autorités éducatives ont insisté sur ce point. Le ministre de l’Éducation a appelé à l’unité, à la collaboration et à la discipline pour « protéger nos communautés scolaires ». Dans une allocution diffusée quelques jours avant la rentrée, il a tenu à rassurer les jeunes : il est « à leurs côtés ».
Dessins pour exprimer l’indicible
Dans certaines classes, les professeurs ont choisi des approches créatives. Katy Valderrama, enseignante de langues, a demandé à ses élèves de représenter par des dessins ce qu’ils ont ressenti le matin du 3 janvier. Pour certains, réveillés par les explosions, pour d’autres, informés plus tard par leurs parents hagards.
« Si cela a été difficile pour nous, les adultes, pour eux cela a dû être traumatisant, car c’était un événement tragique », estime-t-elle. Les dessins deviennent alors un outil précieux pour extérioriser des émotions complexes que les mots peinent parfois à traduire.
Retour progressif à une normalité méfiante
Dans les rues de Caracas, les signes les plus visibles de la crise immédiate s’estompent peu à peu. Les immenses files d’attente devant les stations-service et les supermarchés ont disparu. La vie quotidienne reprend son cours, mais une tension sourde persiste.
Les habitants se montrent prudents, évitent les attroupements, surveillent leur langage. L’annonce officielle de plus de cent décès lors de l’opération militaire plane comme un voile sombre sur la capitale et les régions touchées par les bombardements.
Les préoccupations… très adolescentes
Parmi les élèves, certaines réactions surprennent par leur apparente légèreté. Laura, par exemple, ne cache pas sa frustration : « Ce qui m’agace le plus, c’est que le lendemain nous devions aller à la piscine et nous avons dû retourner chez ma grand-mère. »
Son amie Kelly renchérit : « Ne m’en parle même pas, je n’ai pas pu aller à la plage ! » Ces plaintes, qui pourraient sembler décalées, traduisent en réalité le besoin viscéral de retrouver des moments de joie et d’insouciance dans un contexte où tout semble menacé.
Pour ces adolescentes, les vacances écourtées représentent une perte concrète, tangible, bien plus proche que les enjeux géopolitiques abstraits. C’est leur façon de résister, de préserver une part d’enfance au milieu du chaos.
L’école comme refuge et comme miroir de la société
Dans ce contexte exceptionnel, l’école devient bien plus qu’un lieu d’apprentissage. Elle se transforme en espace de parole, en bulle protectrice, en lieu où l’on peut poser des questions sans crainte d’être jugé. Les enseignants, souvent eux-mêmes bouleversés, tentent d’accompagner au mieux cette génération confrontée très tôt à la violence de l’histoire.
Les discussions se poursuivent dans les couloirs, à la cantine, sur les réseaux sociaux. Les jeunes cherchent des réponses, confrontent leurs peurs, se soutiennent mutuellement. Certains affichent une résilience impressionnante ; d’autres laissent transparaître une angoisse plus profonde.
Vers une reconstruction émotionnelle collective ?
Les jours qui suivent la rentrée montreront si cette approche centrée sur l’écoute et l’accompagnement émotionnel porte ses fruits. Les autorités espèrent que l’école restera un îlot de stabilité dans un pays en pleine tempête politique et militaire.
Mais au-delà des discours officiels, ce sont les voix des élèves qui résonnent le plus fort. Entre fatalisme, humour noir, inquiétude sincère et farouche envie de continuer à vivre, ces adolescents dessinent déjà les contours d’une génération qui devra inventer son avenir sur les ruines d’un présent bouleversé.
Le chemin sera long. Les cicatrices émotionnelles mettront du temps à se refermer. Pourtant, dans les petites phrases échangées à voix basse dans les cours d’école, dans les dessins maladroits mais poignants, dans les éclats de rire nerveux, se lit déjà une forme d’espoir : celui de pouvoir, malgré tout, continuer à grandir.
Car au Venezuela, en ce mois de janvier 2026, l’école n’est plus seulement un bâtiment avec des tableaux noirs et des cahiers. Elle est devenue le dernier espace où l’on peut encore se poser la question essentielle : « Et maintenant, on fait quoi ? »
Et cette question, posée par des enfants qui devraient s’inquiéter de leurs notes et de leurs premières amours plutôt que de bombardements et de changements de régime, résume à elle seule la tragédie et la force incroyable d’un peuple qui refuse de baisser les bras.
Les semaines à venir diront si cette rentrée particulière marquera le début d’une résilience collective ou l’amorce d’un traumatisme durable. Une chose est sûre : les élèves vénézuéliens, confrontés bien trop tôt à la brutalité de l’histoire, écrivent déjà, à leur manière, une page inattendue de leur pays.









