Dans les rues de Caracas, un silence inhabituel règne depuis quelques semaines. Ce n’est pas le calme de la sérénité, mais celui que l’on impose quand la peur devient plus forte que la parole. Le 3 janvier dernier, la capitale vénézuélienne a été réveillée en pleine nuit par un déluge de frappes aériennes venues des États-Unis. L’opération, visant directement le cœur du pouvoir, a conduit à la capture de Nicolás Maduro et a laissé derrière elle des cicatrices bien plus profondes que les cratères dans le sol.
Des habitants qui vivaient à proximité des zones touchées décrivent encore aujourd’hui des scènes qu’ils n’auraient jamais imaginé vivre. Les explosions, les lumières aveuglantes, les secousses qui font trembler les immeubles entiers : ces souvenirs reviennent sans cesse, souvent au milieu de la nuit. Pour beaucoup, le sommeil est devenu un luxe inaccessible sans aide chimique.
Une population sous le choc d’une nuit cauchemardesque
La surprise a été totale. Personne n’avait anticipé une intervention militaire d’une telle ampleur en pleine capitale. Les sirènes n’ont pas eu le temps de hurler que déjà les premiers impacts secouaient les quartiers sud-est de Caracas. Fuerte Tiuna, le plus important complexe militaire du pays, s’est retrouvé au centre de la tempête de feu. Les riverains, parfois à seulement quelques centaines de mètres, ont vécu l’enfer en direct.
Une femme d’une cinquantaine d’années, que nous appellerons Maria pour préserver son anonymat, habitait à environ 500 mètres du site principal visé. Elle se souvient de chaque détail avec une précision douloureuse : la fumée orangée qui montait dans le ciel nocturne, la lumière jaune qui inondait soudain son appartement, le lit qui vibrait comme lors d’un séisme. Son adolescent s’est agrippé à elle tandis que les voisins hurlaient dans les couloirs de l’immeuble.
« Les choses qui se sont passées ce jour-là, je ne veux plus les revivre. Je suis très sensible. »
Maria confie prendre des somnifères chaque soir, mais même ceux-ci ne suffisent pas toujours. Un simple klaxon de voiture ou le passage d’un camion la fait sursauter. Elle parle d’un sentiment d’insécurité permanent, mêlé de honte et de colère, mais surtout d’une peur viscérale pour son fils.
Le traumatisme invisible qui s’installe
Les spécialistes de la santé mentale décrivent un phénomène classique après un événement aussi violent : le stress post-traumatique. Les troubles du sommeil, les sursauts au moindre bruit, les pensées intrusives font désormais partie du quotidien de nombreuses personnes. Une psychologue locale explique que la population se trouve dans un état d’alerte permanent, une hypervigilance qui épuise les organismes.
« Les Vénézuéliens sont vraiment dans un état d’alerte important », souligne cette professionnelle qui accompagne depuis des années des victimes de la violence politique. L’annonce par le président américain de possibles nouvelles frappes si nécessaire n’a fait qu’amplifier cette angoisse collective.
Le bilan humain officiel avoisine la centaine de morts, mais les conséquences psychologiques touchent des dizaines de milliers de personnes. Les appels à la ligne d’assistance psychologique gratuite mise en place par la Fédération des psychologues ont explosé dès le lendemain des frappes. La moitié des contacts concernent des crises d’angoisse aiguës ou des attaques de panique.
Préparer l’incontrôlable : quand la peur devient stratégie
Lucia vivait à l’intérieur même d’un des complexes résidentiels rattachés à Fuerte Tiuna. Elle a vu de près les hélicoptères survoler la zone et les flammes dévorer les installations. Depuis cette nuit, elle refuse de se laisser submerger. Elle a transformé sa peur en plan d’action concret.
À côté de sa porte d’entrée pendent désormais des vêtements de rechange. Dans son dressing, plusieurs sacs sont prêts : conserves, bouteilles d’eau, masques, compresses, sérum physiologique. Il lui manque encore des lampes de poche et des biscuits, dit-elle avec un sourire crispé. Elle veut « contrôler » ce qui peut l’être.
« Je ne peux pas mettre ma vie en veille sous prétexte que la peur l’emporte. Il faut avancer. »
Malgré la terreur, Lucia refuse catégoriquement l’idée d’une thérapie. Dans un pays en crise permanente, la santé mentale reste souvent perçue comme un luxe réservé à quelques privilégiés. Beaucoup préfèrent « recoller les morceaux » seuls, en priant ou en serrant les dents.
Le silence imposé par la peur et la répression
Quelques jours après les frappes, l’état d’urgence a été décrété. Toute personne soupçonnée de soutenir l’intervention étrangère peut être arrêtée. Ce climat de suspicion généralisée a imposé un silence pesant dans les rues. Contrairement à la diaspora qui manifeste bruyamment à l’étranger, à l’intérieur du pays, on chuchote ou on se tait.
Les barrages de police se multiplient. Les téléphones sont fouillés sans mandat. Des logiciels scrutent les messageries à la recherche de termes sensibles : « bombardement », « Trump », « Maduro ». Les photos compromettantes sont supprimées immédiatement. Une femme montre brièvement une image célèbre de fumée s’élevant au-dessus des quartiers populaires avant de l’effacer avec précipitation.
« Je ne peux pas me balader avec ça, imagine s’ils me trouvent avec ça dans la rue », explique-t-elle, la voix tremblante. Les organisations de défense des droits humains recensent plus de 700 détenus politiques, et des dizaines d’arrestations supplémentaires liées à des publications sur les réseaux sociaux.
Un désespoir acquis, une résilience fragile
Ce silence apparent cache un mélange complexe d’émotions. Les psychologues parlent de « désespoir acquis » : une forme d’acceptation résignée face à une violence qui semble inéluctable. Pourtant, sous cette apparence de normalité forcée, la peur ne disparaît jamais complètement.
Maria, toujours hantée par les explosions, répète qu’elle prie beaucoup pour que cela ne se reproduise pas. Elle vit au jour le jour, car « la seule chose qu’on a, c’est le présent ». Cette phrase résume à elle seule l’état d’esprit d’une grande partie de la population : un présent incertain, un avenir obscurci par la menace d’une nouvelle intervention.
Malgré tout, certains tentent de reconstruire un semblant de vie normale. Les enfants retournent à l’école, les marchés s’animent à nouveau, les bus circulent. Mais chacun porte en lui cette nouvelle réalité : un bombardement peut survenir, et cela dépend désormais de volontés situées bien au-delà des frontières.
Les séquelles à long terme d’un traumatisme collectif
Les effets psychologiques d’un tel événement ne se dissipent pas en quelques semaines. Les spécialistes s’attendent à une augmentation significative des troubles anxieux, des dépressions et des syndromes post-traumatiques dans les mois à venir. Les enfants, particulièrement vulnérables, risquent de développer des peurs nocturnes ou des difficultés scolaires liées au stress chronique.
Dans un pays déjà marqué par des années de crise économique, politique et humanitaire, cet épisode vient s’ajouter à une liste déjà longue de traumatismes collectifs. La question que posent beaucoup de Vénézuéliens reste sans réponse : qui répare le dommage psychologique ?
Les lignes d’écoute psychologique continuent de sonner sans discontinuer. Les psychologues, souvent eux-mêmes touchés par les événements, font de leur mieux pour absorber cette vague de détresse. Mais les ressources restent limitées dans un contexte de crise généralisée.
Entre colère contenue et besoin de reprendre le contrôle
Derrière la peur se cache aussi une colère sourde. Colère contre ceux qui ont décidé de frapper la capitale, colère contre un pouvoir qui a conduit le pays dans cette situation, colère parfois contre soi-même pour n’avoir pu rien empêcher. Cette colère est rarement exprimée ouvertement, mais elle transparaît dans les regards, dans les silences lourds, dans les conversations murmurées.
Certaines personnes, comme Lucia, canalisent cette énergie dans la préparation. Préparer devient une façon de reprendre un minimum de contrôle sur un destin qui semble leur échapper. D’autres se tournent vers la spiritualité, multipliant prières et messes pour demander la protection divine.
Le contraste est saisissant avec les manifestations bruyantes de la diaspora vénézuélienne à l’étranger. Là-bas, on crie, on dénonce, on exige des comptes. Ici, on baisse les yeux quand passe une patrouille, on supprime vite les photos, on évite les mots qui fâchent.
Un pays qui tente de respirer malgré la peur
Malgré tout, la vie continue. Les vendeurs ambulants installent leurs étals, les enfants jouent dans les rues, les couples se promènent main dans la main. Mais chacun porte en lui cette nouvelle conscience : la sécurité n’est plus une évidence.
Les experts s’accordent à dire que la reconstruction psychologique prendra des années. Il faudra du temps pour que les nuits redeviennent calmes, pour que les bruits de la ville ne déclenchent plus de panique, pour que les enfants cessent de demander si les avions vont revenir.
En attendant, les Vénézuéliens apprennent à vivre avec cette peur nouvelle. Une peur qui ne s’exprime pas toujours en mots, mais qui se lit dans les regards fatigués, dans les épaules crispées, dans les silences qui durent un peu trop longtemps.
Le pays avance, comme il peut. Pas à pas, jour après jour. Avec la conscience aiguë que l’histoire récente a montré que rien n’est jamais vraiment acquis. Ni la paix, ni la sécurité, ni même le simple fait de dormir tranquille.
Et pourtant, au milieu de cette atmosphère lourde, une forme de résilience persiste. Les conversations reprennent doucement sur les places, les sourires reviennent timidement, les projets d’avenir, même modestes, refont surface. Parce que, comme le dit Maria la gorge nouée : « Il faut prier beaucoup, mais il faut aussi continuer. »
Cette histoire n’est pas terminée. Elle s’écrit chaque jour dans les regards croisés dans la rue, dans les soupirs étouffés la nuit, dans les mains qui se serrent un peu plus fort. Le Venezuela d’après le 3 janvier porte désormais une blessure collective qui mettra du temps à cicatriser. Mais il porte aussi, enfouie sous la peur, cette force tranquille qui a toujours permis au pays de se relever.









