Imaginez un pays où le président en exercice est soudainement capturé par une puissance étrangère, laissant derrière lui un vide politique immédiat. C’est exactement ce qui s’est produit au Venezuela il y a à peine un mois. Aujourd’hui, les regards se tournent vers celle qui assure l’intérim : Delcy Rodríguez.
Le 2 février, cette figure centrale du chavisme a franchi une étape symbolique forte en recevant au palais de Miraflores la nouvelle chargée d’affaires des États-Unis. Une rencontre qui n’a rien d’anodin dans un contexte où les relations entre Caracas et Washington étaient totalement rompues depuis 2019.
Un rapprochement inattendu entre Caracas et Washington
Depuis l’annonce de la capture de Nicolás Maduro par l’armée américaine, le paysage politique vénézuélien connaît des bouleversements rapides. Delcy Rodríguez, en tant que présidente par intérim, multiplie les gestes destinés à montrer une volonté de dialogue avec les États-Unis.
La venue de Laura Dogu, nommée le 22 janvier chargée d’affaires – la plus haute représentante diplomatique américaine sur place –, symbolise ce dégel. Arrivée à Caracas samedi dernier, elle succède à John McNamara, qui gérait le dossier depuis la Colombie.
Quelques jours plus tôt, des diplomates américains s’étaient déjà rendus sur place pour évaluer la possibilité de rouvrir l’ambassade fermée depuis six ans. Le simple fait que cette discussion ait lieu marque un changement profond dans la posture des deux capitales.
Les déclarations encourageantes de Donald Trump
De l’autre côté de l’Atlantique, le président américain n’a pas caché sa satisfaction. À plusieurs reprises, il a publiquement déclaré qu’il « travaillait bien » avec Delcy Rodríguez, allant même jusqu’à la qualifier de « formidable ».
Ces mots contrastent fortement avec la rhétorique des années précédentes. Ils laissent entendre que Washington voit dans l’actuelle dirigeante intérimaire une interlocutrice crédible et potentiellement plus ouverte au dialogue que son prédécesseur.
« Ce lundi 2 février, la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, a rencontré la chargée d’affaires des États-Unis d’Amérique, Laura Dogu. Cette rencontre […] s’inscrit dans le cadre de l’agenda de travail entre le Venezuela et les États-Unis. »
Cette citation officielle, diffusée sur les réseaux sociaux par le ministre de la Communication, montre à quel point le gouvernement intérimaire cherche à présenter cette rencontre comme une étape normale et constructive.
Les gages de bonne volonté donnés par Delcy Rodríguez
Pour consolider ce nouveau climat, la présidente par intérim a annoncé plusieurs mesures significatives. Parmi elles figure une amnistie générale qui sera prochainement soumise à l’approbation de l’Assemblée nationale.
Elle a également promis une réforme de la loi sur le pétrole, secteur stratégique s’il en est, ainsi qu’une réforme judiciaire en profondeur. Enfin, la fermeture de la tristement célèbre prison politique de l’Hélicoïde a été confirmée.
Ces annonces visent clairement à rassurer la communauté internationale et à démontrer une rupture avec certaines pratiques du passé. Elles interviennent alors même que Delcy Rodríguez continue de réclamer la libération de Nicolás Maduro, détenu à l’étranger.
Renforcement du pouvoir et nominations stratégiques
Parallèlement à ces ouvertures diplomatiques, la présidente par intérim procède à une série de nominations et d’évictions au sein de l’armée et du gouvernement. Objectif affiché : consolider son autorité dans un moment de grande incertitude.
Parmi les décisions les plus commentées figure la nomination de Daniella Cabello au poste de ministre du Tourisme. Fille de Diosdado Cabello, l’actuel ministre de l’Intérieur, cette nomination ne passe pas inaperçue.
La famille Cabello : un pilier du pouvoir
Diosdado Cabello reste l’une des figures les plus influentes du chavisme. Considéré comme le leader de l’aile radicale du mouvement fondé par Hugo Chávez, il cumule aujourd’hui les fonctions de ministre de l’Intérieur et de secrétaire général du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV).
Sa famille occupe depuis longtemps des postes clés dans l’appareil d’État. Son épouse, Marleny Contreras, a dirigé le ministère du Tourisme en 2015. Son frère, José David Cabello, est à la tête du service des impôts (Seniat) depuis 2008.
La nomination de Daniella Cabello s’inscrit donc dans une longue tradition de présence familiale aux commandes. Elle avait déjà été placée par Nicolás Maduro à la tête de l’Agence de promotion des exportations et d’un organisme touristique en 2024.
Des sanctions américaines toujours en vigueur
Malgré le dégel apparent, les tensions persistent. Daniella Cabello figure toujours sur la liste des personnes sanctionnées par le Trésor américain. En 2024, elle a été accusée d’avoir soutenu des ordres de répression contre la société civile.
Son père, Diosdado Cabello, voit quant à lui sa tête mise à prix pour 25 millions de dollars par les autorités américaines. Ces éléments montrent que la normalisation des relations reste fragile et conditionnée.
Laura Dogu : une diplomate expérimentée
La nouvelle chargée d’affaires n’est pas une novice en Amérique latine. Entre 2012 et 2015, Laura Dogu a occupé le poste d’ambassadrice des États-Unis au Nicaragua. Elle connaît donc bien les dynamiques régionales et les régimes à forte polarisation politique.
Son arrivée à Caracas intervient à un moment charnière. Sa mission consistera probablement à tester la sincérité des engagements pris par Delcy Rodríguez tout en défendant les intérêts américains dans la région.
Quel avenir pour le chavisme ?
Le mouvement chaviste, né avec Hugo Chávez et porté ensuite par Nicolás Maduro, traverse sa plus grave crise depuis vingt-cinq ans. La capture du président a créé un vide que Delcy Rodríguez tente de combler.
Mais les tensions internes restent vives. L’aile radicale incarnée par Diosdado Cabello conserve un poids considérable. La nomination de sa fille au gouvernement en est la preuve la plus visible.
En parallèle, les annonces de réformes et d’ouverture visent à attirer des investisseurs étrangers et à relancer une économie exsangue. Le secteur touristique, confié à Daniella Cabello, est présenté comme l’un des leviers prioritaires.
Les défis économiques et sociaux à relever
Le Venezuela fait face à une crise multidimensionnelle : hyperinflation passée, pénuries chroniques, exode massif de la population. Les réformes annoncées dans le secteur pétrolier pourraient, si elles sont concrètes, changer la donne.
Mais la confiance des investisseurs internationaux reste faible. Les sanctions, même partiellement levées, continuent de peser. La fermeture de l’Hélicoïde et l’éventuelle amnistie générale sont perçues comme des signaux positifs, mais insuffisants seuls.
La population, épuisée par des années de difficultés, observe avec un mélange d’espoir et de scepticisme ces évolutions rapides au sommet de l’État.
Un équilibre précaire entre continuité et changement
Delcy Rodríguez marche sur un fil. D’un côté, elle doit maintenir la cohésion du chavisme historique et ne pas s’aliéner ses soutiens les plus radicaux. De l’autre, elle doit convaincre Washington et la communauté internationale de sa bonne foi.
La rencontre avec Laura Dogu et les déclarations de Donald Trump constituent des éléments encourageants. Mais la présence maintenue de figures comme Diosdado Cabello rappelle que le pouvoir reste largement aux mains des historiques du mouvement.
Les prochains mois seront décisifs. L’adoption effective des réformes, la libération ou non de Nicolás Maduro, l’évolution des sanctions : tous ces éléments façonneront l’avenir immédiat du pays.
Vers une nouvelle page diplomatique ?
Pour la première fois depuis longtemps, des discussions directes et publiques ont lieu entre les plus hautes autorités vénézuéliennes et américaines. Ce simple fait change la perception internationale du pays.
Reste à savoir si ce rapprochement se traduira par des avancées concrètes ou s’il restera au stade des symboles et des déclarations. Le Venezuela se trouve à un carrefour historique.
Entre la volonté affichée de tourner la page et la réalité d’un pouvoir encore structuré autour des figures historiques du chavisme, la marge de manœuvre reste étroite. Delcy Rodríguez parviendra-t-elle à incarner une transition crédible ?
Les prochains développements, tant à Caracas qu’à Washington, apporteront des éléments de réponse. En attendant, la rencontre du 2 février restera comme un symbole fort d’une possible nouvelle ère dans les relations bilatérales.
Le pays observe, espère, et retient son souffle.









