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Tunisie : Un Collectif Unit les Familles de Prisonniers Politiques

En Tunisie, des familles de prisonniers politiques issus de courants opposés viennent de créer un collectif commun pour réclamer leur libération. Une première alors que le pays célèbre les 15 ans de la chute de Ben Ali. Mais cette union tiendra-t-elle face à la répression ?

Imaginez des mères, des épouses, des enfants, des frères et sœurs qui, malgré des divergences idéologiques profondes, se retrouvent côte à côte pour un même combat : ramener chez eux un être cher emprisonné. En Tunisie, ce scénario qui semblait improbable est devenu réalité ce 14 janvier 2026.

À une date hautement symbolique, marquant les quinze ans de la chute du régime autoritaire de Zine El Abidine Ben Ali, un nouveau souffle d’espoir et de résistance collective émerge. Des familles de détenus considérés comme politiques ont décidé de ne plus lutter isolément.

Un front commun face à l’adversité

Ce jour-là, lors d’une conférence de presse solennelle, la juriste et militante des droits humains Sana Ben Achour a prononcé des mots qui résonnent encore : que les détenus viennent de la gauche, de la droite, qu’ils soient laïcs ou islamistes, l’injustice provoque les mêmes souffrances dans les foyers.

Cette phrase simple mais puissante résume l’essence même de la nouvelle coordination nationale créée ce jour. Un espace où les clivages traditionnels s’effacent devant l’urgence humanitaire et la nécessité d’une action collective plus efficace.

Pourquoi une telle union maintenant ?

Depuis juillet 2021 et le coup de force qui a vu le président s’octroyer les pleins pouvoirs, la Tunisie connaît une vague de répression sans précédent depuis la révolution. Des dizaines de figures politiques, syndicalistes, magistrats, journalistes et militants ont été arrêtés.

Les accusations les plus fréquentes tournent autour de « complot contre la sûreté de l’État », des chefs d’inculpation lourds qui mènent souvent à de longues peines de prison. Face à cette situation, les familles se sentaient souvent démunies, isolées, parfois même divisées par les appartenances politiques de leurs proches.

Le 14 janvier 2026 marque donc un tournant : l’acceptation que la lutte pour la liberté individuelle ne peut plus se faire en ordre dispersé. Il faut coordonner les actions, mutualiser les ressources, parler d’une seule voix plus forte.

Des visages emblématiques derrière ce collectif

Parmi les figures qui ont pris la parole lors de cette annonce, Haïfa Chebbi, fille de l’opposant historique Ahmed Néjib Chebbi. À 82 ans, cet homme politique de longue date se trouve derrière les barreaux. Sa fille a déclaré avec détermination :

Nous tiendrons bon jusqu’à ce que le dernier prisonnier politique sorte de prison.

Une promesse forte, portée par l’émotion d’une fille qui voit son père âgé privé de liberté. Mais elle n’était pas seule sur l’estrade. L’épouse de Sahbi Atig, dirigeant du mouvement islamiste Ennahdha, était présente. Tout comme Mongi Souab, frère de l’ancien magistrat Ahmed Souab, connu pour son intégrité au sein du barreau.

Ces noms illustrent parfaitement la diversité du collectif : islamistes, progressistes, juristes indépendants… Un véritable arc-en-ciel politique uni par un même drame familial.

Le contexte d’une répression qui s’intensifie

Depuis 2021, les observateurs internationaux constatent une nette dégradation des libertés fondamentales en Tunisie. Le pays qui avait incarné l’espoir du Printemps arabe voit aujourd’hui ses acquis menacés.

Des opposants de premier plan ont été condamnés à de lourdes peines. Des travailleurs humanitaires ont été poursuivis pour avoir aidé des migrants. Même des avocats et des militants de gauche n’échappent pas à cette vague d’arrestations.

Parmi les cas les plus préoccupants figure celui d’Ayachi Hammami, avocat et militant engagé à gauche. Arrêté en décembre après une condamnation pour complot, il observe actuellement une grève de la faim qui dure depuis plus de quarante-trois jours. Sa santé inquiète énormément ses proches et ses soutiens.

Une réponse internationale mesurée mais inquiète

Les organisations de défense des droits humains suivent de près l’évolution de la situation. Une grande ONG internationale a ainsi exprimé, le même jour, sa profonde préoccupation face à « l’étouffement des voix critiques » et « l’érosion des acquis fondamentaux de la révolution ».

Elle souligne que de nombreuses poursuites judiciaires reposent sur des éléments fragiles, voire non étayés. Cette critique arrive à un moment où la Tunisie tente de maintenir son image de pays démocratique dans la région.

La position officielle du pouvoir

De son côté, le chef de l’État tunisien a toujours nié toute instrumentalisation de la justice à des fins politiques. Selon ses déclarations répétées, les personnes incarcérées le sont pour des infractions de droit commun, et non pour leurs opinions ou leurs engagements politiques.

Cette version officielle contraste fortement avec le récit porté par les familles, les avocats de défense et les observateurs indépendants. Le fossé entre ces deux narratifs ne cesse de se creuser.

Quels espoirs pour ce nouveau collectif ?

La création de cette coordination représente indéniablement un pas important. Elle permet de dépasser les clivages partisans qui ont longtemps affaibli l’opposition tunisienne. En unissant les familles, on crée une légitimité émotionnelle et morale très forte.

Mais les défis restent immenses. Le pouvoir en place dispose d’institutions judiciaires, sécuritaires et médiatiques largement sous contrôle. La répression peut s’intensifier face à une contestation mieux organisée.

De plus, la société civile tunisienne, bien que courageuse, est épuisée après des années de lutte. Les ressources matérielles et humaines manquent cruellement. Pourtant, l’histoire tunisienne a prouvé à plusieurs reprises que l’union pouvait renverser des situations qui semblaient désespérées.

Une symbolique forte : 14 janvier 2026

Choisir précisément le 14 janvier pour annoncer la naissance de ce collectif n’a rien d’anodin. Cette date reste gravée dans la mémoire collective comme le jour où le peuple tunisien a chassé un autocrate après des décennies de dictature.

En lançant leur initiative ce jour précis, les familles des prisonniers politiques envoient un message clair : nous reprenons le flambeau de la révolution de 2011, nous refusons que ses idéaux soient trahis, nous continuons le combat pour la dignité et la liberté.

Ce symbole pourrait galvaniser des soutiens à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Il rappelle aussi au pouvoir en place que la mémoire populaire reste vive et que les Tunisiens n’ont pas oublié ce qu’ils ont conquis de haute lutte.

Les prochaines étapes attendues

La coordination annonce vouloir privilégier une action de terrain coordonnée et efficace. Cela pourrait se traduire par des rassemblements réguliers devant les tribunaux, des sit-in pacifiques, des campagnes médiatiques conjointes, des recours internationaux coordonnés.

Elle entend également maintenir une pression constante et visible jusqu’à la libération de tous les détenus qu’elle considère comme politiques. Une stratégie d’usure contre un pouvoir qui espère sans doute que le temps et la fatigue viendront à bout des résistances.

Mais les familles semblent déterminées. Elles savent que chaque jour supplémentaire en prison est une souffrance supplémentaire pour leurs proches. Elles savent aussi que le silence signifierait l’acceptation tacite de l’injustice.

Un espoir fragile mais réel

Dans un paysage politique tunisien marqué par la fragmentation et le découragement, cette union des familles représente une lueur inattendue. Elle montre que même dans les moments les plus sombres, la solidarité humaine peut transcender les clivages idéologiques.

Elle rappelle surtout que derrière chaque dossier judiciaire, il y a des vies brisées, des familles déchirées, des enfants qui grandissent sans leur père ou leur mère. C’est cette dimension profondément humaine qui pourrait, peut-être, toucher les consciences et faire bouger les lignes.

Le chemin sera long et semé d’embûches. Mais aujourd’hui, pour la première fois depuis longtemps, les opposants emprisonnés ne sont plus seuls. Leurs familles ont décidé de parler d’une seule voix. Et cette voix, portée par la douleur et la détermination, pourrait bien finir par être entendue.

La Tunisie observe. Le monde regarde. Et quelque part, dans une cellule, un détenu apprend peut-être que ses proches ne l’abandonnent pas, qu’ils sont désormais nombreux à porter son combat. Cela, déjà, change quelque chose.

« Que les détenus soient de gauche ou de droite, laïcs ou islamistes, l’injustice inflige les mêmes douleurs. »

— Sana Ben Achour, juriste et militante

Ce cri du cœur résume à lui seul pourquoi ce collectif pourrait marquer un tournant. Non pas parce qu’il va forcément obtenir gain de cause rapidement – les réalités du pouvoir en place sont têtues – mais parce qu’il réintroduit de la fraternité là où régnait la division.

Et dans un pays qui a fait tomber un dictateur par la force de son unité populaire, cette fraternité retrouvée pourrait bien être l’étincelle dont certains attendaient désespérément l’apparition.

L’histoire tunisienne récente nous a appris une chose : quand les Tunisiens décident de s’unir pour une cause juste, ils deviennent capables de bouleverser des situations que beaucoup pensaient figées pour toujours.

Reste à savoir si cette unité nouvelle saura résister aux pressions, aux intimidations, aux tentatives de division. L’avenir le dira. Mais aujourd’hui, le simple fait que cette coordination existe constitue déjà une victoire morale et symbolique importante.

Et dans la lutte pour les libertés, les victoires morales précèdent souvent les victoires politiques.

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