Imaginez un homme de 69 ans, ancien juge respecté pendant trois décennies, aujourd’hui derrière les barreaux, dont la santé fragile alarme ses proches et même des instances internationales. La décision prise ce jeudi par la justice tunisienne résonne comme un signal inquiétant pour les défenseurs des libertés dans le pays. Elle concerne Ahmed Souab, une figure emblématique du barreau, dont le sort continue de susciter de vives réactions.
Un refus qui interroge sur l’état de droit
Jeudi dernier, lors d’une audience courte et expéditive, les juges ont tranché : pas de libération provisoire pour Ahmed Souab. Cette décision intervient au tout début de son procès en appel, alors que l’ancien magistrat purge déjà une lourde peine de cinq ans d’emprisonnement. Les arguments présentés par sa défense n’ont pas suffi à convaincre la cour.
Le motif invoqué pour cette demande de mise en liberté était clair et documenté : des problèmes cardiaques graves. Ahmed Souab a été victime d’un infarctus en 2022, et sa cardiologue a formellement indiqué que le maintien en détention risquait d’aggraver sérieusement son état de santé. Un dossier médical complet a été déposé devant les juges, mais cela n’a pas modifié leur position.
Le parcours d’une figure du droit tunisien
Ahmed Souab n’est pas un inconnu dans les milieux judiciaires et militants. Pendant trente années, il a exercé comme juge administratif, avant de devenir avocat. Sa réputation repose sur son engagement constant pour l’État de droit, la transparence et la lutte contre la corruption. Il a défendu de nombreux collègues magistrats et avocats confrontés à des difficultés professionnelles ou judiciaires.
Son engagement anti-corruption l’a souvent placé en première ligne. Ses prises de position publiques, toujours argumentées et étayées, en ont fait une voix écoutée et crainte par certains cercles du pouvoir. C’est précisément cette liberté de parole qui semble aujourd’hui lui être reprochée de manière sévère.
Les faits qui ont conduit à son arrestation
Tout commence le 21 avril 2025. Ce jour-là, Ahmed Souab participe à une manifestation où il exprime publiquement ses critiques sur le déroulement d’un procès retentissant. Ce dossier concerne une quarantaine de personnalités accusées de complot contre la sûreté de l’État. En tant qu’avocat principal de la défense, il connaît parfaitement les rouages de cette affaire sensible.
Devant les manifestants, il dénonce ce qu’il considère comme une pression intolérable exercée sur le juge chargé de rendre le verdict. Pour illustrer son propos, il mime un geste d’égorgement, signifiant selon lui que le magistrat avait « le couteau sous la gorge ». Cette image forte, destinée à alerter sur une possible instrumentalisation de la justice, va lui coûter cher.
Quelques mois plus tard, le 31 octobre 2025, Ahmed Souab est condamné à cinq ans de prison ferme. Le procès qui aboutit à cette peine dure moins de dix minutes. Une rapidité qui choque ses soutiens et renforce les soupçons d’un traitement expéditif.
Les chefs d’accusation retenus contre lui
Les poursuites engagées contre Ahmed Souab reposent sur une dizaine de chefs d’inculpation. Ils s’appuient principalement sur la législation antiterroriste en vigueur et sur le décret présidentiel 54, texte controversé adopté pour lutter contre la diffusion de fausses informations. Ce décret est fréquemment critiqué pour son caractère vague et les risques d’arbitraire qu’il comporte.
Ses avocats affirment que ces accusations ne tiennent pas la route. Ils décrivent leur client comme un homme de droit intègre, dont les propos relevaient de la liberté d’expression légitime d’un avocat engagé. Pour eux, la prison n’est pas la place qui convient à une personne ayant consacré sa vie à défendre les principes fondamentaux de la justice.
Il a défendu des juges, des avocats, il ne devrait pas être en prison.
Un membre de sa défense
Cette phrase résume bien le sentiment qui anime l’équipe de défense. Elle met en lumière le paradoxe apparent : un homme qui a passé sa carrière à protéger les droits d’autrui se retrouve aujourd’hui privé des siens.
Un contexte judiciaire et politique tendu
Depuis l’été 2021 et les mesures exceptionnelles prises par le président de la République, le paysage des libertés en Tunisie a considérablement évolué. De nombreuses organisations locales et internationales documentent une restriction progressive des espaces de contestation et d’expression. Arrestations, procès de masse, recours à des textes sécuritaires : le tableau dressé par les observateurs est préoccupant.
Le grand procès de complot contre la sûreté de l’État, auquel Ahmed Souab était lié en tant qu’avocat, illustre cette tendance. Les principaux opposants politiques du pays y ont été jugés. En appel, les peines prononcées le 28 novembre 2025 vont de cinq à quarante-cinq ans de prison. Des sanctions très lourdes qui renforcent les interrogations sur l’indépendance de la justice.
L’appel international en faveur de sa libération
Avant même l’audience du jour, une voix influente s’était élevée. La rapporteuse spéciale des Nations Unies chargée des défenseurs des droits humains a publiquement demandé la libération immédiate d’Ahmed Souab. Elle considère que son incarcération repose sur des accusations sans fondement solide.
Cet appel n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une série d’alertes émises par divers acteurs internationaux sensibles à la situation des droits humains en Tunisie. La santé du détenu, combinée à la nature des poursuites, alimente ces préoccupations.
La prochaine étape judiciaire fixée
Malgré le rejet de la demande de liberté provisoire, l’affaire n’est pas close. Les juges ont d’ores et déjà programmé la suite des débats. La prochaine audience est prévue pour le 23 février. Ce rendez-vous permettra peut-être d’entrer davantage dans le fond du dossier et d’examiner les preuves présentées de part et d’autre.
En attendant, Ahmed Souab demeure en détention. Ses proches, ses confrères et ses soutiens espèrent que les arguments médicaux et juridiques finiront par être entendus. La mobilisation autour de son cas ne faiblit pas, tant au niveau national qu’international.
Pourquoi ce cas dépasse le sort d’un seul individu
L’affaire Ahmed Souab n’est pas seulement celle d’un avocat malade emprisonné. Elle cristallise des enjeux plus larges : l’espace laissé à la critique en Tunisie, le respect de la liberté d’expression des professionnels du droit, le traitement réservé aux voix dissidentes, et surtout le respect des droits fondamentaux des détenus, y compris le droit à la santé.
Quand un ancien juge, connu pour son intégrité, se retrouve dans une telle situation, cela pose question sur l’évolution du système judiciaire. Les avocats qui le défendent aujourd’hui étaient hier ses confrères ou ses clients. Cette inversion des rôles symbolise une période de bouleversements profonds.
La santé d’Ahmed Souab reste la préoccupation majeure. À 69 ans, après un infarctus, le maintien prolongé en détention constitue un risque réel. Les certificats médicaux sont formels, mais la justice a choisi une autre voie. Cette décision pourrait avoir des répercussions sur la perception de l’État de droit dans le pays.
Les réactions et l’avenir du combat pour les libertés
Dans les cercles militants et juridiques, la déception est palpable. Pourtant, l’espoir persiste. Chaque audience, chaque prise de parole internationale peut faire évoluer la situation. Le 23 février représente une nouvelle opportunité pour la défense de plaider avec force.
Ce cas rappelle que la défense des droits humains passe souvent par des combats individuels qui deviennent emblématiques. Ahmed Souab, par son parcours et son engagement, incarne aujourd’hui une lutte plus vaste pour préserver les acquis démocratiques et les garanties fondamentales dans un contexte difficile.
La suite des événements judiciaires sera scrutée avec attention. Elle dira beaucoup sur la capacité du système à entendre les arguments médicaux et juridiques, et sur l’espace réel laissé à la contestation pacifique et argumentée.
En attendant, l’histoire d’Ahmed Souab continue d’interpeller. Elle pose des questions essentielles sur la justice, la santé en détention, et la place des avocats dans la société. Des questions qui méritent d’être posées, et surtout d’être entendues.
« La prison ne devrait jamais devenir une peine supplémentaire pour ceux dont la seule faute est d’avoir exprimé une opinion juridique argumentée. »
— Inspiré des principes défendus par Ahmed Souab lui-même au cours de sa carrière
Ce refus de libération provisoire marque un nouveau chapitre dans une affaire déjà riche en rebondissements et en symboles. Les semaines à venir seront déterminantes, tant pour la santé de l’intéressé que pour les principes qu’il a toujours défendus.
Restons attentifs à l’évolution de ce dossier qui dépasse largement la personne d’Ahmed Souab et touche au cœur même des libertés publiques en Tunisie.









