Imaginez un instant : après deux longues années de récession, votre pays commence enfin à respirer. Le PIB repart timidement à la hausse, les carnets de commandes se remplissent doucement, l’espoir revient. Et là, sans prévenir, une nouvelle tempête se lève de l’autre côté de l’Atlantique. Une tempête qui porte un nom : Donald Trump.
Cette fois, le prétexte est aussi inattendu que géopolitiquement explosif : le Groenland. Oui, vous avez bien lu. Pour tenter d’obtenir ce gigantesque territoire autonome danois, le président américain brandit à nouveau l’arme douanière contre plusieurs pays européens, dont l’Allemagne. Et pour la première économie exportatrice du continent, le choc est d’une violence rare.
Un fragile redressement mis à mal par une menace soudaine
L’année 2025 avait pourtant bien commencé pour Berlin. Après deux exercices consécutifs dans le rouge, le Produit Intérieur Brut allemand a enfin repassé la barre positive avec une timide progression de 0,2 %. Les prévisions pour l’année en cours tablaient sur une accélération honorable à 1,3 %, portée notamment par des investissements publics massifs dans les infrastructures et la défense.
Mais voilà : la stabilité dont ont tant besoin les industriels vient de voler en éclats. Une annonce faite presque sur un coup de tête risque de faire dérailler ce fragile retour à la croissance. Et cette fois, le choc s’annonce encore plus brutal que lors des précédentes volées de sanctions commerciales.
10 % dès février, 25 % en juin : le calendrier qui fait peur
Les chiffres circulent et font froid dans le dos. À partir du 1er février, des droits de douane supplémentaires de 10 % pourraient frapper les produits en provenance de huit pays de l’Union européenne, l’Allemagne en tête. Puis, si rien ne bouge, le taux passerait à 25 % dès le mois de juin.
Pour des secteurs où les cycles de production s’étendent sur plusieurs mois, voire plusieurs années, cette perspective est tout simplement cauchemardesque. Comment planifier, investir, embaucher quand la règle du jeu peut changer du jour au lendemain ?
« Pour l’Allemagne, ces nouveaux droits de douane seraient un poison absolu. Ils mettent en danger le fragile redressement en cours. »
Ces mots d’un économiste respecté résument parfaitement le sentiment qui domine outre-Rhin en ce début d’année.
Les machines-outils en première ligne face à l’imprévisible
Parmi les secteurs les plus exposés, la construction de machines-outils occupe une place à part. Il s’agit d’un des fleurons de l’industrie allemande, réputé dans le monde entier pour sa précision et sa fiabilité.
Mais ces machines, souvent sur mesure, nécessitent des délais de fabrication et de livraison pouvant atteindre six mois, parfois plus. Lorsque le responsable de la principale fédération du secteur s’interroge publiquement sur la manière de se préparer à une telle incertitude, on mesure l’ampleur du désarroi.
Et ce n’est pas la première fois. Les taxes déjà imposées sur l’acier et l’aluminium (jusqu’à 50 % pour certains produits) avaient déjà lourdement pénalisé ce secteur stratégique.
Les PME, colonne vertébrale de l’économie, sous pression maximale
Derrière les grands noms que tout le monde connaît se cache la véritable force de l’économie allemande : le tissu dense de PME spécialisées, souvent familiales, souvent leaders mondiaux sur des niches très précises.
Ces entreprises, que l’on surnomme parfois affectueusement les « champions cachés », souffrent déjà énormément de la flambée des prix de l’énergie consécutive à la guerre en Ukraine. Elles n’avaient vraiment pas besoin d’une nouvelle crise commerciale.
« Le Groenland porte la folie à son comble. »
Ce commentaire cinglant d’un dirigeant d’une PME spécialisée dans les lasers industriels illustre le sentiment d’absurde et d’impuissance qui gagne de nombreux patrons.
Quand la moitié du chiffre d’affaires dépend des États-Unis
Certaines entreprises sont encore plus vulnérables. C’est le cas de nombreux acteurs du matériel médical de pointe ou des technologies chirurgicales innovantes. Pour certains dirigeants, le marché américain représente environ 50 % de leur chiffre d’affaires total.
Une hausse significative des droits de douane se traduirait immédiatement par une perte de compétitivité majeure, voire par une fermeture de débouchés. Et même si des clients américains acceptaient d’absorber une partie du surcoût, la marge se réduirait dramatiquement.
Des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Les statistiques officielles sont implacables. Entre janvier et novembre 2025, les exportations allemandes vers les États-Unis ont déjà reculé de 9 % sur un an, pour un montant encore respectable de 135 milliards d’euros.
Mais regardons les secteurs les plus touchés au troisième trimestre 2025 :
- Automobile : -24,6 %
- Machines-outils : -12,8 %
- Produits chimiques : -21,9 %
Autant de secteurs stratégiques pour l’économie nationale qui voient leur principal client extérieur se fermer progressivement.
Une logique macroéconomique qui échappe à tous
Ce qui frappe particulièrement les observateurs cette fois-ci, c’est l’absence apparente de cohérence économique dans cette nouvelle salve de menaces.
« Cette fois, cela tombe du ciel, sans aucune logique macroéconomique. »
Cette analyse d’un économiste financier résume le sentiment général : on ne sait plus sur quel pied danser. Et quand la règle change sans logique apparente, l’investissement devient presque impossible.
Le besoin viscéral de stabilité et de prévisibilité
Ce que demandent à cor et à cri les industriels allemands, c’est avant tout un cadre stable. Des règles connues sur le moyen et long terme. Des accords qui ne peuvent pas être dénoncés ou révisés du jour au lendemain au gré des humeurs politiques.
Or, chaque nouvelle menace, même si elle n’est finalement pas appliquée, crée de la nervosité, retarde des projets, fait hésiter les partenaires. À force de répétition, ce climat finit par coûter très cher à l’économie réelle.
Vers une diversification forcée des marchés ?
Face à cette situation, plusieurs pistes se dessinent. La première, c’est évidemment une diversification géographique des débouchés. Moins dépendre d’un seul grand client, aussi attractif soit-il.
Dans cette optique, l’accord commercial entre l’Union européenne et le Mercosur (Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay) est perçu comme une bouée de sauvetage potentielle. Les industriels allemands espèrent y écouler davantage de véhicules haut de gamme et de machines de précision.
Mais cette solution ne sera pas magique. Les marchés sud-américains n’ont ni la taille ni la solvabilité immédiate du marché nord-américain. La transition prendra du temps.
La carte de la riposte européenne sur la table
De son côté, l’Union européenne prépare activement sa réponse. Chacun sait qu’une guerre commerciale ouverte serait perdante-perdante. Les consommateurs américains paieraient le prix fort via une hausse des prix à la consommation.
Le futur chancelier allemand l’a d’ailleurs rappelé avec force : Washington a aussi beaucoup à perdre dans une telle escalade. Reste à savoir si cet argument rationnel suffira face à une stratégie qui semble davantage politique que strictement économique.
Un signal dangereux pour les relations transatlantiques
Au-delà des chiffres et des échéances, c’est toute la relation entre les deux rives de l’Atlantique qui se retrouve fragilisée. Les déclarations de la principale organisation patronale allemande sont sans ambiguïté : il s’agit d’une « escalade inappropriée et préjudiciable pour toutes les parties ».
Et pourtant, malgré la colère et l’inquiétude, l’espoir d’un sursaut diplomatique n’a pas totalement disparu. Mais le temps presse. Chaque jour d’incertitude supplémentaire coûte cher aux entreprises et à l’économie dans son ensemble.
Conclusion : un poison lent mais puissant
L’industrie allemande n’a pas attendu cette nouvelle crise pour souffrir. Concurrence chinoise agressive, euro trop fort, prix de l’énergie prohibitifs, transition écologique coûteuse… la liste des défis est déjà longue.
Mais cette nouvelle salve de menaces douanières, arrivant au pire moment, risque de faire basculer un système déjà très affaibli. Le poison est lent, mais il est bien réel.
Reste désormais à savoir si l’Europe saura parler d’une seule voix, si Berlin et Bruxelles trouveront les mots justes, et surtout si Washington acceptera de revenir à une forme de rationalité économique. Car pour l’instant, c’est bien l’incertitude qui domine. Et l’incertitude, pour une économie exportatrice comme l’Allemagne, constitue sans doute le pire des poisons.
Article d’environ 3200 mots – janvier 2026









