Imaginez un instant : le président américain le plus imprévisible de ces dernières décennies, connu pour ses positions très fermes envers les régimes qu’il juge hostiles, laisse soudain entrevoir la possibilité d’un accord avec l’un des plus anciens adversaires des États-Unis dans l’hémisphère occidental. Cette annonce surprenante, faite depuis la Floride, soulève immédiatement de nombreuses questions sur les intentions réelles de Washington et sur l’avenir des relations bilatérales avec La Havane.
Une déclaration qui change la donne
Dimanche, depuis la Floride, le président américain a tenu des propos qui tranchent avec la ligne dure adoptée ces derniers mois. Il a affirmé sans détour que des discussions étaient engagées avec « le peuple de Cuba » et « les plus hauts responsables » de l’île. Selon lui, ces échanges devraient aboutir à la conclusion d’un accord bilatéral.
Cette prise de parole intervient dans un contexte particulièrement tendu. Les relations entre les deux pays n’ont cessé de se dégrader depuis plusieurs mois, marquées par une série de mesures coercitives visant à asphyxier économiquement le régime cubain. Pourtant, voilà que le même dirigeant qui multiplie les menaces évoque désormais un possible dénouement diplomatique.
Le contexte des récentes pressions américaines
Depuis le début de l’année, la stratégie américaine envers Cuba s’est nettement durcie. Après la chute du principal allié régional de La Havane, le Venezuela, les États-Unis ont accentué leur pression. Le président américain a qualifié l’île de pays « défaillant » et placé en « mauvaise posture », soulignant que Cuba ne bénéficiait plus du soutien vénézuélien.
Les livraisons de pétrole vénézuélien, vitales pour l’économie cubaine, ont été stoppées nettes suite à des actions ciblées. Puis, jeudi dernier, un décret présidentiel est venu officialiser une nouvelle menace : les pays exportateurs de pétrole vers Cuba pourraient désormais faire l’objet de droits de douane américains. Washington justifie cette mesure par une prétendue « menace exceptionnelle » que représenterait l’île pour la sécurité nationale des États-Unis, malgré sa proximité géographique de seulement 150 kilomètres avec les côtes floridiennes.
« Nous parlons avec le peuple de Cuba, les plus hauts responsables de Cuba. Nous verrons bien ce qui se passera, mais je pense que nous allons conclure un accord avec Cuba. »
Ces mots prononcés dimanche contrastent fortement avec l’ensemble des actions menées précédemment. Ils suggèrent que, derrière la posture publique de fermeté, des canaux de communication officieux auraient été activés.
La réponse prudente de La Havane
Le ministère cubain des Affaires étrangères a réagi le soir même par un communiqué mesuré. Sans confirmer ni infirmer explicitement les déclarations américaines, La Havane a réaffirmé que l’île ne constituait aucune menace pour la sécurité des États-Unis.
Le texte insiste particulièrement sur l’absence de toute base militaire ou de renseignement étrangère sur le territoire cubain, une réponse claire aux soupçons récurrents concernant une éventuelle présence chinoise dans le domaine de l’écoute électronique. Cuba se dit par ailleurs ouvert à un « dialogue respectueux » et propose même de relancer la coopération technique dans plusieurs domaines sensibles.
- Lutte contre le terrorisme
- Prévention du blanchiment d’argent
- Lutte contre le narcotrafic
- Cybersécurité
Ces propositions, bien que formulées de manière générale, montrent que La Havane cherche à repositionner le dialogue sur des terrains techniques et sécuritaires plutôt que politiques.
Un revirement cubain après les déclarations de janvier
Il y a quelques semaines seulement, le président cubain assurait publiquement qu’aucune discussion n’était en cours avec les États-Unis. Ce positionnement net contrastait avec l’annonce américaine de dimanche. Soit la situation a évolué très rapidement ces dernières semaines, soit les deux parties pratiquent une forme de diplomatie publique ambiguë.
Dans les deux cas, l’annonce américaine place désormais La Havane dans une position délicate : nier catégoriquement risquerait de fermer une porte potentiellement utile, tandis qu’une confirmation trop rapide pourrait être interprétée comme un signe de faiblesse face aux pressions exercées.
Le rôle croissant du Mexique dans la crise cubaine
Parallèlement aux déclarations américaines, la présidente mexicaine a fait part dimanche de sa décision d’envoyer une aide humanitaire à Cuba, incluant notamment de la nourriture et divers produits de première nécessité. Cette annonce intervient alors que l’île traverse une crise énergétique et alimentaire sans précédent depuis des décennies.
La dirigeante mexicaine a également indiqué travailler à maintenir des livraisons de pétrole vers Cuba malgré les menaces américaines. Elle a tenu à préciser que la question pétrolière n’avait jamais été abordée lors de son récent entretien téléphonique avec le président américain.
Cette prise de position du Mexique illustre la complexité régionale : même au sein des pays voisins partageant des relations cordiales avec Washington, certains refusent de se plier entièrement à la stratégie d’isolement cubain.
L’appel du Vatican à la retenue
Depuis Rome, le pape Léon XIV a lancé un appel solennel dimanche, invitant « tous les responsables à promouvoir un dialogue sincère et efficace » afin d’éviter toute escalade et de ne pas aggraver les souffrances du peuple cubain. Cet appel, formulé dans des termes très mesurés, reflète l’inquiétude grandissante de l’Église face à la détérioration de la situation humanitaire sur l’île.
Le Vatican, qui a joué un rôle discret mais important dans le rapprochement de 2014-2016, semble vouloir à nouveau se positionner comme médiateur potentiel dans cette nouvelle phase de tensions.
La diplomatie de proximité américaine à La Havane
Le chargé d’affaires américain à La Havane, Mike Hammer, continue ses déplacements à travers l’île. Ces visites dans les provinces, où il rencontre dissidents, défenseurs des droits humains, responsables religieux et citoyens ordinaires, provoquent régulièrement des réactions hostiles de la part de groupes progouvernementaux.
Samedi soir, à Camagüey, un groupe de personnes a manifesté bruyamment devant l’hôtel où logeait le diplomate, scandant des slogans hostiles à l’embargo américain et à l’ingérence étrangère. Le Département d’État américain a réagi dimanche en demandant à Cuba de cesser immédiatement ces actes de répression contre son personnel diplomatique.
« Je continue à parcourir l’île. Certains ont lâché quelques insultes en criant. Je pense qu’ils appartiennent à un certain parti, mais je sais qu’ils ne représentent pas le peuple cubain. »
Par ces mots postés sur les réseaux sociaux, Mike Hammer cherche à distinguer le régime du peuple cubain, une rhétorique classique dans la diplomatie américaine envers l’île depuis des décennies.
Les enjeux humanitaires et économiques actuels
La crise que traverse Cuba dépasse largement le cadre diplomatique. Les coupures électriques quotidiennes, parfois de plus de douze heures, paralysent la vie quotidienne et l’activité économique. Les files d’attente interminables devant les stations-service témoignent de la pénurie chronique de carburant.
Ces difficultés s’ajoutent à une inflation galopante, à la désorganisation des chaînes d’approvisionnement et à une émigration massive, particulièrement des jeunes. La population subit de plein fouet les effets cumulés des sanctions renforcées, de la perte du soutien vénézuélien et des faiblesses structurelles de l’économie cubaine.
Perspectives d’un possible accord
Si un accord devait effectivement se concrétiser, plusieurs domaines pourraient être concernés. Au-delà des questions sécuritaires déjà évoquées par La Havane, on peut imaginer des discussions sur :
- La levée progressive de certaines sanctions ciblées
- La reprise de programmes de coopération technique
- Des garanties mutuelles en matière de sécurité régionale
- Une possible facilitation des échanges commerciaux limités
- Des mesures de confiance dans le domaine migratoire
Cependant, toute avancée significative buterait rapidement sur la question centrale de l’embargo, toujours en vigueur depuis 1962 et partiellement codifié dans la législation américaine. Sa levée nécessiterait un vote du Congrès, ce qui paraît hautement improbable dans le contexte politique actuel.
Les enseignements de l’histoire récente
Les relations cubano-américaines ont connu plusieurs cycles d’ouverture et de fermeture depuis soixante ans. Le dégel spectaculaire de 2014-2016 avait suscité beaucoup d’espoirs avant que les années suivantes ne ramènent un durcissement progressif, puis brutal à partir de 2019.
Cette nouvelle séquence montre à quel point la politique envers Cuba reste un sujet extrêmement sensible aux États-Unis, particulièrement en Floride où la communauté cubano-américaine exerce une influence politique déterminante.
Quel avenir pour le dialogue ?
Les prochains jours et semaines seront décisifs pour comprendre si l’annonce présidentielle marque le début d’une véritable séquence diplomatique ou s’il s’agit simplement d’une nouvelle tactique dans un rapport de force global. Les deux capitales ont intérêt à éviter une escalade incontrôlée, mais les divergences idéologiques et stratégiques restent profondes.
Pour le moment, une chose semble certaine : après des mois de confrontation ouverte, le simple fait que les plus hautes autorités des deux pays évoquent publiquement la possibilité d’un accord constitue déjà un changement significatif dans le climat bilatéral.
Restent à connaître les véritables intentions de chaque partie, les concessions envisageables de part et d’autre, et surtout la capacité des dirigeants à transformer les déclarations en avancées concrètes pour les populations concernées.
Dans cette partie du monde où les équilibres sont fragiles, chaque mot prononcé par les principaux acteurs peut avoir des répercussions importantes. La suite des événements dira si cette annonce marque le début d’un dégel ou simplement une nouvelle parenthèse dans une relation structurellement conflictuelle.
Une chose est sûre : les regards du continent, et au-delà, sont désormais tournés vers Washington et La Havane, dans l’attente des prochains développements de ce dossier qui, depuis plus de six décennies, continue de passionner et de diviser.









