Imaginez un instant : le président le plus imprévisible de la planète brandit soudain une menace économique colossale contre son voisin du nord, un allié historique. Des droits de douane à 100 %. Un chiffre qui fait mal rien qu’à l’énoncer. Pourtant, de l’autre côté de la frontière, le chef du gouvernement canadien garde son calme olympien. Cette scène, qui pourrait sembler sortie d’un thriller géopolitique, est pourtant bien réelle en ce début d’année 2026.
Les relations entre Washington et Ottawa traversent une nouvelle zone de turbulences. Au cœur du différend : un accord commercial naissant avec Pékin et la perspective d’une renégociation majeure de l’accord de libre-échange nord-américain. Entre coups de menton et analyse posée, le ton monte… mais pas partout.
Une menace qui ne surprend plus vraiment
Depuis son retour à la Maison Blanche, le dirigeant américain multiplie les déclarations choc sur le commerce international. Cette fois, la cible est claire : le Canada. La raison invoquée ? Un accord préliminaire conclu mi-janvier entre Ottawa et Pékin. Selon les termes de cet accord qualifié d’« historique » par le Premier ministre canadien, près de 49 000 véhicules électriques fabriqués en Chine pourraient entrer sur le marché canadien avec des droits de douane préférentiels ramenés à seulement 6,1 %.
Quelques jours après cette annonce, le président américain a réagi avec sa franchise habituelle. Il a promis d’appliquer des droits de douane à 100 % sur l’ensemble des importations canadiennes si cet accord avec la Chine venait à se concrétiser pleinement. Une surenchère qui vise à envoyer un message sans ambiguïté : pas de contournement de la politique protectionniste américaine via le voisin du nord.
Le revirement spectaculaire du discours
Ce qui rend la situation encore plus intéressante, c’est le contraste avec les propos tenus le jour même de la signature de l’accord préliminaire sino-canadien. À cette date, le 16 janvier, le même dirigeant américain avait déclaré publiquement que le Premier ministre canadien « devrait » conclure un accord commercial avec la Chine s’il en avait la possibilité. Quelques jours plus tard, le ton a radicalement changé.
Ce type de volte-face n’est pas inédit. Il s’inscrit dans une stratégie bien rodée : tester les réactions, créer de l’incertitude, puis ajuster la position en fonction des réponses obtenues. Une tactique qui oblige les partenaires à se positionner rapidement.
« Je pense que certains de ces commentaires et prises de position doivent être replacés dans ce contexte plus large. »
Mark Carney, Premier ministre canadien
Cette phrase résume parfaitement l’approche adoptée à Ottawa : ne pas céder à la panique, contextualiser les déclarations les plus extrêmes et se préparer sereinement à la véritable bataille qui se profile.
L’ACEUM au centre de toutes les attentions
Derrière les menaces spectaculaires se cache un enjeu bien plus structurant : la révision prochaine de l’ACEUM (Accord Canada–États-Unis–Mexique). Cet accord, qui a remplacé l’ALENA en 2020 après une renégociation menée sous le premier mandat du président actuel, arrive à un tournant décisif.
Le texte prévoit en effet une clause de révision périodique. Cette clause va être activée dans les prochains mois, ouvrant la voie à des négociations qui s’annoncent particulièrement ardues. Le dirigeant américain a déjà publiquement remis en cause la pertinence même de cet accord, laissant planer le doute sur son avenir.
Pour le Canada et le Mexique, deux économies extrêmement dépendantes des États-Unis (plus de 75 % de leurs exportations vont vers leur grand voisin), préserver les avantages de l’ACEUM constitue une priorité absolue. Perdre ou affaiblir cet accord reviendrait à fragiliser durablement leur modèle économique.
Une dépendance économique qui pèse lourd
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Les États-Unis absorbent environ 75 % des exportations canadiennes et 80 % des exportations mexicaines. De l’autre côté, le Canada représente le principal partenaire commercial de nombreux États américains frontaliers, du Maine au Montana en passant par le Michigan et Washington.
Cette interdépendance crée à la fois une vulnérabilité et une forme de protection mutuelle. Les menaces de tarifs massifs font mal des deux côtés de la frontière. Les entreprises américaines qui dépendent de composants ou de matières premières canadiennes (acier, aluminium, pétrole, bois, produits agricoles) seraient directement touchées par une surtaxation.
C’est précisément cette réalité économique qui pousse le Premier ministre canadien à adopter un ton mesuré. Il sait que derrière les déclarations tonitruantes se cache souvent une marge de négociation importante.
La stratégie du calme face à la tempête
Interrogé sur les menaces tarifaires, Mark Carney a choisi de ne pas répondre sur le même registre. Plutôt que de monter au créneau, il a préféré recentrer le débat sur le fond : la révision de l’ACEUM va nécessiter un « examen rigoureux » de toutes les parties. Une façon élégante de dire que les discussions sérieuses n’ont pas encore commencé.
Il a également rappelé que le président américain est un « négociateur aguerri ». Une formule qui peut sembler anodine, mais qui porte en réalité un message clair : nous connaissons vos méthodes, nous ne nous laisserons pas impressionner par les premières salves.
« Nous entrerons bientôt en négociation ou en révision de notre accord avec les États-Unis et le Mexique (ACEUM). »
Mark Carney
Cette phrase est essentielle. Elle rappelle que le vrai moment de vérité n’est pas dans les déclarations publiques, mais autour de la table de négociation qui s’ouvrira prochainement.
Le précédent Trudeau et le surnom de « gouverneur »
Le Premier ministre canadien a également été questionné sur un autre signe de durcissement : l’utilisation par le président américain du terme « gouverneur » pour le désigner. Ce sobriquet, qui avait été régulièrement employé à l’encontre de Justin Trudeau, vise à humilier et à suggérer que le Canada ne serait qu’une sorte de province américaine.
Jusqu’ici épargné, Mark Carney a subi ce traitement pour la première fois récemment, après un discours remarqué au Forum économique mondial de Davos. Le ton s’est visiblement durci depuis cette intervention.
Face à cette provocation, la réponse est restée très sobre : « Dans mes fonctions, on m’appelle par bien des noms. Je ne vais pas commenter chaque Tweet ou Truth. » Une façon de dire que les attaques personnelles ne feront pas dévier la stratégie canadienne d’un iota.
Les enjeux du nouvel accord avec la Chine
Revenons à l’accord sino-canadien qui a déclenché cette nouvelle crise. Ce texte préliminaire vise à éliminer progressivement les obstacles au commerce bilatéral et à réduire significativement les droits de douane applicables. Le secteur automobile électrique constitue l’un des points les plus visibles de cet accord.
En autorisant l’entrée de 49 000 véhicules électriques chinois avec un droit de douane préférentiel de 6,1 %, le Canada ouvre une brèche dans le mur protectionniste que les États-Unis tentent de construire autour de leur marché automobile. Cette décision est perçue à Washington comme une menace directe pour les investissements massifs réalisés dans la production locale de véhicules électriques.
Mais pour Ottawa, cet accord répond à plusieurs impératifs : diversification des partenaires commerciaux, accès à des technologies avancées dans le domaine des batteries et des véhicules propres, et réponse à la demande intérieure croissante pour des modèles électriques plus abordables.
Une guerre commerciale larvée qui pourrait s’embraser
Si les menaces restent pour l’instant verbales, le risque d’escalade n’est pas négligeable. Les précédents montrent que les déclarations choc peuvent rapidement se transformer en mesures concrètes, surtout lorsque les négociations patinent.
Le Canada dispose néanmoins de plusieurs atouts. D’abord, l’interdépendance économique déjà mentionnée. Ensuite, le fait que le Mexique partage la même vulnérabilité et pourrait adopter une position commune avec Ottawa. Enfin, la capacité du Canada à diversifier ses partenaires commerciaux, notamment vers l’Europe et l’Asie.
La donne est cependant différente de 2018-2019. À l’époque, le Canada avait pu compter sur un front uni avec le Mexique et sur le soutien discret de nombreux acteurs économiques américains. Aujourd’hui, le contexte mondial a évolué : la guerre commerciale sino-américaine s’est intensifiée, la question des chaînes d’approvisionnement critiques (semi-conducteurs, batteries, terres rares) est devenue stratégique, et la volonté de relocalisation industrielle est beaucoup plus affirmée à Washington.
Quel avenir pour l’ACEUM ?
Plusieurs scénarios sont possibles pour la renégociation à venir :
- Une renégociation limitée avec quelques ajustements techniques
- Une renégociation plus ambitieuse visant à renforcer les clauses sur les règles d’origine, notamment dans l’automobile et les technologies vertes
- Une remise en cause partielle de certains chapitres jugés défavorables par Washington
- Dans le pire des cas, une dénonciation partielle ou totale de l’accord (scénario peu probable mais pas totalement exclu)
Le plus probable reste un scénario intermédiaire : des négociations difficiles, des concessions mutuelles, et finalement un accord révisé qui maintiendra l’essentiel des avantages tout en intégrant de nouvelles exigences américaines sur la sécurité économique et la décarbonation.
La posture canadienne : entre fermeté et pragmatisme
Face à cette perspective, la stratégie de Mark Carney semble claire : ne pas céder à la provocation, préparer minutieusement les dossiers, mobiliser les alliés économiques internes (provinces, entreprises, syndicats), et attendre le moment où les négociations sérieuses commenceront.
Cette approche contraste avec celle adoptée par certains prédécesseurs qui avaient parfois choisi la confrontation publique. Elle reflète aussi le profil particulier du Premier ministre actuel : un ancien banquier central habitué aux crises financières, aux négociations internationales et à la gestion de l’incertitude.
En refusant de commenter chaque déclaration ou chaque surnom, il prive son interlocuteur d’une partie de l’effet recherché : créer de la polémique et détourner l’attention des vrais enjeux.
Les entreprises dans l’attente
Pendant que les dirigeants politiques jouent aux échecs géopolitiques, les entreprises des deux côtés de la frontière observent avec anxiété. Les chaînes d’approvisionnement intégrées, notamment dans l’automobile, l’aéronautique, l’énergie et l’agroalimentaire, rendent toute perturbation extrêmement coûteuse.
De nombreuses sociétés ont déjà commencé à scénariser différents niveaux d’escalade tarifaire et à préparer des plans de contingence. Certains envisagent même de déplacer une partie de leur production pour contourner les barrières potentielles.
Cette incertitude pèse sur les investissements et sur les décisions stratégiques à moyen terme. Dans un contexte où la transition énergétique nécessite déjà des investissements massifs, la menace de nouveaux droits de douane ajoute une couche supplémentaire de complexité.
Conclusion : la vraie négociation commence maintenant
Les menaces de droits de douane à 100 % font les gros titres, mais elles ne constituent probablement pas la position finale de Washington. Elles font partie de l’arsenal habituel : frapper fort d’entrée de jeu pour créer un rapport de force favorable avant d’entamer les vraies discussions.
De son côté, Ottawa a choisi la voie de la retenue et de la préparation méthodique. En ne tombant pas dans le piège de la surenchère verbale, le Canada préserve sa capacité à négocier efficacement lorsque le moment sera venu.
La véritable épreuve de force ne se joue pas sur les réseaux sociaux ni dans les déclarations publiques. Elle se jouera autour d’une table, avec des dossiers techniques, des chiffres, des projections économiques et des lignes rouges clairement établies de chaque côté.
Entre le tonitruant et le mesuré, entre la menace et la négociation, entre la posture et la réalité économique, le prochain round des relations canado-américaines s’annonce décisif. Et il pourrait bien redessiner, pour de nombreuses années, l’architecture commerciale du continent nord-américain.
À suivre de très près.
Les prochains mois promettent d’être riches en rebondissements. Entre déclarations publiques, réunions préparatoires et premières passes d’armes diplomatiques, la renégociation de l’ACEUM va captiver l’attention des milieux économiques et politiques des deux côtés de la frontière… et bien au-delà.









