Imaginez un seul document administratif capable de transformer la manière dont le plus grand émetteur historique de gaz à effet de serre aborde la crise climatique. Ce texte existe bel et bien depuis 2009. Et jeudi, il risque de disparaître d’un trait de plume présidentiel.
La décision annoncée par l’administration actuelle marque un tournant radical dans la politique environnementale des États-Unis. Elle vise un pilier juridique discret mais essentiel : le constat de mise en danger adopté par l’agence fédérale de protection de l’environnement sous la présidence Obama. Ce document a servi de fondement légal à des dizaines de réglementations limitant les émissions polluantes.
Un revirement historique aux conséquences majeures
La porte-parole de la présidence a qualifié cette abrogation de « plus grand acte de dérégulation de l’histoire américaine ». Selon elle, cette mesure permettra aux ménages américains de réaliser des économies substantielles, notamment sur le prix des véhicules neufs. L’argument économique est mis en avant comme principal moteur de cette décision.
Pourtant, derrière cette promesse de baisse des coûts se cache une remise en cause profonde de la science climatique. Le texte de 2009 concluait officiellement que six gaz à effet de serre – dont le dioxyde de carbone et le méthane – présentaient un danger pour la santé publique et le bien-être des Américains. Cette conclusion a ouvert la porte à une régulation fédérale ambitieuse.
Les origines scientifiques du texte de 2009
En décembre 2009, après des années d’études et suite à une décision de la Cour suprême en 2007, l’EPA publiait ce fameux constat. Les experts fédéraux y affirmaient, preuves à l’appui, que les émissions de gaz à effet de serre issues des activités humaines menaçaient gravement la santé publique.
Ce jugement scientifique n’était pas une opinion politique. Il reposait sur des milliers de pages d’analyses, de modélisations et d’observations. Il concluait que le réchauffement climatique aggravait les vagues de chaleur, les événements météorologiques extrêmes, la qualité de l’air et même la propagation de certaines maladies.
Depuis cette date, la communauté scientifique n’a cessé de renforcer ces conclusions. Les rapports successifs du GIEC, les données satellitaires, les relevés de température : tout pointe dans la même direction. L’année 2025 vient d’être classée comme la troisième plus chaude jamais mesurée à l’échelle planétaire.
« Les preuves scientifiques relatives au changement climatique causé par l’homme et à ses conséquences étaient sans équivoque en 2009 et, depuis lors, elles sont devenues encore plus alarmantes et convaincantes. »
Extrait d’une lettre signée par plus de 1 000 scientifiques et experts en juillet dernier
Cette lettre ouverte, largement relayée dans les milieux académiques, illustre le consensus actuel. Pourtant, l’administration actuelle choisit une autre lecture des faits.
Les arguments avancés par l’administration
Du côté du pouvoir exécutif, on explique que les effets des gaz à effet de serre sont indirects et globaux, contrairement aux polluants traditionnels qui agissent localement et immédiatement sur la santé. Cette distinction permettrait, selon les promoteurs de l’abrogation, de sortir ces gaz du champ de compétence classique de l’EPA.
On insiste également sur l’impact économique. Les normes d’émissions imposées aux constructeurs automobiles auraient fait grimper le prix des véhicules neufs, particulièrement depuis la pandémie. Supprimer ces contraintes permettrait donc de rendre les voitures plus accessibles.
Le soutien affiché au secteur des énergies fossiles complète le tableau. Pétrole, gaz naturel et charbon sont présentés comme des piliers de l’indépendance énergétique et de la prospérité américaine.
Un impact direct sur les réglementations existantes
Le constat de mise en danger a servi de base juridique à de nombreuses règles fédérales. Parmi les plus emblématiques :
- Les normes de consommation de carburant et d’émissions pour les voitures et camions légers
- Les standards applicables aux poids lourds
- Les réglementations sur les émissions des centrales électriques au charbon et au gaz
- Les mesures concernant les fuites de méthane dans l’industrie pétrolière et gazière
En supprimant le fondement légal de ces règles, l’administration ouvre la voie à leur démantèlement progressif ou à leur assouplissement massif. C’est précisément ce scénario que redoutent les défenseurs de l’environnement.
Réactions indignées des défenseurs du climat
Les organisations environnementales n’ont pas tardé à réagir. Plusieurs voix influentes ont qualifié cette décision de véritable retour en arrière sur des décennies de progrès.
« Trump conduit le pays vers une impasse faite de pétrole sale et d’air pollué. »
Responsable d’une grande ONG environnementale américaine
Des élus démocrates, notamment ceux de grandes régions industrielles et agricoles, ont également haussé le ton. Ils dénoncent une mesure illégale, contraire aux données scientifiques et aux intérêts des citoyens confrontés aux inondations, sécheresses et canicules de plus en plus fréquentes.
« Nous continuerons à nous battre pour protéger les Américains de la pollution », ont-ils promis dans un communiqué conjoint, annonçant implicitement une mobilisation judiciaire.
Une bataille judiciaire inévitable
L’abrogation sera très probablement attaquée devant les tribunaux fédéraux dès les premiers jours. Les plaignants invoqueront la solidité scientifique du constat initial et la décision emblématique de la Cour suprême en 2007 (Massachusetts v. EPA) qui avait contraint l’agence à se prononcer sur la question.
Cette même Cour suprême, aujourd’hui à majorité conservatrice, pourrait être amenée à trancher en dernier ressort. Ses récentes décisions montrent une certaine ouverture aux revirements jurisprudentiels, mais le précédent de 2007 reste un argument de poids pour les opposants.
« Nous les verrons au tribunal », résumait récemment le dirigeant d’une importante organisation de défense de l’environnement. Cette formule résume l’état d’esprit : résignation face à la décision exécutive, mais détermination à la contester jusqu’au bout.
Contexte climatique mondial préoccupant
Cette décision intervient dans un moment particulièrement sensible. Les effets du réchauffement se multiplient : records de température, feux de forêt dévastateurs, ouragans plus intenses, fonte accélérée des glaces. Aux États-Unis, la Californie, le Texas, la Floride et de nombreux autres États subissent de plein fouet ces phénomènes.
Parallèlement, les investissements dans les technologies bas carbone ralentissent dans plusieurs pays développés. La transition énergétique marque le pas, faute de financements publics et privés suffisants. Dans ce contexte, un recul majeur de la première économie mondiale et deuxième émetteur actuel de CO2 pèse lourd.
Conséquences potentielles pour les Américains
À court terme, les prix des véhicules pourraient effectivement baisser si les contraintes d’émissions disparaissent. Les constructeurs pourraient proposer des modèles moins chers, moins technologiquement avancés en matière de dépollution.
Mais à moyen et long terme, les coûts cachés risquent d’être bien plus élevés : augmentation des maladies respiratoires liées à la mauvaise qualité de l’air, dommages agricoles dus aux sécheresses prolongées, sinistres climatiques plus fréquents et plus coûteux, migrations internes liées aux zones inhabitables…
Les États les plus vulnérables, souvent dirigés par des gouverneurs démocrates, promettent de maintenir ou renforcer leurs propres normes environnementales. Cette fragmentation réglementaire pourrait créer un paysage juridique complexe pour les entreprises opérant à l’échelle nationale.
Quel avenir pour la politique climatique américaine ?
Ce revirement s’inscrit dans une vision plus large : priorité donnée à la production d’énergies fossiles, réduction des contraintes réglementaires sur les industries extractives, promotion de l’« énergie américaine » face aux concurrents étrangers.
Pour les observateurs internationaux, ce choix pose question. Les États-Unis, qui ont historiquement le plus contribué au réchauffement global, envoient un signal fort en faveur du statu quo énergétique plutôt que de la transition. Cela pourrait compliquer les négociations climatiques multilatérales et affaiblir la crédibilité américaine sur la scène internationale.
Dans le même temps, de nombreux États, villes et entreprises privées poursuivent leurs engagements en faveur du climat. La dynamique « bottom-up » pourrait compenser en partie le recul fédéral, mais elle ne remplacera jamais une politique cohérente au niveau national.
Vers une polarisation accrue
Le sujet climatique, déjà très polarisé aux États-Unis, risque de le devenir encore davantage. D’un côté, ceux qui voient dans la dérégulation une libération économique et un retour au bon sens. De l’autre, ceux qui y perçoivent une négation de la science et un danger pour les générations futures.
Les mois à venir seront décisifs. Les procédures judiciaires s’annoncent longues et complexes. Les impacts concrets sur l’économie, l’emploi, la santé publique et l’environnement ne se feront sentir que progressivement.
Une chose est sûre : l’abrogation du constat de mise en danger ne sera pas un épilogue, mais bien le début d’un nouveau chapitre tumultueux dans l’histoire de la politique climatique américaine.
À suivre de près, donc, car les décisions prises aujourd’hui façonneront durablement le climat de demain – au sens propre comme au figuré.
Points clés à retenir
- Abrogation prévue jeudi du « Endangerment Finding » de 2009
- Ce texte considérait les gaz à effet de serre comme dangereux pour la santé publique
- Il servait de base légale à de nombreuses réglementations sur véhicules et centrales électriques
- Forte opposition des scientifiques, ONG et certains États démocrates
- Bataille judiciaire attendue, potentiellement jusqu’à la Cour suprême
- Contexte : 2025 troisième année la plus chaude enregistrée
Le débat ne fait que commencer. Et il s’annonce passionné.









