La mobilisation des travailleurs sociaux pour une reconnaissance salariale méritée
En ce début d’année 2026, une vague de contestation inédite secoue le secteur social rattaché à la Sécurité sociale. Des assistantes sociales, des éducateurs spécialisés et d’autres professionnels exerçant au sein des caisses d’allocations familiales, des caisses de retraite ou des mutuelles sociales agricoles se préparent à faire entendre leur voix. Leur combat ? Obtenir une prime mensuelle de 183 euros nets, connue sous le nom de prime Ségur, dont ils estiment être injustement exclus malgré des missions essentielles et épuisantes.
Ce mouvement, porté par des collectifs indépendants des grandes organisations syndicales traditionnelles, marque une première : une grève nationale à cette échelle pour ces professions souvent discrètes. Près de 5 000 personnes pourraient être concernées, avec des rassemblements prévus devant les préfectures dans plusieurs régions. L’enjeu dépasse largement une simple question d’argent ; il touche à la reconnaissance d’un métier usant physiquement et émotionnellement.
Un quotidien marqué par l’épuisement et la surcharge
Le travail social n’est pas un emploi comme les autres. Il exige une disponibilité permanente, une capacité d’écoute exceptionnelle et une résilience face à la souffrance d’autrui. Ces professionnels passent des heures à recevoir des personnes en grande vulnérabilité : familles monoparentales au bord de l’expulsion, jeunes en rupture scolaire, mineurs isolés confrontés à l’exil forcé, personnes âgées isolées ou malades chroniques.
Avec les années, la charge de travail n’a cessé d’augmenter. Les effectifs n’ont pas suivi la hausse des besoins sociaux, exacerbés par les crises successives : pandémie, inflation, précarisation croissante. Résultat : des dossiers qui s’empilent, des délais d’intervention qui s’allongent et un sentiment d’impuissance qui ronge. Une assistante sociale expérimentée confie que son sourire s’est effacé peu à peu, remplacé par une fatigue profonde. Elle évoque les ressources émotionnelles mobilisées quotidiennement pour accompagner sans se laisser submerger.
Ce métier, majoritairement féminin, demande une implication qui va bien au-delà des horaires officiels. Les appels en urgence, les situations de violence intrafamiliale ou les accompagnements judiciaires laissent peu de place à la déconnexion. Pourtant, les salaires stagnent autour de 1 800 euros nets en début de carrière pour beaucoup, un montant qui apparaît dérisoire au regard des responsabilités.
La prime Ségur : une mesure inégalitaire qui cristallise les frustrations
La prime Ségur, instaurée initialement dans le cadre de la crise sanitaire pour revaloriser les métiers de la santé, a progressivement été étendue à une partie du secteur social et médico-social. D’un montant de 183 euros nets par mois, elle vise à compenser l’absence de hausses indiciaires significatives et à rendre ces professions plus attractives.
Malheureusement, les travailleurs sociaux employés par les organismes de Sécurité sociale – CAF, Carsat, MSA – en ont été exclus. Cette discrimination perçue comme injuste alimente le ras-le-bol. Pourquoi ceux qui exercent dans des associations ou certains établissements publics en bénéficient-ils, tandis que d’autres, accomplissant des tâches similaires, restent sur le carreau ?
Parfois, avec nos salaires, on gagne moins que les personnes qu’on accompagne.
Une éducatrice spécialisée
Cette phrase choc résume le malaise. Quand le revenu d’un allocataire peut, grâce aux aides cumulées, approcher ou dépasser le salaire net d’un professionnel qualifié, le système perd en cohérence. Cela interroge sur la valorisation du travail et sur l’attractivité des carrières dans le social.
Les revendications au-delà de la prime : reconnaissance et perspectives
La mobilisation ne se limite pas à la prime de 183 euros. Les collectifs demandent aussi une reconnaissance des diplômes du travail social au niveau bac+3, ce qui ouvrirait la voie à des grilles salariales plus justes et à de meilleures évolutions de carrière. Actuellement, les conventions collectives varient, les progressions restent limitées et les perspectives d’avenir s’amenuisent.
Ils réclament également une rétroactivité pour cette revalorisation, souvent fixée au 1er décembre 2022 ou à une date antérieure, afin de compenser les années d’attente. Sans cela, les professionnels se sentent doublement lésés : oubliés lors des extensions précédentes et privés d’un rattrapage financier.
- Obtention immédiate de la prime Ségur de 183 euros nets mensuels
- Rétroactivité au 1er décembre 2022 ou date équivalente
- Reconnaissance des diplômes au niveau bac+3 pour reclassement
- Amélioration des conditions de travail et réduction de la surcharge
- Investissements dans la formation continue et les recrutements
Ces demandes forment un tout cohérent : sans revalorisation salariale et statutaire, le secteur risque de continuer à perdre des talents au profit d’autres domaines mieux rémunérés.
Les conséquences d’une crise qui s’enlise
Le secteur social fait face à une crise profonde de recrutement. Les postes vacants se multiplient, les intérimaires deviennent la norme et la qualité de l’accompagnement s’en ressent. Les usagers, déjà fragilisés, attendent plus longtemps des solutions ou reçoivent des réponses partielles.
Si rien ne change, le risque est grand de voir s’accentuer le turn-over, avec des professionnels qui quittent le métier après quelques années, épuisés et désillusionnés. Cela coûte cher à la société : formation perdue, continuité rompue dans les suivis, augmentation des situations de rupture.
De plus, dans un contexte où les besoins sociaux explosent – hausse des familles monoparentales, vieillissement de la population, arrivée de mineurs isolés –, maintenir des équipes sous-payées et surchargées apparaît comme un non-sens économique et humain.
Vers une société plus juste : l’enjeu sociétal
Valoriser ceux qui soutiennent les plus vulnérables, c’est investir dans la cohésion sociale. Ces métiers incarnent la solidarité républicaine au quotidien. Les ignorer, c’est fragiliser tout le système d’aides et de protection.
La mobilisation actuelle pourrait marquer un tournant. Si elle obtient gain de cause, elle ouvrirait la voie à une revalorisation plus large, intégrant d’autres professions oubliées. Sinon, elle risque de s’inscrire dans une série de mouvements ponctuels, sans résolution durable.
Les travailleurs sociaux ne demandent pas la lune. Ils réclament simplement une reconnaissance proportionnelle à leur engagement. Leur combat rappelle que, dans une société qui se veut solidaire, ceux qui la rendent possible méritent mieux qu’un salaire de misère et un épuisement silencieux.
Dans l’ombre des institutions, des milliers de professionnels portent chaque jour le poids de la misère sociale. Leur cri d’alarme mérite d’être entendu, car il concerne l’avenir de notre modèle de protection sociale.
Pour aller plus loin, il convient d’examiner les évolutions historiques de ces métiers. Depuis les années 1970, le travail social s’est professionnalisé, avec des diplômes d’État exigeants. Pourtant, les grilles salariales n’ont pas suivi l’inflation ni l’alourdissement des missions. Les réformes successives ont multiplié les procédures administratives, au détriment du temps relationnel.
Aujourd’hui, un éducateur spécialisé peut gérer jusqu’à 40 dossiers simultanés, contre 20-25 il y a vingt ans. Les assistantes sociales jonglent entre RSA, aides au logement, protection de l’enfance et insertion professionnelle. Cette polyvalence, si elle est une force, devient un piège quand elle n’est pas soutenue financièrement.
Les témoignages affluent : burn-out en hausse, arrêts maladie longs, démissions en cascade. Les jeunes diplômés hésitent à s’engager, préférant le privé ou d’autres secteurs. Le paradoxe est criant : on demande plus à ces métiers, mais on leur donne moins.
La prime Ségur, même modeste, représenterait un signal fort. 183 euros nets par mois, c’est environ 2 200 euros annuels. Pour un salaire de base autour de 1 800-2 200 euros nets, cela change la vie : pouvoir payer un loyer sans aide, envisager une famille, ou simplement respirer financièrement.
Mais au-delà du montant, c’est la symbolique qui compte. Être inclus dans cette prime, c’est être reconnu comme un maillon essentiel de la chaîne sociale, au même titre que les soignants. L’exclusion actuelle crée un sentiment d’injustice profonde, renforcé par les comparaisons quotidiennes avec les publics accompagnés.
Enfin, cette lutte interroge notre conception de la valeur travail. Dans une économie où les métiers du care sont sous-évalués, il est temps de rééquilibrer. Les travailleurs sociaux ne sont pas des philanthropes bénévoles ; ce sont des professionnels qualifiés qui méritent un salaire décent et des conditions dignes.
La grève de ce 29 janvier 2026 pourrait être le catalyseur d’un changement attendu depuis trop longtemps. À suivre de près, car l’issue influencera durablement le visage de l’accompagnement social en France.









