Imaginez un agriculteur qui, chaque matin, observe ses champs avec une boule au ventre. Non seulement à cause des caprices du temps qui ruinent ses récoltes, mais aussi parce qu’une angoisse profonde l’envahit : celle d’un avenir climatique incertain pour ses enfants et pour la planète entière. Cette angoisse, que l’on appelle aujourd’hui éco-anxiété, est au cœur d’un procès hors norme qui se déroule actuellement en Belgique.
Pour la première fois, un exploitant agricole, soutenu par des organisations de défense des droits et de l’environnement, demande à la justice d’obliger un géant pétrolier à changer radicalement de trajectoire. Au centre des débats : la responsabilité d’une entreprise dans le dérèglement climatique et ses conséquences très concrètes sur la vie quotidienne des citoyens.
Un procès qui dépasse les frontières de la Belgique
Le tribunal de l’entreprise de Tournai est devenu, le temps de quelques audiences, le théâtre d’un affrontement symbolique entre les défenseurs d’une transition écologique accélérée et l’un des acteurs majeurs de l’industrie fossile. L’affaire oppose un agriculteur belge nommé Hugues Falys à TotalEnergies, accusé d’avoir contribué de manière significative au réchauffement planétaire.
Les plaignants ne se contentent pas de pointer du doigt des émissions passées. Ils demandent des mesures très précises : la fin immédiate de tout nouvel investissement dans l’exploration et l’exploitation de nouveaux gisements de pétrole et de gaz. Ils exigent également des compensations financières pour les préjudices subis par l’agriculteur du fait d’événements météorologiques extrêmes.
L’éco-anxiété reconnue comme un préjudice réel
L’un des aspects les plus novateurs de cette procédure réside dans la reconnaissance de l’éco-anxiété comme un dommage potentiellement indemnisable. Hugues Falys explique lui-même souffrir de cette angoisse existentielle liée au climat. Il ne s’agit plus seulement de pertes matérielles dans les champs, mais d’un impact psychologique profond causé par la certitude que le monde change irrémédiablement.
Les avocats des plaignants martèlent que le dérèglement climatique porte directement atteinte aux droits fondamentaux, notamment le droit à la santé physique et mentale. En ne communiquant pas suffisamment sur cette dimension humaine, l’entreprise défenderesse laisserait selon eux un angle mort dans sa stratégie de défense.
« Le dérèglement climatique porte atteinte aux droits fondamentaux et TotalEnergies n’en dit rien, c’est l’angle mort de sa plaidoirie ! »
Cette citation résume parfaitement la stratégie adoptée par la partie civile : placer l’humain au centre du débat, loin des seuls chiffres d’émissions ou de bilans carbone.
Les faits reprochés à l’entreprise
Les arguments développés devant les juges sont implacables. TotalEnergies est présenté comme le premier raffineur et distributeur de produits pétroliers sur le territoire belge. À ce titre, l’entreprise serait directement responsable des émissions de gaz à effet de serre générées par la combustion de ces carburants et autres produits.
Les plaignants affirment sans détour que sans les volumes massifs mis sur le marché par ce type d’acteurs, le dérèglement climatique n’aurait pas atteint le niveau actuel. Ils rejettent catégoriquement l’idée selon laquelle la responsabilité serait partagée équitablement entre producteurs et consommateurs.
« C’est une fraude intellectuelle »
Avocate des plaignants
Ces mots forts visent directement la ligne de défense classique des majors pétrolières, qui mettent en avant le rôle déterminant des choix individuels et des politiques publiques dans la consommation d’énergies fossiles.
La puissance des grands groupes face à l’impuissance du consommateur
Les avocats insistent sur le déséquilibre structurel entre une multinationale disposant de centaines de filiales dans plus de cent pays et un citoyen ordinaire. Ce dernier se retrouve selon eux « enfermé » dans un système de dépendance aux énergies fossiles, sans réelle marge de manœuvre pour changer ses habitudes.
Avec une influence considérable sur les marchés énergétiques mondiaux, l’entreprise exercerait une domination qui dépasse largement le simple rôle de fournisseur. Cette position dominante impliquerait une responsabilité accrue en matière de transition énergétique.
Les contre-arguments de la défense
De son côté, TotalEnergies maintient que les poursuites sont infondées. Ses représentants rappellent que l’entreprise ne fabrique ni ne vend directement les équipements qui consomment les carburants : tracteurs, automobiles, chaudières, etc.
Ils soulignent également le rôle central des États et des politiques publiques dans l’orientation des choix énergétiques des citoyens. Imputer la totalité de la pollution aux seuls producteurs serait selon eux une simplification excessive et peu réaliste.
« TotalEnergies ne vend ni tracteurs, ni voitures, ni chaudières »
Avocate de la défense
Cette réplique cherche à recentrer le débat sur une responsabilité partagée, où chaque acteur – État, entreprise, consommateur – doit jouer son rôle.
Le soutien d’organisations influentes
Trois structures apportent leur poids à la démarche de l’agriculteur : une ONG internationale connue pour ses actions spectaculaires en faveur de l’environnement, une ligue de défense des droits humains et une organisation spécialisée dans la souveraineté alimentaire et l’accès à une alimentation saine.
Cette coalition élargit le spectre des enjeux : il ne s’agit plus seulement de pertes agricoles, mais aussi de droits humains, de santé publique et de justice sociale face aux bouleversements climatiques.
Des phénomènes météo extrêmes aux pertes agricoles concrètes
Hugues Falys a vu ses cultures souffrir de sécheresses prolongées, d’inondations soudaines et d’épisodes caniculaires inhabituels. Ces événements, de plus en plus fréquents selon les scientifiques, sont directement reliés au réchauffement global par le camp des plaignants.
Les avocats ont présenté au tribunal des preuves liant ces aléas climatiques aux émissions cumulées des grandes compagnies fossiles. L’objectif est de démontrer un lien de causalité suffisamment solide pour engager la responsabilité civile de l’entreprise.
Un calendrier judiciaire serré
Les débats se sont achevés un vendredi, après plusieurs jours d’échanges parfois tendus. Le jugement est attendu pour la fin du mois d’avril, ce qui laisse planer une incertitude de taille sur l’issue de cette affaire.
Quelle que soit la décision, elle pourrait faire jurisprudence dans d’autres pays européens où des procédures similaires commencent à émerger contre les grands pollueurs historiques.
Vers une responsabilité accrue des majors pétrolières ?
Ce procès s’inscrit dans une vague mondiale de contentieux climatiques visant les entreprises extractives. De La Haye à Washington, en passant par des juridictions sud-américaines, les juges sont de plus en plus sollicités pour trancher des questions qui dépassent largement le cadre national.
Les plaignants espèrent créer un précédent fort : obliger les acteurs majeurs du secteur à aligner leurs investissements sur les objectifs de l’Accord de Paris et sur les recommandations des scientifiques du climat.
L’impact psychologique du changement climatique
L’éco-anxiété n’est plus un phénomène marginal. De nombreuses études montrent que les jeunes générations, mais aussi les personnes directement exposées aux effets du réchauffement, développent des troubles anxieux liés à l’avenir environnemental.
En portant cette dimension devant un tribunal, les plaignants espèrent que la justice reconnaisse officiellement ce préjudice psychologique comme faisant partie des dommages réparables.
Les enjeux économiques derrière le verdit
Si les demandes des plaignants étaient suivies, cela signifierait un arrêt net des nouveaux projets d’exploration. Pour une entreprise dont une grande partie du modèle économique repose encore sur les hydrocarbures, un tel revirement représenterait un bouleversement stratégique majeur.
Mais au-delà du cas individuel, c’est toute l’industrie fossile qui observera avec attention l’évolution de cette affaire belge.
Un symbole de la lutte pour la justice climatique
Ce qui se joue à Tournai dépasse largement les intérêts d’un agriculteur ou d’une multinationale. Il s’agit d’une étape supplémentaire dans la reconnaissance judiciaire du lien entre activités industrielles massives et préjudices climatiques généralisés.
Les prochains mois diront si la justice belge est prête à franchir ce pas décisif. En attendant, le débat public sur la responsabilité des grands pollueurs historiques ne fait que s’intensifier.
Les citoyens ordinaires, les agriculteurs en première ligne, les jeunes générations rongées par l’angoisse climatique : tous attendent une réponse claire. La balle est désormais dans le camp des juges.
Ce procès pourrait marquer un tournant dans la manière dont les sociétés démocratiques appréhendent la crise climatique. Non plus seulement comme un problème scientifique ou technique, mais comme une question de droits fondamentaux et de justice intergénérationnelle.
Quelle que soit l’issue, l’affaire aura permis de mettre en lumière des arguments souvent restés dans l’ombre : l’impact psychologique du dérèglement, le déséquilibre de pouvoir entre multinationales et individus, la nécessité d’une responsabilité accrue pour ceux qui ont le plus contribué au problème.
Le verdict de fin avril est donc très attendu, non seulement en Belgique, mais partout où l’on s’interroge sur le rôle des entreprises dans la lutte contre le réchauffement global.
En ces temps d’urgence climatique, chaque décision judiciaire compte. Celle-ci pourrait bien ouvrir une nouvelle page dans l’histoire du contentieux climatique mondial.









