Quand un géant du théâtre s’éteint, c’est tout un pan de l’intelligence scénique qui semble vaciller. Tom Stoppard, ce maître incontesté du paradoxe et de l’humour absurde, nous a quittés à l’âge de 88 ans. L’annonce, discrète comme l’était l’homme, a pourtant provoqué une onde de choc dans le monde des arts.
Son nom restera à jamais associé à des pièces qui font rire tout en creusant les grandes questions philosophiques, historiques et humaines. Un dramaturge capable de transformer deux figurants d’Hamlet en héros existentiels ou de faire dialoguer Lénine, Joyce et Tzara dans un vaudeville endiablé.
Un Parcours Hors Norme, d’une Tchécoslovaquie en Feu à Londres
Né Tomas Straussler en 1937 à Zlín, en Tchécoslovaquie, dans une famille juive, le futur Tom Stoppard n’a que deux ans lorsque les siens fuient l’avancée nazie. Direction Singapour, puis l’Inde après la chute de la colonie britannique face aux Japonais. C’est à Darjeeling qu’il passe une partie de son enfance, avant d’arriver en Angleterre à la fin de la guerre.
À 17 ans, il quitte l’école sans diplôme. Journaliste à Bristol, il signe ses premiers articles sous le pseudonyme de William Boot – clin d’œil déjà stoppardien à Evelyn Waugh. Rien ne le destinait apparemment à devenir l’un des plus grands auteurs dramatiques du XXe siècle.
1967 : L’Explosion avec Rosencrantz et Guildenstern sont morts
Tout bascule avec cette pièce écrite à 28 ans. Deux personnages secondaires d’Hamlet, Rosencrantz et Guildenstern, deviennent les protagonistes d’une comédie métaphysique où ils attendent, philosophent et tentent de comprendre un monde qui les dépasse.
Créée au Festival d’Édimbourg en 1966 par une troupe étudiante, la pièce est reprise au National Theatre l’année suivante. Le succès est immédiat. Les critiques parlent d’un Beckett en plus drôle, d’un Shakespeare revisité par l’absurde. Le Tony Award de la meilleure pièce suit en 1968 à Broadway.
« Je veux prouver qu’on peut traiter de sujets sérieux en lançant une tarte à la crème sur scène pendant des heures »
Tom Stoppard
Une Œuvre Prolifique : Plus de Trente Pièces Majeures
Après ce coup d’éclat, Stoppard ne s’arrêtera plus. Travesties (1974) mélange Lénine, Tristan Tzara et James Joyce dans un Zurich délirant. The Real Thing (1982) explore l’amour et la trahison avec une finesse rare. Arcadia (1993) entrelace passé et présent, science et poésie dans ce qui est souvent considéré comme son chef-d’œuvre absolu.
Sa trilogie The Coast of Utopia (2002), qui retrace la vie des intellectuels russes du XIXe siècle, lui vaut un nouveau Tony Award et reste l’une des entreprises théâtrales les plus ambitieuses du siècle.
En 2020, à 82 ans, il signe Leopoldstadt, une fresque familiale juive viennoise de 1900 à 1955. L’œuvre, profondément personnelle – ses quatre grands-parents ont péri dans les camps –, remporte quatre Tony Awards en 2023 dont celui de la meilleure pièce. Un couronnement tardif et émouvant.
Au-delà du Théâtre : Scénarios Mythiques et Engagements
Stoppard a aussi marqué le cinéma. Co-scénariste de Brazil (Terry Gilliam), L’Empire du soleil (Spielberg), Anna Karénine (Joe Wright), il signe seul le scénario de Shakespeare in Love qui lui vaut l’Oscar du meilleur scénario original en 1999.
En 1990, il réalise lui-même l’adaptation de Rosencrantz et Guildenstern sont morts avec Gary Oldman et Tim Roth : le film remporte le Lion d’or à Venise.
Politiquement, il s’engage dès les années 1970 pour les dissidents soviétiques. Sa pièce Every Good Boy Deserves Favour, écrite avec André Previn et jouée avec orchestre symphonique sur scène, est une charge contre la psychiatrie punitive en URSS.
L’Homme Derrière le Génie
Derrière l’esprit vif et l’élégance britannique se cachait une modestie rare. Cheveux en bataille, menton saillant, il fuyait les honneurs tout en recevant les plus grands : chevalier en 1997, Ordre du Mérite en 2000.
Sa vie privée a souvent alimenté les tabloïds : mariages, liaisons, quatre fils, et à 76 ans un troisième mariage avec Sabrina Guinness, héritière de la célèbre dynastie de la bière.
Le réalisateur Mike Nichols, qui mit en scène The Real Thing à Broadway, disait de lui : « Il était très drôle aux dépens de personne ».
Les Hommages Fusent, de Mick Jagger au Monde du Théâtre
Dès l’annonce de son décès à son domicile du sud-ouest de l’Angleterre, les réactions ont afflué. Mick Jagger, fan de longue date, a publié sur X : « Tom Stoppard était mon dramaturge préféré. Il nous laisse un corpus majestueux d’œuvres intellectuelles et amusantes. Il me manquera toujours ».
Son agence United Agents a salué « son esprit, son irrévérence, sa générosité d’âme et son amour profond de la langue anglaise ».
Un Héritage Immense
Plus de trente pièces, des scénarios cultes, des récompenses par dizaines : cinq Tony Awards, un Oscar, un Lion d’or… Mais surtout une manière unique de penser le monde sur scène.
Stoppard a prouvé qu’on pouvait rire en parlant de chaos quantique, de totalitarisme ou de la Shoah. Qu’on pouvait être profond sans être pesant, intellectuel sans être pédant.
Aujourd’hui, les théâtres du monde entier préparent déjà des hommages. Rosencrantz et Guildenstern, Arcadia, Leopoldstadt continueront d’être joués, lus, étudiés. Car comme l’écrivait Stoppard lui-même : « Les mots valent la peine qu’on se batte pour eux ».
Et nous, nous continuerons à nous battre pour comprendre, rire et pleurer avec ses mots. Merci, Sir Tom.









