Imaginez : des mois de négociations acharnées, des dizaines de réunions à huis clos, des compromis douloureux entre républicains et démocrates… et soudain, plus rien. Le marteau ne tombe pas. Le vote est reporté. C’est exactement ce qui vient de se produire dans l’arène législative américaine concernant l’un des textes les plus importants pour l’avenir des cryptomonnaies depuis plusieurs années.
Le 16 janvier 2026, le président du Comité bancaire du Sénat américain a officialisé ce que beaucoup redoutaient déjà : le marquage (markup) du projet de loi sur la structure du marché des actifs numériques n’aura pas lieu comme prévu ce jeudi. Une annonce qui résonne comme un coup de tonnerre dans un secteur qui espérait enfin obtenir des règles claires.
Un report qui cache une bataille complexe
Derrière cette simple phrase administrative se joue un bras de fer stratégique aux multiples dimensions. Les cryptomonnaies ne sont plus un sujet marginal : elles représentent désormais des centaines de milliards de dollars, des millions d’utilisateurs et des intérêts économiques majeurs pour plusieurs pays.
Les paroles officielles : diplomatie et optimisme contrôlé
Le président du comité a tenu à rassurer les acteurs du secteur dans une déclaration publiée sur son compte X :
J’ai discuté avec les leaders de l’industrie crypto, du secteur financier, ainsi qu’avec mes collègues démocrates et républicains. Tout le monde reste autour de la table et travaille de bonne foi.
Il insiste également sur le fait que le texte actuel résulte de « mois de négociations bipartites sérieuses » et a bénéficié des contributions d’« innovateurs, investisseurs et forces de l’ordre ».
L’objectif affiché reste inchangé : offrir des « règles claires qui protègent les consommateurs ». Des mots qui sonnent bien… mais qui ne suffisent plus à masquer les fissures qui apparaissent au grand jour.
Le rôle central des stablecoins dans la crise actuelle
Au cœur du blocage se trouve une question précise et explosive : les rendements sur stablecoins.
Ces dernières années, plusieurs grandes plateformes ont proposé à leurs clients de placer leurs stablecoins (USDC, USDT, etc.) pour obtenir un rendement annuel souvent compris entre 4 % et 8 %. Une offre devenue extrêmement populaire, notamment auprès des investisseurs institutionnels et des particuliers cherchant un revenu passif dans un environnement de taux élevés.
Or, la version sénatoriale du texte envisagerait de très sévères restrictions, voire une interdiction pure et simple de ces offres de rendement sur stablecoins. Une perspective qui fait hurler plusieurs géants du secteur.
Une fronde inattendue : l’exemple de Coinbase
Parmi les voix les plus audibles, celle de la principale plateforme d’échange américaine. Celle-ci a clairement fait savoir qu’elle pourrait retirer purement et simplement son soutien au projet de loi si les dispositions concernant les stablecoins demeuraient aussi restrictives.
Ce revirement est majeur. Pendant des années, cette entreprise a été l’un des lobbyistes les plus actifs et les plus dépensiers en faveur d’une législation crypto claire aux États-Unis. Son éventuel retrait du consensus serait un signal extrêmement fort.
Un double report : Banking + Agriculture Committees
Le report du Comité bancaire n’est pas un cas isolé. Quelques jours plus tôt, le Comité de l’Agriculture du Sénat (qui partage la compétence sur les questions crypto avec le Comité bancaire) avait déjà pris la même décision pour des raisons similaires : pas assez de voix assurées.
Ce double coup d’arrêt est inédit et montre à quel point le sujet reste inflammable, même dans un Congrès où la majorité républicaine est théoriquement plus favorable à l’industrie crypto.
Retour sur le parcours législatif chaotique
Pour bien comprendre les enjeux actuels, il faut remonter le fil des derniers 18 mois :
- Mi-2025 → adoption par la Chambre des représentants du texte dit CLARITY Act
- Fin 2025 → début des travaux parallèles mais distincts au Sénat
- Octobre-novembre 2025 → multiplication des amendements et des contre-propositions
- Décembre 2025 → premières fuites sur les restrictions envisagées sur les stablecoins
- Janvier 2026 → montée des tensions ouvertes entre industriels et certains législateurs
- 13 janvier 2026 → report Agriculture Committee
- 16 janvier 2026 → report Banking Committee
Ce calendrier montre que nous ne sommes pas face à un simple contretemps technique, mais bien à une crise politique et économique de fond.
Les grandes questions qui fâchent encore en 2026
Au-delà des stablecoins, plusieurs points de friction majeurs persistent :
- La frontière exacte entre compétence de la SEC (valeurs mobilières) et de la CFTC (contrats à terme et commodities)
- Le traitement des DeFi : plateforme décentralisée = intermédiaire ou non ?
- Les critères de classification des tokens (security vs commodity vs utility)
- Le niveau d’information et de transparence exigé des émetteurs de tokens
- Les pouvoirs donnés aux autorités en matière de gel et de saisie d’actifs numériques
- La question des self-hosted wallets et de la vie privée
Chacun de ces sujets pourrait faire l’objet d’un article à lui seul. Ensemble, ils forment un écheveau particulièrement difficile à démêler.
Et maintenant ? Scénarios possibles pour les prochains mois
Plusieurs trajectoires se dessinent :
- Scenario 1 – Accord de dernière minute → reprise des discussions et vote avant fin février
- Scenario 2 – Nouveau texte édulcoré → retrait des restrictions les plus controversées sur les stablecoins
- Scenario 3 – Blocage prolongé → le sujet est renvoyé après les midterms ou carrément après 2026
- Scenario 4 – Passage par une voie détournée (executive order, interprétation nouvelle par la SEC/CFTC)
Pour l’instant, la probabilité la plus élevée semble osciller entre le scénario 1 et le scénario 3.
Impact sur les prix : quand la politique devient un actif
Il est intéressant de noter que les principaux actifs numériques n’ont pas connu de chute violente suite à l’annonce du report. Bitcoin évoluait autour de 95 700 $, Ethereum près de 3 300 $.
Cette relative résilience peut s’expliquer par plusieurs facteurs :
- Le marché avait déjà intégré une forte probabilité de report
- La communauté crypto est habituée aux multiples reports depuis 2021
- L’attention est aussi portée sur d’autres sujets macro (taux, inflation, geopolitique)
- Certains y voient même une opportunité d’achat supplémentaire
Le paradoxe américain de 2026
Les États-Unis se retrouvent dans une situation paradoxale : pays où se trouve la plus grande concentration de capitaux crypto, où les plus grosses entreprises du secteur sont domiciliées… et pourtant toujours dépourvu d’un cadre législatif complet et définitif en 2026.
Pendant ce temps, Singapour, Dubaï, Hong Kong, la Suisse, le Salvador et même certains pays européens avancent à grands pas avec des cadres réglementaires plus lisibles.
La question que tout le monde se pose désormais : l’Amérique restera-t-elle le leader incontesté de l’innovation crypto… ou risque-t-elle de se faire distancer par sa propre lenteur législative ?
La réponse, nous ne la connaîtrons probablement pas avant plusieurs mois encore. Mais une chose est sûre : le report du 16 janvier 2026 ne marque pas la fin du combat. Il en constitue peut-être seulement un nouveau, et décisif, chapitre.
À suivre… très attentivement.









