Une montée des tensions aux portes d’un possible nouveau conflit
La Corne de l’Afrique n’en finit pas de payer le prix de ses rivalités anciennes. Entre l’Éthiopie et l’Érythrée, voisins directs aux frontières poreuses, les échanges se font désormais sur un ton d’une rare virulence. Addis Abeba accuse ouvertement son voisin de violer son intégrité territoriale, tandis qu’Asmara parle de pure invention destinée à masquer d’autres intentions. Cette passe d’armes n’est pas anodine : elle ravive les souvenirs d’une guerre meurtrière et d’un accord de paix qui n’a jamais pleinement tenu ses promesses.
Les faits remontent à une lettre officielle envoyée par le ministre éthiopien des Affaires étrangères à son homologue érythréen. Dans ce document, l’Éthiopie dénonce des incursions répétées de forces érythréennes sur son sol, ainsi qu’une collaboration présumée avec des groupes armés opposés au pouvoir central. La demande est claire et sans ambiguïté : un retrait immédiat des troupes incriminées et la fin de tout soutien aux rebelles.
De l’autre côté, la réponse ne s’est pas fait attendre. Le ministre érythréen de l’Information a qualifié ces allégations de fausses et fabriquées de toutes pièces. Selon lui, elles s’inscrivent dans une campagne hostile menée depuis plus de deux ans contre son pays, avec pour but de le discréditer sur la scène internationale.
Le contexte historique d’une rivalité profonde
Pour comprendre l’intensité de ces échanges, il faut remonter aux racines du contentieux. L’Érythrée, ancienne colonie italienne, a été progressivement intégrée à l’Éthiopie dans les années 1950, avant d’obtenir son indépendance en 1993 au terme d’une longue lutte armée. Cette séparation n’a pas mis fin aux tensions : une guerre frontalière a éclaté entre 1998 et 2000, faisant des dizaines de milliers de morts et laissant des cicatrices territoriales toujours disputées.
Plus récemment, la guerre dans la région du Tigré, entre novembre 2020 et novembre 2022, a vu les deux pays se retrouver du même côté du champ de bataille. L’Érythrée avait alors soutenu l’armée éthiopienne contre les forces du Front de libération du peuple du Tigré. Ce conflit, l’un des plus sanglants du continent ces dernières décennies, a causé des centaines de milliers de victimes – des estimations parlent d’au moins 600 000 morts, un chiffre potentiellement sous-évalué.
L’accord de paix signé à Pretoria en novembre 2022 prévoyait le retrait des forces étrangères du Tigré, mais ce point n’a jamais été pleinement respecté. Des soldats érythréens restent présents dans des zones frontalières, ce qui alimente aujourd’hui les reproches éthiopiens.
Les accusations précises et leur portée
Dans sa missive, l’Éthiopie ne se contente pas d’évoquer des présences militaires indésirables. Elle pointe du doigt des manœuvres conjointes entre troupes érythréennes et rebelles éthiopiens, notamment dans la région de l’Amhara. Ces actes, selon Addis Abeba, dépassent le stade de la provocation pour constituer une agression pure et simple.
La réponse érythréenne, diffusée publiquement, insiste sur le caractère stupéfiant de ces allégations, tant par leur ton que par leur contenu. Elle dénonce une spirale de campagnes hostiles orchestrée depuis plus de deux ans, et rejette toute envie de s’engager dans une polémique jugée stérile.
Les accusations manifestement fausses et fabriquées de toutes pièces portées hier contre l’Érythrée par le ministre éthiopien des Affaires étrangères sont stupéfiantes par leur ton, leur contenu, leurs motivations sous-jacentes et leur objectif global.
Cette citation illustre parfaitement le fossé qui sépare les deux capitales. D’un côté, une mise en garde ferme contre une escalade potentielle ; de l’autre, un refus catégorique de toute implication.
Les enjeux sous-jacents : accès à la mer et ambitions régionales
Au-delà des accusations frontalières, d’autres griefs nourrissent cette animosité. L’Éthiopie, pays le plus peuplé d’Afrique après le Nigeria avec environ 130 millions d’habitants, reste enclavé depuis l’indépendance de l’Érythrée. Son Premier ministre répète depuis des années la nécessité d’un accès à la mer, par des voies pacifiques. Le port érythréen d’Assab, sur la mer Rouge, cristallise ces ambitions et alimente les soupçons d’Asmara.
De son côté, l’Érythrée voit dans ces déclarations une menace directe à sa souveraineté. Les tensions se doublent d’une méfiance mutuelle, renforcée par les alliances changeantes dans la région et les conflits internes éthiopiens.
Les observateurs notent que cette escalade verbale intervient alors que des combats sporadiques persistent dans certaines zones, notamment au Tigré. La présence prolongée de forces érythréennes y contribue à un climat d’instabilité chronique.
Conséquences humanitaires et risques d’embrasement
La guerre du Tigré a laissé des traces indélébiles : déplacements massifs de populations, famines, destructions d’infrastructures. Un nouveau conflit, même limité, risquerait d’aggraver une crise humanitaire déjà dramatique. Des centaines de milliers de personnes dépendent encore d’une aide internationale fragile.
Les deux pays, malgré leurs différends, partagent une frontière longue et difficile à contrôler. Toute escalade militaire pourrait rapidement déborder, impliquant d’autres acteurs régionaux ou internationaux.
Pour l’instant, les appels au dialogue restent présents, même dans les déclarations les plus dures. L’Éthiopie évoque la possibilité de briser le cycle de violence par la diplomatie. Mais la confiance est au plus bas, et chaque mot est pesé comme une menace potentielle.
Vers une désescalade ou un point de non-retour ?
La situation reste fluide. Les accusations et contre-accusations se multiplient sur les réseaux et dans les communiqués officiels, sans que des preuves concrètes ne soient publiquement apportées de part et d’autre. Cette guerre des mots cache peut-être des mouvements sur le terrain, invisibles aux yeux du monde.
Les populations frontalières vivent dans l’angoisse d’une reprise des hostilités. Les souvenirs de la guerre de 1998-2000 et du Tigré sont encore vifs. Chacun craint que l’escalade verbale ne débouche sur des actes irréversibles.
Dans cette région stratégique, où passent des routes commerciales vitales et où se croisent des influences extérieures multiples, la paix reste précaire. L’avenir dira si les deux voisins sauront trouver une issue diplomatique ou si les vieilles rancœurs l’emporteront une fois de plus.
La communauté internationale suit de près ces développements. Des appels à la retenue ont été lancés, mais sans médiation forte, le risque d’embrasement persiste. La Corne de l’Afrique, déjà fragilisée, ne peut se permettre un nouveau front de guerre.
En approfondissant, on voit que cette crise s’inscrit dans une dynamique plus large de reconfiguration régionale. L’Éthiopie cherche à affirmer son poids démographique et économique, tandis que l’Érythrée défend jalousement son indépendance acquise de haute lutte. Les deux approches se heurtent frontalement, rendant tout compromis difficile.
Les impacts sur les civils sont déjà visibles : incertitude, peur, et un ralentissement des échanges transfrontaliers. La stabilité régionale en dépend largement, et chaque jour compte pour éviter le pire.









