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Tensions Explosives entre Kurdes et Pouvoir Syrien à Alep

Après avoir repris Alep aux forces kurdes, le nouveau pouvoir syrien exige leur retrait immédiat d'une large zone à l'est de la ville. À Qamichli, des milliers de manifestants crient leur colère... mais jusqu'où ira l'escalade ?

Dans les ruines encore fumantes d’Alep, une nouvelle page particulièrement sombre s’écrit pour la Syrie post-guerre civile. Après des années de chaos, la reprise totale de la grande ville du nord par les forces gouvernementales semble avoir rallumé une mèche que beaucoup espéraient éteinte : celle du contentieux entre le pouvoir central et les forces kurdes qui contrôlent de vastes territoires au nord et nord-est du pays.

Ce mardi, l’armée syrienne a franchi un cap supplémentaire en adressant un ultimatum clair aux unités kurdes positionnées à l’est d’Alep. L’ordre est sans ambiguïté : évacuation complète vers l’est du fleuve Euphrate, sous peine de voir la zone déclarée « militaire fermée ».

Une reprise d’Alep qui change la donne

La chute des deux quartiers kurdes de Cheikh Maqsoud et Achrafieh marque un tournant symbolique et stratégique majeur. Pour la première fois depuis de longues années, l’ensemble de la métropole d’Alep repasse sous contrôle exclusif des autorités de Damas. Cette avancée militaire n’est pas seulement territoriale : elle envoie un message politique fort aux différentes composantes de la société syrienne.

Les affrontements qui se sont achevés dimanche ont été particulièrement intenses. Selon les bilans les plus souvent cités, 105 personnes ont perdu la vie, dont 45 civils. Les images de secouristes extrayant des dizaines de corps des décombres des quartiers kurdes ont choqué bien au-delà des frontières syriennes.

L’ultimatum et la carte militaire

L’armée a publié une carte très précise sur laquelle une large zone à l’est d’Alep apparaît entourée de rouge. Cette délimitation ne laisse planer aucun doute : tout maintien de forces kurdes dans ce périmètre sera considéré comme une provocation directe.

Des témoins oculaires ont rapporté l’arrivée massive de renforts gouvernementaux : batteries anti-aériennes, pièces d’artillerie lourde, véhicules blindés. Le front de Deir Hafer, situé à environ 50 kilomètres à l’est d’Alep, est désormais sous haute tension.

Les deux camps se sont mutuellement accusés, lundi, d’envoyer des troupes supplémentaires dans cette zone stratégique. La peur d’une reprise des hostilités à plus grande échelle est désormais palpable.

Qamichli : la colère d’une population entière

À plus de 300 kilomètres à l’est, la principale ville kurde du nord-est syrien, Qamichli, est entrée en ébullition. Une grève générale a paralysé la cité à l’appel des autorités autonomes kurdes. Dans les rues, des dizaines de milliers de manifestants ont exprimé leur rejet total de la nouvelle direction à Damas.

« Ce gouvernement n’a honoré aucun de ses engagements envers les Syriens. Depuis qu’il est au pouvoir, le sang coule. »

Joudi Ali, propriétaire de café, 29 ans

Les portraits du chef de l’État ont été brûlés en place publique. Les manifestants n’hésitent plus à utiliser son ancien nom de guerre, criant à l’unisson : « Jolani, dégage ! »

Un contentieux historique exacerbé

Les Kurdes syriens ont profité du vide sécuritaire créé par la guerre civile (2011-2024) pour établir une administration autonome sur près d’un tiers du territoire national. Ils ont notamment chassé l’organisation État islamique de vastes régions, avec l’appui déterminant d’une coalition internationale.

Cette autonomie de fait, matérialisée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) dominées par les unités kurdes YPG, a toujours été vécue comme une anomalie par Damas. Les négociations visant à intégrer ces institutions dans le cadre étatique syrien piétinent depuis des mois.

La question turque au cœur du bras de fer

Ankara considère les YPG comme une simple branche du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation qu’elle classe comme terroriste. Pour la Turquie, toute avancée kurde en Syrie représente une menace existentielle.

Le parti au pouvoir à Ankara a d’ailleurs rapidement réagi aux combats d’Alep, affirmant qu’il s’agissait d’une tentative kurde de saboter les efforts de normalisation entre la Turquie et le nouveau pouvoir syrien, ainsi que les discussions visant à mettre fin au conflit interne avec le PKK, qui dure depuis plus de quarante ans.

Les manifestants de Qamichli n’ont pas manqué de brûler également les portraits du ministre turc des Affaires étrangères, preuve que la dimension régionale du conflit reste prépondérante.

Les minorités et la promesse non tenue de protection

Le nouveau pouvoir s’était engagé solennellement à protéger toutes les composantes de la société syrienne. Pourtant, plusieurs événements récents jettent un doute sérieux sur cette volonté affichée :

  • Massacres d’alaouites sur la côte en mars
  • Affrontements violents avec la communauté druze dans le sud en juillet
  • Maintenant, l’offensive militaire contre les quartiers kurdes d’Alep

Cette succession d’événements alimente la méfiance des minorités envers les nouvelles autorités centrales.

Quelles perspectives pour la Syrie ?

La question kurde constitue sans doute l’un des dossiers les plus explosifs de la nouvelle Syrie. Entre revendications d’autonomie, pressions turques, intérêts américains (présence militaire maintenue dans le nord-est), et volonté de Damas de rétablir son autorité sur l’ensemble du territoire, les équations semblent particulièrement difficiles à résoudre.

Chaque camp durcit sa position. L’armée progresse sur le terrain et multiplie les déclarations fermes. Les autorités kurdes appellent à la mobilisation populaire et maintiennent leurs lignes de front. Entre les deux, une population épuisée par quatorze années de guerre redoute une nouvelle spirale de violence.

Les prochains jours et semaines seront déterminants. L’ultimatum lancé à l’est d’Alep sera-t-il suivi d’une évacuation, d’une négociation de dernière minute ou d’un nouvel embrasement ? La réponse à cette question conditionnera largement l’avenir immédiat de la Syrie du Nord.

Dans les rues de Qamichli comme dans les positions militaires à Deir Hafer, chacun retient son souffle, conscient que le fragile équilibre actuel pourrait basculer à tout moment vers un conflit ouvert aux conséquences régionales potentiellement dévastatrices.

La Syrie, une fois encore, se trouve à la croisée des chemins. Et cette fois, l’enjeu dépasse largement le sort d’une ville ou d’une région : c’est la capacité même du pays à se reconstruire dans le respect de sa diversité qui est en jeu.

À suivre donc, avec la plus grande attention, dans les jours qui viennent.

Point de situation clé : Ultimatum militaire + manifestations massives + historique de défiance + dimension turque = cocktail potentiellement explosif pour la Syrie du Nord.

Les semaines à venir nous diront si la raison et la diplomatie parviendront à prévaloir… ou si le sang continuera de couler sur cette terre martyre.

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