Imaginez une nuit ordinaire qui bascule soudain dans l’horreur. Des jeunes qui courent, des coups de feu qui claquent dans le dos, des plombs qui déchirent un visage. En Iran, ces scènes ne relèvent plus de l’imaginaire. Elles sont devenues le quotidien de milliers de personnes qui osent défier un pouvoir qui ne recule devant rien pour se maintenir. Un homme, la quarantaine, ingénieur discret dans l’industrie pétrolière, a accepté de livrer son témoignage brut. Il parle d’une voix calme, presque détachée, mais ses mots portent le poids d’une colère sourde et d’une peur omniprésente.
Un soulèvement né de la misère et de la rage
Fin décembre, la colère a explosé. D’abord économique, elle s’est rapidement transformée en contestation ouverte contre le régime tout entier. Dans une ville de taille moyenne, proche de la capitale, les rues se sont remplies comme jamais depuis 1979. Des familles entières, des étudiants, des ouvriers, des femmes voilées ou non : tous criaient la même chose. Assez.
Le premier soir, la foule était immense. Tellement dense que les forces de l’ordre ont préféré rester en retrait. Une sorte de respect tacite, ou peut-être une hésitation. Mais dès le lendemain, la donne a changé. Les uniformes ont compris que sans violence extrême, les manifestants ne partiraient pas.
Quand les tirs deviennent la seule réponse
Farhad, c’est le nom qu’il donne, se trouvait dans sa voiture avec sa sœur cette nuit-là. À une centaine de mètres, une vingtaine de militaires sortent brusquement de leurs véhicules. Sans sommation, ils ouvrent le feu. Les balles sifflent. Les jeunes courent, mais beaucoup tombent, touchés dans le dos. Lui voit tout depuis son siège. Il décrit des fusils de chasse chargés de plombs, une méthode particulièrement cruelle qui lacère la chair et marque à vie.
Soudain, un cri déchire la nuit. Un médecin, ami proche, est atteint en plein visage. Les plombs ont creusé des sillons sanglants. Farhad ignore s’il a survécu. Il ignore beaucoup de choses, parce que l’Iran est coupé du monde. Internet éteint, communications bloquées. Seuls les récits directs comme le sien percent le silence imposé.
« Sous mes yeux, un de nos amis, un médecin, a été atteint au visage par les plombs d’un fusil de chasse. »
Ce n’est pas un cas isolé. Des organisations de défense des droits humains ont documenté l’usage systématique de balles métalliques visant la tête et le torse. Une volonté claire : tuer ou mutiler pour faire taire.
Les hôpitaux, nouveaux lieux de danger
Dans un pays normal, une blessure par balle conduit à l’hôpital. En Iran aujourd’hui, c’est l’inverse. Les blessés évitent les établissements de soin comme la peste. Pourquoi ? Parce que la police et les agents du renseignement y attendent. Tout patient présentant une plaie par arme à feu ou par plombs est immédiatement interrogé. Beaucoup disparaissent après.
Farhad lui-même a reçu des coups de matraque si violents qu’il pensait avoir le bras brisé. Il n’a pas mis les pieds dans un hôpital. Trop risqué. À la place, des médecins courageux se déplacent clandestinement chez les victimes. Des réseaux de soin improvisés naissent dans les appartements, les caves, les maisons anonymes.
« Trop dangereux d’aller à l’hôpital », répète-t-il plusieurs fois. Ces mots simples résument une terreur quotidienne.
Contrôles au hasard, peur omniprésente
Les forces de sécurité ne se contentent pas d’attendre dans les hôpitaux. Elles sillonnent les rues, arrêtent au hasard. Un passant un peu pâle, une tache suspecte sur un vêtement, et c’est l’interrogatoire. Les téléphones sont fouillés. Une photo, une vidéo, un message : tout peut valoir une arrestation.
Ils obligent même les hommes à relever leur chemise pour vérifier l’absence de traces de blessures. Une humiliation supplémentaire, un moyen de traquer les participants. La peur s’installe partout : dans les taxis, dans les files d’attente, dans les foyers.
« C’était très dangereux parce qu’ils vérifiaient alors les téléphones au hasard. S’ils voyaient quoi que ce soit de lié à cette révolution, vous étiez fichu. »
La solidarité au cœur du chaos
Malgré la répression, la solidarité résiste. Des habitants ouvrent leurs portes aux fuyards. La sœur de Farhad et une amie ont accueilli une cinquantaine de jeunes garçons en une seule soirée. Thé, gâteaux, mots réconfortants. Des gestes simples qui deviennent des actes de résistance.
Les plus jeunes sont particulièrement visibles dans la rue. Des adolescents, des enfants de six ou sept ans scandent des slogans contre le guide suprême. Des femmes de tous âges marchent en première ligne. Cette diversité montre l’ampleur du ras-le-bol.
Une dictature qui vacille ?
Farhad ne cache pas son espoir. Il croit que le régime touche à sa fin. Il évoque les promesses d’intervention extérieure, les mouvements de navires de guerre américains dans la région. Pour lui, le système ne peut plus tenir. « Tout le monde est écrasé par cette dictature. Nous en avons assez. »
Il a choisi de parler juste avant de rentrer. Il a un travail, une vie à reprendre. Pourtant, il affirme n’avoir « absolument pas peur ». Une assurance qui cache peut-être une résignation, ou au contraire une détermination absolue.
Chaque famille touchée
Ce qui frappe le plus dans son récit, c’est l’universalité de la souffrance. « Chaque famille a été touchée. » Un mort ici, un blessé là, un disparu ailleurs. Le pays saigne. Les manifestations ne sont plus des événements ponctuels : elles sont devenues une plaie ouverte.
Les coupures d’internet visent à isoler, à empêcher que le monde sache. Mais les voix passent quand même. À Istanbul, dans un café discret, Farhad raconte. Demain, il rentrera. Demain, il risque de rejoindre les statistiques anonymes. Ou peut-être pas. Peut-être que son histoire contribuera à faire bouger les lignes.
En attendant, la colère ne faiblit pas. Elle grandit dans l’ombre, dans les maisons où l’on soigne en secret, dans les regards échangés dans la rue, dans les enfants qui apprennent déjà à crier contre l’injustice.
Ce témoignage n’est pas un simple récit. C’est un miroir tendu au monde. Il montre ce qu’il en coûte de vouloir vivre libre dans un pays où la liberté est devenue un crime. Et il rappelle que tant que des voix comme celle de Farhad accepteront de parler, l’espoir, même fragile, ne mourra pas complètement.
La nuit iranienne est encore longue. Mais elle n’est plus tout à fait silencieuse.
« Le système ne peut pas survivre. En Iran, tout le monde est écrasé par cette dictature. Nous en avons assez d’eux. »
Ce cri, prononcé par un homme ordinaire dans des circonstances extraordinaires, résonne bien au-delà des frontières. Il porte en lui la promesse d’un changement, aussi incertain soit-il. Et il nous oblige tous à écouter.









