Imaginez une soirée où le ciel de Téhéran s’illumine de feux d’artifice pour célébrer un anniversaire historique, tandis que, depuis les balcons des immeubles, des voix s’élèvent pour rejeter précisément ce que ces lumières honorent. C’est ce contraste saisissant qui a marqué la capitale iranienne mardi soir, juste avant la commémoration officielle de la Révolution islamique de 1979.
Les habitants, perchés sur leurs balcons, ont scandé des slogans d’une rare virulence contre le guide suprême et le système en place. Ces cris, captés dans des vidéos amateurs diffusées largement, témoignent d’une frustration qui ne s’éteint pas.
Une soirée de tension à la veille d’un anniversaire symbolique
Le 11 février marque chaque année le triomphe de la Révolution islamique, date où le dernier Premier ministre du shah a démissionné et où le pouvoir a basculé vers l’ayatollah Khomeini. La veille, les autorités organisent souvent des festivités, dont des feux d’artifice, pour rappeler cette victoire historique.
Mais cette année, l’ambiance était différente. Au lieu d’un silence respectueux ou d’une adhésion populaire, la nuit a résonné de messages hostiles. Les habitants ont choisi ce moment précis pour exprimer leur opposition, transformant une célébration officielle en scène de défi ouvert.
Les slogans qui ont traversé la ville
Parmi les phrases scandées, plusieurs reviennent avec force : « Mort à Khamenei », « Mort au dictateur » et « Mort à la République islamique ». Ces formules, directes et sans ambiguïté, visent le cœur du pouvoir actuel.
Les vidéos montrent des groupes familiaux ou des individus isolés sur leurs balcons, hurlant à l’unisson. Le son porte loin dans les quartiers résidentiels, créant un effet de chœur urbain inattendu.
« Mort à Khamenei », « Mort au dictateur », « Mort à la République islamique »
Ces mots, répétés inlassablement, traduisent un ras-le-bol profond. Ils ne se contentent pas de critiquer une politique ; ils rejettent l’ensemble du système mis en place depuis 1979.
Des quartiers entiers en écho
Les scènes ne se limitaient pas à un seul endroit. Des vidéos ont circulé depuis les hauteurs du nord de Téhéran, où les collines amplifient le son des voix. D’autres proviennent de zones plus centrales ou résidentielles.
Dans le quartier d’Ekbatan, un complexe immobilier connu, les habitants ont commencé à scander leurs slogans. Rapidement, des forces de sécurité sont intervenues. Elles ont tenté de couvrir les cris en lançant « Dieu est le plus grand », un appel traditionnel dans le pays.
Cette réponse montre à quel point les autorités restent vigilantes. Elles ne laissent pas le champ libre à la contestation, même quand elle se limite à des balcons.
Le rôle crucial des réseaux sociaux
Les images et vidéos de cette soirée n’ont pas mis longtemps à se répandre. Des chaînes très suivies sur Telegram et X ont partagé ces contenus en temps réel. Ces comptes, spécialisés dans le suivi des mouvements sociaux, ont amplifié les messages.
Une vidéo particulièrement marquante montre une prise de vue depuis le dernier étage d’un immeuble. On y entend les slogans résonner dans tout le quartier, comme une vague sonore qui enveloppe la ville.
Ces plateformes deviennent des outils puissants pour contourner la censure et partager ce que les médias officiels passent sous silence. Elles permettent aussi de coordonner, même à petite échelle, des expressions collectives.
Un regain après un calme relatif
Les deux dernières semaines avaient semblé plus calmes. Peu d’informations filtraient sur des rassemblements d’ampleur. Pourtant, le mouvement n’avait jamais vraiment disparu.
Tout avait commencé fin décembre avec des protestations contre la vie chère. Rapidement, la colère s’était tournée vers le pouvoir lui-même. Des manifestations massives avaient secoué le pays.
Ce mardi soir marque donc une reprise visible, même si elle reste fragmentée et localisée sur les balcons. Ce mode d’action discret offre une certaine protection face à la répression.
Les bilans contradictoires de la répression
Les autorités ont reconnu plus de 3 000 morts lors des récentes manifestations. Selon elles, la majorité des victimes étaient des membres des forces de sécurité ou des passants tués par des « terroristes » agissant pour des puissances étrangères.
Une organisation non gouvernementale basée à l’étranger donne un tout autre chiffre. Elle affirme avoir confirmé 6 964 décès, dont l’écrasante majorité étaient des manifestants. Elle enquête encore sur 11 730 cas supplémentaires.
En parallèle, au moins 52 623 personnes ont été arrêtées durant la vague de répression. Ces chiffres illustrent l’ampleur de la réponse sécuritaire face à la contestation.
Les autorités reconnaissent plus de 3 000 morts, mais affirment que la plupart sont des forces de sécurité ou des passants tués par des « terroristes ».
Ces écarts dans les bilans soulignent la difficulté à établir la vérité dans un contexte aussi tendu. Chaque camp propose sa version, rendant l’analyse objective complexe.
La symbolique d’une date contestée
L’anniversaire de la Révolution reste un moment fort pour le pouvoir. Il rappelle la chute du shah et l’instauration d’un régime basé sur le velayat-e faqih, le gouvernement du juriste-théologien.
Mais pour beaucoup d’Iraniens aujourd’hui, cette date évoque aussi des promesses non tenues, une économie en difficulté et des libertés restreintes. Les slogans scandés mardi soir traduisent ce désenchantement profond.
Choisir précisément la veille de cette commémoration pour s’exprimer n’est pas anodin. C’est une façon de détourner le symbole officiel et de le retourner contre ceux qui le célèbrent.
Les balcons, nouveau front de la contestation
Pourquoi les balcons ? Ce choix n’est pas fortuit. Ils offrent une position élevée, difficile d’accès immédiat pour les forces de l’ordre. Les habitants restent chez eux, limitant les risques d’arrestation en masse.
Cette tactique rappelle d’autres mouvements où les citoyens utilisent l’espace privé pour contester publiquement. Elle permet de se faire entendre sans descendre dans la rue.
Pourtant, même depuis chez soi, le danger persiste. Les autorités surveillent les réseaux et peuvent identifier les participants. La répression ne s’arrête pas aux frontières du domicile.
Une société toujours en ébullition
Malgré la répression massive, la contestation persiste. Les slogans de mardi montrent que la colère ne s’est pas éteinte. Elle couve, prête à resurgir à la moindre occasion.
Les causes profondes restent inchangées : difficultés économiques, restrictions sociales, sentiment d’injustice. Tant que ces problèmes perdurent, le risque de nouvelles vagues reste élevé.
Les autorités le savent. C’est pourquoi elles maintiennent une présence forte et réagissent rapidement à toute expression publique de dissidence.
Vers quoi se dirige l’Iran ?
Cette soirée de slogans depuis les balcons n’est peut-être qu’un épisode parmi d’autres. Mais elle révèle une fracture profonde entre le pouvoir et une partie significative de la population.
Chaque anniversaire de la Révolution devient désormais un test. Les autorités veulent y voir une démonstration d’unité nationale. Les contestataires y voient une opportunité de rappeler leur rejet.
L’avenir dira si ces voix dispersées finiront par converger en un mouvement plus large, ou si la répression parviendra à les faire taire durablement. Pour l’instant, la tension reste palpable.
Ce qui s’est passé mardi soir à Téhéran n’est pas anodin. C’est le signe que, même sous haute surveillance, la parole critique trouve encore des chemins pour s’exprimer. Et tant qu’elle s’exprime, le débat sur l’avenir du pays reste ouvert.
Les jours qui viennent montreront si cette étincelle s’éteint ou si elle annonce un feu plus important. Les Iraniens, depuis leurs balcons ou ailleurs, continuent d’écrire leur histoire.
Pour comprendre pleinement ce moment, il faut se souvenir que chaque slogan scandé porte en lui des années de frustrations accumulées. Ce n’est pas seulement une nuit de cris ; c’est l’écho d’une société qui cherche sa voix.
La Révolution de 1979 avait promis justice et liberté. Aujourd’hui, beaucoup estiment que ces promesses ont été trahies. Les balcons de Téhéran en sont le témoignage vivant.
Et tandis que les feux d’artifice s’éteignent, les questions, elles, demeurent. Que fera le pouvoir face à cette contestation qui refuse de disparaître ? Comment la société iranienne évoluera-t-elle dans les mois à venir ?
Une chose est sûre : la nuit de mardi a rappelé que le silence n’est pas la norme. La parole, même fragile, continue de résonner dans les nuits de Téhéran.









