Dans le nord-est de la Syrie, une nouvelle page sombre semble s’écrire. Alors que les espoirs d’un accord pacifique entre les autorités de Damas et les forces kurdes s’étaient brièvement allumés, la réalité a repris ses droits de la manière la plus brutale : les négociations ont échoué, et les chars commencent déjà à rouler vers les zones autonomes kurdes.
Ce qui se joue actuellement dépasse largement les simples différends locaux. C’est tout l’avenir de la Syrie post-guerre civile qui est en train de se dessiner, entre volonté d’unité nationale affichée par le pouvoir central et aspiration à l’autonomie des populations kurdes qui ont payé un lourd tribut dans la lutte contre l’État islamique.
L’échec brutal des négociations de Damas
Lundi, la capitale syrienne était le théâtre d’une rencontre hautement symbolique. Le président Ahmad al-Chareh et le commandant en chef des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi, devaient sceller un accord historique. L’objectif : intégrer progressivement les institutions civiles et militaires kurdes au sein de l’État syrien tout en préservant un certain degré d’autonomie locale.
Mais après plusieurs heures de discussions, les deux parties se sont séparées sans le moindre communiqué commun. Pire encore : les déclarations qui ont suivi ont immédiatement fait monter la tension d’un cran.
« Les négociations se sont totalement effondrées. La seule exigence des autorités syriennes est la reddition inconditionnelle. »
Abdel Karim Omar, représentant de l’administration autonome kurde
Cette phrase résume à elle seule le fossé qui sépare désormais les deux camps. D’un côté, Damas exige un retour complet sous son autorité. De l’autre, les Kurdes refusent de voir disparaître treize années d’autogestion et de sacrifices consentis contre le djihadisme.
Un accord annoncé… puis immédiatement contesté
Dimanche encore, l’optimisme était de mise. Un cessez-le-feu avait été proclamé et l’armée syrienne avait même commencé à se déployer dans certaines zones de l’est et du nord du pays, notamment dans les provinces arabes de Raqqa et Deir Ezzor, que les FDS avaient évacuées en signe de bonne volonté.
Mais ce qui ressemblait à un premier pas vers la réconciliation a rapidement tourné au vinaigre. Dès le lendemain, les Kurdes dénonçaient un « ultimatum déguisé » tandis que Damas maintenait une position inflexible sur la question de l’unité nationale.
La riposte militaire s’organise des deux côtés
Mardi matin, les images sont éloquentes. Un impressionnant convoi blindé de l’armée syrienne a été aperçu se dirigeant vers la ville de Hassaké, véritable cœur de la zone autonome kurde. Chars, véhicules d’assaut et systèmes de défense aérienne : le message est clair.
En face, les Forces démocratiques syriennes ont lancé un appel solennel à la mobilisation générale.
« Nous appelons les jeunes Kurdes, hommes et femmes, en Syrie et à l’étranger, à rejoindre les rangs de la résistance. »
Communiqué des FDS
Dans les rues de Hassaké et Qamichli, des centaines de civils armés ont répondu à l’appel. Des femmes d’une cinquantaine d’années, kalachnikov à la main, côtoient des jeunes déterminés à défendre ce qu’ils considèrent comme leur terre et leur dignité.
Hassaké, ville symbole de la résistance kurde
La cité de Hassaké est devenue en quelques heures le point focal de toutes les attentions. Barrages des FDS, patrouilles incessantes, civils armés sur les toits : la ville s’est transformée en véritable camp retranché.
Une habitante de 55 ans, Hassina Hammo, résume l’état d’esprit qui règne :
« Nous sommes aux côtés de nos fils pour défendre nos villes. »
Hassina Hammo, Hassaké
De son côté, un commandant militaire kurde, Chahine Baz, affirme avec force :
« Nous promettons à notre peuple de le défendre jusqu’au dernier combattant. »
Chahine Baz, commandant FDS
Un cessez-le-feu déjà fragilisé
Malgré l’annonce du cessez-le-feu, de premiers accrochages ont eu lieu. Trois soldats syriens auraient perdu la vie dans des incidents isolés. Si la situation reste pour l’instant contenue, la moindre étincelle pourrait transformer ces escarmouches en conflit ouvert.
La solidarité kurde régionale et internationale
Les Kurdes de Syrie ne sont pas seuls. Rapidement, leurs frères de Turquie, d’Irak et même d’Iran ont manifesté leur soutien.
Mobilisation massive en Turquie
Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a juré de « ne jamais abandonner » ses camarades syriens. Le parti prokurde DEM a appelé à des rassemblements de soutien, notamment à Nusaybin, ville turque située juste de l’autre côté de la frontière avec Qamichli.
D’autres manifestations sont prévues devant les consulats syriens à Ankara et Istanbul, malgré le soutien affiché d’Ankara au président Ahmad al-Chareh.
Départ symbolique depuis le Kurdistan irakien
Au Kurdistan d’Irak, une centaine de jeunes Kurdes ont pris la route en bus pour tenter de rejoindre Hassaké.
« Je vais soutenir mes camarades. »
Noureddine Omar, 26 ans, Kurdistan irakien
Le rôle ambigu des grandes puissances
Les États-Unis, longtemps alliés indéfectibles des FDS dans la lutte contre l’État islamique, semblent aujourd’hui adopter une position plus nuancée. Washington soutient désormais aussi les nouvelles autorités de Damas tout en affirmant vouloir protéger les droits des Kurdes.
Lors d’un entretien téléphonique avec le président syrien, Donald Trump a insisté sur « la nécessité de garantir les droits et la protection du peuple kurde dans le cadre de l’État », tout en rappelant l’importance de préserver l’unité et l’indépendance du territoire syrien.
Un équilibre diplomatique précaire
Cette double posture américaine reflète la complexité de la situation : d’un côté, ne pas abandonner un allié historique qui a payé un lourd tribut humain contre le djihadisme ; de l’autre, ne pas compromettre les relations avec le nouveau pouvoir à Damas qui cherche à rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire.
Les Kurdes face à un choix historique
Pour les Kurdes syriens, l’enjeu est existentiel. Après avoir établi une administration autonome efficace dans le nord-est du pays, après avoir été en première ligne contre l’État islamique, après avoir libéré Raqqa au prix de milliers de vies, ils refusent de voir leur projet réduit à néant.
Mais ils savent aussi que la balance des forces militaires leur est défavorable à long terme. L’armée syrienne, renforcée et mieux équipée qu’autrefois, bénéficie aujourd’hui du soutien de plusieurs puissances régionales.
Entre reddition et résistance armée
Le choix qui s’offre aux dirigeants kurdes est terrible : accepter une intégration sous conditions draconiennes ou se lancer dans une confrontation dont l’issue est incertaine.
Les images de femmes kurdes âgées prenant les armes pour défendre leur ville rappellent que, pour beaucoup, la reddition n’est tout simplement pas une option.
Vers une nouvelle guerre civile ?
La Syrie avait à peine commencé à panser les plaies de quatorze années de conflit. La perspective d’un nouvel embrasement, cette fois entre l’État central et les forces kurdes, fait craindre le pire.
Les populations civiles, déjà épuisées par des années de guerre, risquent d’être une nouvelle fois prises en étau. Les images de Hassaké transformée en forteresse rappellent cruellement que la paix reste encore très fragile dans ce pays martyrisé.
Alors que les chars roulent et que les jeunes Kurdes affluent vers les lignes de front, une question lancinante demeure : la Syrie trouvera-t-elle la force de surmonter ses divisions ethniques et religieuses, ou le spectre d’une nouvelle guerre civile va-t-il à nouveau s’abattre sur ce pays ?
Les prochains jours, voire les prochaines heures, seront déterminants. La communauté internationale, jusqu’ici relativement discrète sur ce dossier, est appelée à réagir rapidement pour éviter le pire.
Mais dans les rues de Hassaké, on ne compte déjà plus sur les promesses extérieures. On compte sur ses propres forces, sur sa détermination, et sur la conviction que la liberté ne se négocie pas : elle se défend.









