Imaginez rentrer chez vous après plusieurs jours d’enfer. Les clés tremblent dans votre main, votre cœur bat à tout rompre, et devant vous s’étend un paysage de fin du monde : murs criblés d’impacts, vitres éclatées, voitures calcinées renversées comme des jouets cassés. C’est exactement ce qu’ont vécu, ce dimanche, des centaines d’habitants d’un quartier kurde d’Alep, après des affrontements d’une rare violence.
Le difficile retour au foyer dans une ville blessée
La guerre en Syrie ne cesse de réécrire son histoire tragique. Alors que le pays tente péniblement de retrouver un semblant de stabilité depuis la chute du régime précédent en décembre 2024, Alep, la grande métropole du nord, vient de connaître l’un de ses épisodes les plus douloureux depuis des années.
Les combats qui ont opposé forces gouvernementales et combattants kurdes ont transformé certains quartiers en véritables champs de bataille urbains. Aujourd’hui, le silence est revenu, mais il s’agit d’un silence lourd, chargé de questions et d’incertitudes.
Achrafieh : premier quartier rouvert aux civils
À l’entrée du quartier d’Achrafieh, des hommes en uniforme procèdent à des fouilles minutieuses. Chaque sac est ouvert, chaque personne scrutée. La sécurité avant tout. Puis, une à une, les familles franchissent la ligne invisible qui sépare le chaos récent du retour à la normale… ou presque.
Abdul Qader Satar, 34 ans, avance lentement en fauteuil roulant. Il a fui dès le premier jour des hostilités, mardi, pour se réfugier dans une mosquée avec le peu qu’il possédait : les vêtements qu’il portait. « Nous sommes partis précipitamment », confie-t-il, la voix légèrement tremblante. Il ajoute : « Nous revenons juste pour voir dans quel état est la maison. »
Autour de lui, des scènes similaires se répètent. Des parents tirent des enfants par la main, des grands-mères portent des baluchons sur le dos, des jeunes hommes poussent des chariots remplis de matelas et de couvertures. Au milieu de ce cortège humain, quelques drapeaux syriens flottent, accrochés aux épaules de femmes assises à l’arrière d’un pick-up.
Il n’y a ni Arabes ni Kurdes, nous sommes tous Syriens.
Un habitant resté sur place
Cette phrase, prononcée par Mohammed Bitar, 39 ans, résume peut-être le mieux l’aspiration profonde de nombreux Syriens aujourd’hui : dépasser les divisions ethniques qui ont si longtemps alimenté le conflit.
Cheikh Maqsoud reste inaccessible
Si Achrafieh commence à revivre, le quartier voisin de Cheikh Maqsoud demeure, lui, totalement fermé aux habitants. Seules quelques ambulances ont été autorisées à pénétrer dans la zone durant la nuit, après l’évacuation des derniers combattants kurdes.
Ce quartier a payé le prix le plus lourd. Les destructions y sont massives, les infrastructures vitales hors service. Pour l’instant, personne ne sait quand les familles pourront revenir évaluer les dégâts et entamer, peut-être, un long processus de reconstruction.
Des maisons pillées, des vies bouleversées
Dans les rues d’Achrafieh, les témoignages se suivent et se ressemblent. Yahya al-Soufi raconte avoir fui « sous les balles ». Lorsqu’il pousse la porte de son domicile, le spectacle est désolant : meubles renversés, objets personnels éparpillés, un énorme trou dans le mur du salon. « Pillée », résume-t-il simplement.
Pourtant, cet homme de 49 ans refuse de baisser les bras. Devant un ouvrier déjà occupé à reboucher le trou avec du ciment frais, il explique : « Maintenant que le calme est revenu, nous allons faire des réparations, rétablir l’eau, l’électricité… »
Dans une pharmacie voisine qui vient de rouvrir ses portes, Ammar Abdel Qader, 48 ans, se souvient des longues heures passées terré avec sa famille dans les pièces les plus protégées de la maison. Les immeubles alentour portent encore les stigmates du conflit : fenêtres barricadées avec des sacs de sable, façades noircies par les fumées d’incendies.
Le lourd bilan humain des affrontements
Selon les autorités syriennes, ces quelques jours de combats ont causé la mort d’au moins 24 personnes et blessé 129 autres. Plus de 155 000 habitants ont été déplacés, contraints de trouver refuge ailleurs dans une ville déjà exsangue.
Ces chiffres, aussi impressionnants soient-ils, ne racontent qu’une partie de l’histoire. Derrière chaque mort, chaque blessé, il y a des familles brisées, des enfants traumatisés, des rêves d’avenir anéantis en quelques heures.
À Qamichli, la colère et la promesse de vengeance
À plus de six heures de route au nord-est, dans la grande ville kurde de Qamichli, l’ambiance est radicalement différente. Lorsque le convoi transportant les combattants évacués de Cheikh Maqsoud arrive, des centaines de personnes se massent sur le bord de la route.
Une mère enlace longuement son fils combattant, tous deux en larmes. Un jeune homme déclare sans détour : « Nous vengerons Cheikh Maqsoud, nous vengerons nos martyrs. »
Dans la foule, une femme d’une cinquantaine d’années, Oum Dalil, s’exprime avec force : « Le peuple kurde ne tombera pas, le peuple kurde triomphera, nous nous battrons jusqu’au bout et la victoire sera la nôtre. » Les slogans contre le nouveau président syrien fusent, nourris par la douleur et la colère.
Un accord de mars 2025 dans l’impasse
Ces affrontements ne sont pas survenus par hasard. Ils interviennent alors que les négociations destinées à appliquer un accord signé en mars 2025 patinent sérieusement. Cet accord prévoyait l’intégration progressive des institutions civiles et militaires de l’administration autonome kurde au sein des structures étatiques syriennes.
Beaucoup y voyaient enfin la perspective d’une coexistence pacifique et d’une normalisation. Mais les divergences persistent, les méfiances restent vives et la violence a repris ses droits, rappelant cruellement que la paix reste extrêmement fragile dans cette région.
Espoir ténu ou illusion ?
Dans les rues d’Achrafieh, certains veulent croire en un avenir commun. Ils agitent des drapeaux syriens, répètent qu’ils sont « tous Syriens ». Mais à Qamichli, d’autres promettent que le combat n’est pas terminé.
Entre ces deux réalités parallèles se dessine le véritable défi de la Syrie d’aujourd’hui : réussir à réconcilier des communautés meurtries par des années de guerre, des décennies de discriminations, et des blessures encore ouvertes.
Le retour des habitants dans leurs quartiers dévastés n’est pas seulement un geste administratif. C’est un acte symbolique fort, une tentative désespérée de reprendre le fil d’une vie normale. Mais ce retour s’accompagne aussi de questions lancinantes : combien de temps ce calme relatif durera-t-il ? Les négociations reprendront-elles avec sérieux ? Les promesses de vengeance resteront-elles des mots ou deviendront-elles des actes ?
Pour l’instant, Alep panses ses plaies. Les habitants ramassent les débris, rebouchent les murs, nettoient les rues. Mais chacun sait, au fond de lui, que la reconstruction véritable passe d’abord par la réconciliation des cœurs. Une tâche immense, dans un pays qui a déjà tant souffert.
Et pendant ce temps, la Syrie continue d’écrire, jour après jour, son histoire complexe, faite de larmes, de colères, mais aussi, parfois, d’infimes lueurs d’espoir.
À suivre, donc… avec une attention redoublée.









