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Syrie : Reconnaissance Historique des Droits Kurdes par al-Sharaa

En pleine escalade militaire contre les forces kurdes, le président syrien signe un décret reconnaissant la langue kurde et le Nowrouz comme fête nationale. Un geste de conciliation historique ou une manœuvre tactique ? Les détails qui changent la donne...
Le président syrien Ahmed al-Sharaa a signé un décret historique reconnaissant les droits nationaux des Kurdes, au cœur d’un contexte de tensions militaires intenses dans le nord du pays. Cette mesure, annoncée en pleine période de confrontations armées, marque un tournant potentiel pour une minorité qui a longtemps subi marginalisation et privation de droits fondamentaux. Mais ce geste de conciliation survient paradoxalement alors que les forces gouvernementales et kurdes s’affrontent, soulevant interrogations sur les intentions réelles et les perspectives d’une paix durable en Syrie.

Un décret historique au milieu des combats

Dans un discours diffusé à la télévision, le président Ahmed al-Sharaa a directement adressé les Kurdes syriens, les qualifiant de composante essentielle de la nation. Il a signé devant les caméras un décret qui reconnaît pour la première fois depuis l’indépendance de la Syrie en 1946 les droits culturels et linguistiques de cette minorité. Ce texte vise à corriger des décennies d’injustices héritées des régimes antérieurs, offrant une reconnaissance officielle longtemps attendue.

Parmi les mesures phares, la langue kurde devient une langue nationale officielle. Elle pourra être enseignée dans les écoles publiques et privées des zones à forte population kurde, soit comme matière optionnelle, soit dans le cadre d’activités culturelles et éducatives. Cette avancée symbolique ouvre la voie à une préservation plus affirmée de l’identité kurde au sein de l’État syrien unifié, marquant la fin d’une ère de négation linguistique systématique.

Le décret annule également toutes les dispositions exceptionnelles issues du recensement controversé de 1962 dans la province de Hassaké. Des milliers de Kurdes, privés de nationalité syrienne à l’époque, se voient enfin rétablis dans leurs droits civiques complets, avec une égalité totale en matière de droits et de devoirs. Environ 20 % de la communauté kurde avait été affectée par cette mesure discriminatoire historique, créant des générations d’apatrides en leur propre pays.

La reconnaissance du Nowrouz comme fête nationale

Autre symbole fort : le Nowrouz, le Nouvel An kurde célébré le 21 mars, est déclaré jour férié officiel et payé sur l’ensemble du territoire syrien. Cette fête ancienne, marquant l’arrivée du printemps et symbolisant le renouveau et la fraternité, devient ainsi une célébration nationale partagée par tous les Syriens. Elle incarne un geste d’inclusion envers une tradition profondément ancrée dans la culture kurde, favorisant potentiellement un sentiment d’appartenance commune.

Le président a insisté sur le fait que les Kurdes font partie intégrante du peuple syrien, et que leur identité culturelle et linguistique enrichit la diversité nationale. Il a appelé à rejeter toute narrative suggérant une hostilité envers cette communauté, affirmant que l’égalité transcende les origines ethniques. « Il n’y a de supériorité d’un Arabe sur un Kurde, ou d’un Turc sur un autre, que par la piété et la droiture », a-t-il déclaré dans son message adressé directement à cette minorité.

Ce décret intervient dans un moment particulièrement sensible. Le nouveau pouvoir, issu d’une coalition islamiste qui a renversé Bachar al-Assad en décembre 2024, cherche à consolider son autorité sur l’ensemble du pays. Les Kurdes, qui contrôlent de vastes territoires au nord et nord-est depuis la guerre civile, représentent un défi majeur pour cette unification territoriale et politique.

Contexte des tensions militaires récentes

Quelques jours avant l’annonce du décret, des affrontements violents ont opposé l’armée syrienne aux Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes, dans plusieurs secteurs clés. À Alep, les forces gouvernementales ont délogé les Kurdes de quartiers qu’ils contrôlaient depuis des années, provoquant des déplacements massifs de population. Plus de 150 000 personnes ont fui ces zones selon certaines estimations, créant une crise humanitaire locale.

Les combats se sont ensuite déplacés vers l’est d’Alep, notamment autour de Deir Hafer, à une cinquantaine de kilomètres de la ville. L’armée a massé d’importants renforts et exigé le retrait des FDS d’une zone stratégique entre cette région et l’Euphrate. Des bombardements intenses ont été rapportés, avec des avertissements aux civils pour évacuer avant les opérations, une tactique déjà employée à Alep.

Plus de 4 000 civils ont quitté la zone selon les autorités syriennes. Certains habitants ont témoigné des difficultés pour partir, accusant parfois les FDS d’entraver les mouvements, accusations démenties par ces dernières. Les FDS ont annoncé leur retrait vers l’est de l’Euphrate, invoquant des appels de médiateurs et de pays amis pour désamorcer la crise et démontrer leur bonne volonté.

Les efforts de médiation internationale

La coalition internationale dirigée par les États-Unis, présente dans le nord de la Syrie, est intervenue pour calmer les esprits. Une délégation a rencontré des responsables kurdes à Deir Hafer afin de réduire les tensions. Le commandant des FDS, Mazloum Abdi, a publiquement confirmé le retrait de ses forces, soulignant l’engagement à appliquer un accord signé en mars 2025 malgré les retards observés.

Cet accord visait à intégrer les institutions civiles et militaires kurdes au sein de l’État syrien central. Les négociations traînent cependant en longueur, créant une impasse qui a alimenté les récents affrontements. Le décret semble constituer une tentative de relance du dialogue, en offrant des concessions significatives sur le plan culturel et civil pour favoriser la confiance mutuelle.

Les Kurdes syriens, estimés à environ deux millions sur une population totale de 20 millions, se concentrent principalement au nord-est, avec des communautés importantes à Damas et Alep. Ils ont profité du chaos de la guerre civile pour établir un contrôle sur des territoires riches en ressources pétrolières et gazières, après avoir combattu l’État islamique aux côtés de la coalition internationale, gagnant ainsi une légitimité sur la scène internationale.

Enjeux pour l’unité syrienne et la stabilité régionale

Ce décret représente une ouverture inédite, mais les observateurs soulignent le paradoxe : reconnaissance des droits d’un côté, pression militaire de l’autre. Le pouvoir central souhaite étendre son autorité sur l’ensemble du territoire, y compris les zones kurdes autonomes de facto. Les FDS, soutenues par Washington, restent méfiantes face à un gouvernement islamiste dont les orientations idéologiques suscitent des craintes.

La reconnaissance de la langue kurde et du Nowrouz pourrait apaiser les tensions culturelles, mais les questions de gouvernance, de sécurité et de partage des ressources demeurent centrales. Les Kurdes demandent souvent une forme d’autonomie plus large, ce que le décret ne prévoit pas explicitement, laissant planer le doute sur l’étendue réelle des concessions.

Les décennies de marginalisation ont laissé des traces profondes dans la communauté kurde. Le recensement de 1962, qui a déchu de nationalité de nombreux Kurdes, symbolise cette oppression systématique. En rétablissant ces droits, le décret vise à tourner la page, mais la confiance reste fragile après des années de conflits et de promesses non tenues.

Perspectives et défis à venir pour une réconciliation durable

Le chemin vers une réconciliation durable s’annonce complexe. Les retraits militaires récents pourraient ouvrir une fenêtre pour relancer les négociations, mais tout dépendra de la mise en œuvre concrète du décret et de l’accord de mars 2025. La communauté internationale, notamment les États-Unis, joue un rôle clé dans la désescalade et la surveillance des engagements pris.

Pour les Kurdes, cette reconnaissance officielle marque une victoire symbolique majeure. Elle pourrait encourager une participation plus active à la reconstruction nationale, comme l’a appelé le président dans son discours. Pourtant, les combats récents rappellent que la route est semée d’embûches et que la vigilance reste de mise.

La Syrie post-Assad cherche son équilibre entre unité et diversité ethnique. Ce décret, s’il est suivi d’effets tangibles sur le terrain, pourrait devenir un pilier de cette nouvelle ère inclusive. Sinon, les tensions risquent de perdurer, menaçant la stabilité fragile du pays et compliquant les efforts de reconstruction après plus d’une décennie de guerre dévastatrice.

En attendant, les Kurdes syriens observent avec prudence ces développements. Après tant d’années de luttes et de sacrifices, la reconnaissance de leurs droits nationaux offre un espoir concret, mais l’histoire récente incite à la prudence. La Syrie tout entière a besoin de paix, de justice et d’inclusion pour se relever et avancer vers un avenir partagé.

Ce décret n’est que le début d’un processus long et incertain. Il reflète les défis immenses auxquels fait face le nouveau leadership syrien : concilier les aspirations de toutes les composantes de la société tout en affirmant l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire. L’avenir dira si cette reconnaissance historique contribuera à bâtir une Syrie plus inclusive ou si les divisions persisteront, influençant profondément la géopolitique régionale.

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