Au cœur du chaos syrien, les combattants kurdes se trouvent aujourd’hui pris en étau entre l’offensive turque et l’incertitude liée au changement de régime à Damas. Après des décennies de répression, les Kurdes avaient su tirer profit de l’affaiblissement du pouvoir central avec la guerre pour établir une région autonome dans le nord du pays. Une situation qui a toujours été vue d’un mauvais œil par la Turquie voisine.
Une offensive sur deux fronts
Le 27 novembre dernier, une coalition de rebelles dominée par des islamistes radicaux a lancé une offensive fulgurante qui leur a permis en moins de deux semaines de s’emparer de la capitale syrienne. Mais dans le même temps, des factions syriennes proturques ont de leur côté attaqué les positions kurdes, prenant le contrôle de l’enclave stratégique de Tal Rifaat et de la ville de Manbij, une zone à majorité arabe.
Ces deux villes font partie d’une « zone de sécurité » de 30 km de large le long de la frontière que la Turquie cherche à établir. Malgré une trêve négociée par les Américains, les forces kurdes accusent les groupes proturcs de continuer à la violer. Principale composante des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) soutenues par Washington, les combattants kurdes ont été le fer de lance de la lutte contre l’État Islamique.
Kobané, symbole de la résistance kurde, menacée
Aujourd’hui, les FDS redoutent une attaque imminente des groupes soutenus par Ankara sur la ville de Kobané. Haut lieu de la résistance kurde, c’est à Kobané que les jihadistes de Daech ont connu leur première défaite en 2014 avant d’être définitivement vaincus en 2019. Face à la menace, le chef des FDS Mazloum Abdi a proposé mardi la création d’une « zone démilitarisée » autour de la ville.
La Turquie prête à intervenir
Mais du côté turc, on estime que l’armée se tiendra prête à intervenir tant que les combattants kurdes n’auront pas déposé les armes. Ankara, qui dispose déjà de 16 000 à 18 000 soldats en Syrie selon une source turque, tente de profiter du changement de régime à Damas pour affaiblir les Kurdes et les éloigner de sa frontière.
L’armée turque n’aura aucune raison d’intervenir si le nouveau pouvoir à Damas s’occupe correctement de ce problème », a toutefois nuancé le chef de la diplomatie turque.
– Source proche du gouvernement turc
Les Kurdes craignent pour leur autonomie
Face à cette double menace, les Kurdes syriens multiplient les gestes d’ouverture envers le nouveau régime, craignant de voir leur autonomie remise en cause. Ils ont adopté le drapeau de l’indépendance syrienne et annoncé l’abolition des taxes douanières entre les zones sous leur contrôle et le reste du pays.
Mais selon certaines sources proches du nouveau pouvoir, celui-ci voudrait rétablir son autorité sur l’ensemble du territoire, y compris les zones kurdes, et ne reconnaîtrait pas le « fédéralisme » mis en place par les Kurdes. Une perspective inquiétante pour ces derniers qui ont payé le prix du sang pour arracher leur autonomie.
L’avenir incertain des Kurdes syriens
Entre la menace d’une intervention turque d’ampleur et un nouveau régime syrien qui semble peu enclin à préserver leurs acquis, l’avenir s’annonce des plus incertains pour les Kurdes du nord de la Syrie. Eux qui ont été pendant des années le rempart contre l’État Islamique et un rare îlot de stabilité dans un pays à feu et à sang, risquent aujourd’hui de tout perdre.
Une situation explosive, aux conséquences potentiellement dramatiques non seulement pour les Kurdes mais pour l’ensemble de la région. Car si les Kurdes venaient à être lâchés par leurs alliés et écrasés par leurs ennemis, c’est un pan entier de l’équilibre géopolitique au Moyen-Orient qui pourrait s’effondrer. Et nul ne peut prédire ce qui émergerait des décombres…