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Syrie : les forces de Damas entrent à Qamichli, fin de l’autonomie kurde ?

Les blindés gouvernementaux viennent d’entrer dans Qamichli, cœur de l’autonomie kurde en Syrie. Pour certains c’est une libération, pour d’autres le début d’une nouvelle répression. Que va-t-il vraiment se passer maintenant ?

Une colonne de blindés et de véhicules militaires traverse lentement les rues poussiéreuses de Qamichli. Ce mardi matin, la ville qui symbolisait depuis plus d’une décennie l’espoir d’une autonomie kurde en Syrie voit arriver les forces de sécurité du nouveau pouvoir à Damas. Un moment historique, lourd de sens, qui marque peut-être la fin d’une expérience unique dans la région.

Les images circulent déjà : drapeaux kurdes toujours accrochés aux façades, boutiques fermées, habitants postés aux fenêtres ou au bord des trottoirs. Certains agitent des drapeaux syriens en signe de soutien. D’autres observent la scène en silence, le visage fermé. Entre célébration et appréhension, Qamichli vit un tournant décisif.

Un accord sous pression militaire

L’entrée des forces gouvernementales n’est pas le fruit du hasard. Elle découle d’un accord conclu quelques jours plus tôt entre les autorités kurdes locales et le nouveau pouvoir central syrien. Cet arrangement, officialisé sous la menace militaire croissante de Damas, prévoit l’intégration progressive des institutions et des combattants kurdes dans les structures de l’État.

Concrètement, les forces de sécurité kurdes, connues sous le nom d’Assayech, doivent être intégrées au ministère de l’Intérieur. Leurs membres percevront désormais leur solde de l’État central. Une étape symbolique forte qui met fin, du moins sur le papier, à l’existence d’une zone autonome administrée et défendue exclusivement par les Kurdes et leurs alliés.

Qamichli sous couvre-feu

Pour permettre cette entrée sans incident majeur, les autorités locales kurdes avaient décrété un couvre-feu strict dans la ville. Les rues étaient désertes, les places publiques vides, les rideaux de fer baissés. Seuls les drapeaux rouge, blanc et vert ornés du soleil doré rappelaient encore la forte identité kurde de la ville.

Les barrages de contrôle ont été rapidement installés aux entrées principales. Les véhicules militaires se sont positionnés stratégiquement. L’opération, selon plusieurs témoins, s’est déroulée dans le calme. Pas de tirs, pas d’affrontements directs. Mais la tension était palpable.

Hassaké hier, Qamichli aujourd’hui

Ce mouvement à Qamichli n’est pas isolé. La veille déjà, les mêmes forces de sécurité étaient entrées dans Hassaké, autre grande ville sous contrôle kurde depuis de longues années. Même schéma : déploiement progressif, intégration annoncée des forces locales, discours officiel sur la diversité et l’unité nationale.

Ces deux villes constituent les centres névralgiques de ce que les Kurdes appelaient le Rojava, leur projet d’administration autonome dans le nord-est syrien. Leur reprise progressive par Damas signe la fin d’une parenthèse ouverte pendant la guerre civile.

Les voix des habitants

Les réactions dans la population sont contrastées. Un jeune employé de boutique confie son malaise :

Je ne suis pas du tout à l’aise avec l’entrée de ces forces dans nos villes. Notre crainte pour l’avenir est claire : qu’ils reproduisent l’expérience d’avant avec des arrestations, des enlèvements et des mesures de répression sécuritaires.

À l’inverse, un professeur de langue kurde voit dans cet accord une opportunité, à condition qu’il soit respecté :

C’est une bonne chose à condition que le gouvernement s’engage à résoudre la question kurde dans le cadre de la Constitution et que l’intégration soit équitable pour tous les employés kurdes.

Ces deux témoignages résument bien l’ambivalence qui traverse aujourd’hui la communauté kurde de Syrie : espoir prudent d’une reconnaissance enfin institutionnelle d’un côté, peur profonde d’un retour aux vieilles méthodes répressives de l’autre.

Un symbole fort : Kobané

Parallèlement à Qamichli et Hassaké, des unités gouvernementales ont commencé à se déployer dans les villages autour de Kobané, dans la province d’Alep. Cette ville reste gravée dans les mémoires comme le lieu de la première grande victoire kurde contre l’organisation État islamique en 2015.

Kobané, isolée géographiquement du reste de la zone kurde principale, représente plus qu’une simple localité : c’est un mythe fondateur de la résistance kurde moderne en Syrie. Son inclusion progressive dans le dispositif étatique actuel revêt donc une portée symbolique considérable.

Le nouveau pouvoir veut l’unité totale

Depuis décembre 2024 et la chute de l’ancien régime, le président islamiste Ahmad al-Chareh affiche une volonté claire : rétablir l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire syrien. Aucun territoire ne doit échapper à Damas.

Avec le déploiement dans la région kurde, il ne reste plus qu’une seule grande zone encore hors de contrôle : la région druze de Soueïda, dans le sud du pays. Là aussi, la pression monte progressivement.

Les Kurdes syriens : une histoire de promesses non tenues

Les Kurdes, répartis entre la Syrie, l’Irak, l’Iran et la Turquie, portent depuis plus d’un siècle le rêve d’un État indépendant ou, à défaut, d’une large autonomie. À chaque fois, les grandes puissances régionales et internationales ont contribué à briser ces aspirations.

En Syrie, la guerre civile de 2011 à 2024 a offert une opportunité inédite. Profitant du retrait de l’État dans le nord-est, les Kurdes et leurs alliés arabes ont mis en place une administration autonome, des écoles en langue kurde, une justice parallèle, des forces de sécurité propres. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les unités kurdes, sont devenues le principal partenaire terrestre des États-Unis dans la lutte contre l’organisation État islamique.

Cette expérience, saluée par certains comme un modèle de gouvernance décentralisée et inclusive, est aujourd’hui en train de disparaître. L’accord signé marque la fin officielle de cette autonomie de fait.

Quelle place pour les Kurdes dans la nouvelle Syrie ?

La grande question qui se pose désormais est simple : les engagements pris par Damas seront-ils tenus ? Le nouveau pouvoir parle de diversité et d’intégration équitable. Mais les précédents historiques incitent à la prudence.

Beaucoup de Kurdes craignent que l’intégration ne se transforme en assimilation forcée. D’autres espèrent que la reconnaissance constitutionnelle de leurs droits culturels et linguistiques pourra enfin être obtenue après des décennies de marginalisation.

Le futur immédiat sera déterminant. Les prochains mois diront si cet accord ouvre réellement une nouvelle page ou s’il referme brutalement une parenthèse historique.

Un regard sur l’ensemble du puzzle syrien

La reprise en main de la zone kurde s’inscrit dans un mouvement plus large de recentralisation. Damas cherche à rétablir un monopole de la violence légitime sur tout le territoire. Les anciennes milices, les administrations parallèles, les zones d’influence étrangères sont progressivement absorbées ou neutralisées.

Ce processus n’est pas sans risque. Une intégration mal menée pourrait raviver les tensions ethniques et communautaires. À l’inverse, une intégration réussie et inclusive pourrait constituer un pas majeur vers une réconciliation nationale après plus de treize années de guerre.

Pour l’instant, les regards du monde entier sont tournés vers Qamichli, Hassaké et Kobané. Ce qui s’y joue dépasse largement les frontières de ces villes : c’est l’avenir même du projet national syrien qui est en train de se dessiner.

Entre espoir et crainte, entre unité proclamée et diversité réelle, la Syrie entre dans une phase nouvelle et incertaine. Les prochains jours, les prochaines semaines apporteront sans doute des réponses plus claires. En attendant, Qamichli reste silencieuse, observant avec attention les blindés qui patrouillent désormais dans ses rues.

À suivre de très près.

Point clé à retenir : L’entrée des forces gouvernementales à Qamichli ne constitue pas seulement un changement de contrôle territorial. Elle symbolise la tentative du nouveau pouvoir syrien de refermer la page d’une autonomie kurde née dans le chaos de la guerre et de rétablir un État central fort sur l’ensemble du pays.

Les semaines à venir seront décisives pour savoir si cette transition se fera dans la paix et le respect mutuel ou si de nouvelles fractures viendront s’ajouter aux blessures déjà profondes de la société syrienne.

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