Imaginez-vous fonctionnaire en Syrie, vous préparez votre journée de travail, vous choisissez votre tenue avec soin, et soudain une consigne tombe : interdiction formelle de porter du maquillage. C’est exactement ce qui vient de se produire dans la province de Lattaquié, déclenchant une vague d’indignation rarement vue sur les réseaux sociaux syriens depuis la chute du régime précédent.
Plus d’un an après le renversement de Bachar al-Assad fin 2024, les attentes étaient immenses. Liberté, reconstruction, respect des droits individuels… Pourtant, certaines décisions locales continuent de susciter l’inquiétude et interrogent sur la direction que prend réellement le pays.
Une circulaire qui met le feu aux poudres
La province de Lattaquié, située à l’ouest du pays, a diffusé une circulaire officielle demandant aux administrations de veiller à ce que les employées féminines ne portent aucun maquillage durant leurs heures de travail. La sanction est clairement évoquée en cas de non-respect.
Très rapidement, une capture d’écran de ce document a circulé massivement sur les réseaux sociaux. Les commentaires ont fusé, passant de l’étonnement à la colère ouverte. Beaucoup d’internautes ont immédiatement pointé du doigt l’absence de base légale pour une telle mesure.
En vertu de quel article et de quelle loi ?
Une militante syrienne sur Facebook
Cette question résume parfaitement le sentiment général. Pourquoi une telle interdiction dans un contexte où les nouvelles autorités avaient promis de ne pas imposer de restrictions vestimentaires ou comportementales strictes ?
Les autorités locales rétropédalent… à moitié
Face au tollé grandissant, les responsables de la province ont rapidement publié un communiqué pour tenter de calmer les esprits. Ils affirment que la décision n’avait pas pour but de limiter les libertés individuelles, mais simplement de réguler l’apparence professionnelle et d’éviter un usage excessif de cosmétiques.
Cette explication n’a pas convaincu grand monde. Les internautes ont répliqué avec ironie, soulignant que les problèmes de Lattaquié – ville portuaire stratégique mais également théâtre de violences récentes – semblaient bien plus graves que le niveau de maquillage des employées publiques.
Avez-vous résolu l’ensemble des problèmes de Lattaquié au point qu’il ne reste que le maquillage des femmes ?
Un internaute syrien sur Facebook
La question est cinglante et reflète un ras-le-bol profond. Beaucoup estiment que les autorités devraient se concentrer sur la sécurité, l’économie, l’accès aux services de base plutôt que sur l’apparence des femmes au travail.
Lattaquié : un symbole sensible depuis des décennies
La province de Lattaquié n’est pas n’importe quelle région. Bastion historique de la minorité alaouite, elle a longtemps été considérée comme le fief du clan Assad. Bachar al-Assad lui-même est originaire de cette zone côtière.
Depuis les événements tragiques du printemps dernier, où des massacres ont fait plusieurs centaines de morts majoritairement alaouites, la région vit dans une tension permanente. Enlèvements, assassinats ciblés, violations des droits humains : les signalements se multiplient selon les habitants et les organisations locales.
Dans ce contexte déjà extrêmement sensible, une mesure perçue comme une atteinte supplémentaire aux droits des femmes prend une dimension symbolique très forte. Elle ravive les craintes d’un retour progressif à des politiques restrictives, surtout envers les femmes et les minorités.
Une série d’incidents qui inquiètent
Cette affaire du maquillage n’arrive pas isolément. Ces derniers mois, plusieurs décisions et événements ont déjà suscité l’inquiétude :
Dans la ville d’Al-Tal, située dans la province de Damas, les autorités ont interdit aux hommes de travailler dans les magasins de vêtements pour femmes. Une mesure présentée comme une protection de la pudeur, mais vécue comme une restriction supplémentaire des libertés professionnelles.
L’an passé, le port de maillots de bain couvrants a été rendu obligatoire sur les plages publiques, provoquant déjà de vives critiques.
Plus récemment, une attaque meurtrière contre une boîte de nuit à Damas a encore accentué les craintes d’une montée de l’intolérance et d’une volonté de contrôler les comportements sociaux.
Tous ces éléments cumulés donnent l’impression que, petit à petit, des lignes rouges sont franchies, même si les autorités centrales n’ont pas officiellement imposé de restrictions globales sur le mode de vie.
La voix des femmes syriennes sur les réseaux
Sur Facebook notamment, les femmes syriennes n’ont pas mâché leurs mots. Plusieurs voix influentes ont dénoncé une ingérence directe dans leur liberté personnelle.
Ce n’est pas un simple règlement administratif, c’est une ingérence directe dans la liberté des femmes.
Une utilisatrice syrienne sur Facebook
Le ton oscille entre colère, ironie et profonde tristesse. Beaucoup soulignent le ridicule de la situation : alors que le pays peine à se reconstruire, que l’électricité est rare, que les salaires ne permettent pas de vivre décemment, on s’attaque… au rouge à lèvres et au mascara des employées publiques.
Cette disproportion alimente le sentiment d’abandon et de déconnexion entre les autorités locales et la réalité quotidienne des Syriens.
Un pays toujours en quête de stabilité
Plus d’un an après la chute du régime baasiste, les Syriens attendent toujours des améliorations concrètes. La situation économique reste catastrophique, les infrastructures sont en ruines, et la sécurité reste précaire dans de nombreuses régions.
Dans ce contexte de grande fragilité, chaque mesure perçue comme régressive prend une importance démesurée. Elle devient le symbole d’une peur plus large : celle de voir s’installer progressivement un ordre moral rigide qui viendrait remplacer l’autoritarisme précédent par un autre type de contrôle social.
La communauté internationale, attentive à l’évolution du pays, continue d’appeler au respect des libertés fondamentales, à la protection des minorités et des droits des femmes. Mais sur le terrain, les décisions locales continuent de créer des tensions.
Vers une normalisation des restrictions ?
La question que beaucoup se posent aujourd’hui est simple : ces mesures ponctuelles resteront-elles des initiatives locales isolées, ou annoncent-elles une volonté plus large de codifier les comportements, notamment ceux des femmes ?
Pour l’instant, aucune annonce officielle au niveau national n’a confirmé une politique restrictive généralisée. Mais le silence des autorités centrales face à ces polémiques locales laisse planer le doute.
Chaque nouvelle affaire de ce type fragilise un peu plus la confiance que les Syriens tentaient de reconstruire après des années de guerre et de dictature. La liberté individuelle, promise comme l’un des grands acquis de la nouvelle ère, semble parfois mise à mal par des décisions qui paraissent dérisoires… mais qui symbolisent beaucoup plus.
À Lattaquié, comme ailleurs en Syrie, la question du maquillage est devenue bien plus qu’une simple affaire de cosmétiques : elle est devenue le révélateur des tensions, des espoirs déçus et des craintes persistantes d’un peuple qui aspire avant tout à vivre librement, sans que son apparence ne devienne un enjeu politique.
Et pendant que les débats font rage en ligne, la vie quotidienne continue, entre coupures d’électricité, files d’attente pour le pain, et cette interrogation lancinante : la liberté promise sera-t-elle vraiment au rendez-vous ?
Le débat ne fait que commencer.









