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Syrie : Forces Gouvernementales à Hassaké Après Accord Kurde

Les forces gouvernementales syriennes entrent à Hassaké, bastion kurde, marquant la fin de l'autonomie après un accord majeur avec Damas. Intégration des FDS, remise de champs pétrolifères... mais que réserve vraiment l'avenir pour les Kurdes ?
Un tournant historique en Syrie marque la fin d’une ère d’autonomie kurde.

L’entrée des forces gouvernementales à Hassaké : un accord qui redessine la carte syrienne

Ce lundi 2 février 2026, une scène inattendue s’est déroulée dans les rues de Hassaké, ville emblématique du nord-est syrien. Des colonnes de blindés et de véhicules des forces de sécurité gouvernementales ont franchi les postes de contrôle kurdes, sous les regards attentifs des combattants des deux côtés. Des habitants, agitant des drapeaux syriens, acclamaient le passage des troupes, tandis que des femmes exprimaient leur joie par des youyous traditionnels. Cet événement n’est pas anodin : il symbolise la mise en application concrète d’un accord majeur conclu quelques jours plus tôt entre Damas et les autorités kurdes.

Après des mois de tensions extrêmes, ponctuées de combats intenses, les deux parties ont choisi la voie de la négociation plutôt que celle de l’affrontement total. L’accord, annoncé vendredi dernier, prévoit une intégration progressive des structures kurdes au sein de l’État syrien centralisé. C’est une étape décisive pour le nouveau pouvoir à Damas, qui cherche à rétablir son autorité sur l’ensemble du territoire national après des années de fragmentation.

Les détails concrets de l’accord historique

L’entente prévoit plusieurs mesures clés pour assurer une transition fluide. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), dominées par les Kurdes et qui ont joué un rôle pivotal dans la lutte contre l’organisation État islamique, seront intégrées à l’armée syrienne. Elles formeront une division composée de trois brigades, préservant ainsi une certaine cohésion interne tout en passant sous commandement central.

En parallèle, l’administration autonome kurde, établie dans le nord et le nord-est du pays durant la guerre civile de 2011 à 2024, sera progressivement absorbée par les institutions étatiques. Cela inclut la remise au gouvernement central de ressources stratégiques essentielles : certains champs pétrolifères, l’aéroport de Qamichli (d’où les forces russes se sont retirées récemment), ainsi que plusieurs postes-frontières. Ces transferts doivent s’effectuer dans un délai de dix jours selon les annonces officielles.

Le déploiement des forces de sécurité gouvernementales se limite initialement à des unités du ministère de l’Intérieur, qualifiées de « force de sécurité limitée ». Le chef des FDS, Mazloum Abdi, a insisté sur le fait qu’aucune force militaire n’entrerait dans les villes ou localités kurdes principales, afin d’éviter toute perception d’occupation brutale. Cette précision vise à apaiser les craintes au sein de la population kurde.

Le nouveau commandant des Forces de sécurité intérieure pour la province de Hassaké, nommé par Damas, a appelé ses hommes à « exécuter les missions de sécurité conformément aux plans établis et à respecter pleinement les lois et les règlements ».

Pour garantir la sécurité durant cette phase sensible, un couvre-feu a été instauré dans le centre de Hassaké dès lundi, puis prévu pour Qamichli le lendemain. Ces mesures, décidées par les autorités locales kurdes en coordination avec le nouveau pouvoir, visent à prévenir tout incident.

Une population partagée entre joie et appréhension

Les images rapportées sur place montrent une réception contrastée mais majoritairement positive à Hassaké. Des civils, Kurdes et Arabes confondus, se sont massés le long des routes, brandissant le drapeau national syrien. Les youyous des femmes résonnaient comme un signe de soulagement après des mois de combats et d’incertitudes. Cette réaction spontanée reflète sans doute le désir d’une grande partie de la population de voir enfin une stabilisation après plus d’une décennie de chaos.

Cependant, derrière cette apparente unité, des interrogations persistent. L’accord porte un coup sévère aux aspirations d’autonomie qui animaient les Kurdes depuis la guerre civile. La zone autonome qu’ils avaient bâtie, avec ses institutions propres, ses écoles en langue kurde et ses forces de sécurité locales, disparaît progressivement au profit d’une intégration totale dans l’État syrien. Pour beaucoup, c’est la fin d’un rêve nourri par des victoires militaires contre l’État islamique et par un soutien international passé.

Les forces de sécurité kurdes, appelées Assayish, continuent pour l’instant d’assurer la sécurité intérieure, mais elles seront progressivement intégrées au ministère de l’Intérieur syrien. Ce processus graduel est censé atténuer les chocs, mais il soulève des questions sur la préservation des droits culturels et linguistiques des Kurdes.

Le rôle du nouveau pouvoir syrien et ses ambitions

Le président islamiste Ahmad al-Chareh, qui a renversé Bachar al-Assad en décembre 2024, apparaît comme le grand artisan de cette réunification territoriale. Déterminé à imposer son autorité sur tout le pays, il a fait de la récupération des zones échappant à Damas une priorité absolue. Avec l’entrée des forces à Hassaké, seule la région druze de Soueïda, dans le sud, reste encore hors de son contrôle direct.

Depuis leur prise de pouvoir, les nouvelles autorités affirment leur engagement à protéger les minorités. Pourtant, le pays a connu des épisodes violents : des massacres d’alaouites sur la côte en mars dernier, et des affrontements avec les Druzes dans le sud en juillet. Ces incidents ont semé le doute sur la capacité du pouvoir central à garantir une coexistence pacifique dans un pays profondément divisé.

L’accord avec les Kurdes représente donc une victoire stratégique majeure pour Ahmad al-Chareh. Il permet non seulement de sécuriser des ressources pétrolières vitales, mais aussi de projeter une image de stabilité et d’unité nationale, cruciale pour consolider son régime naissant.

Réactions régionales et internationales autour de l’accord

Le président turc Recep Tayyip Erdogan, allié du nouveau pouvoir syrien et farouche opposant aux FDS (qu’il associe au PKK), a réagi promptement. Il a averti que toute tentative de « saboter » l’accord serait « écrasée » sans ménagement. Cette déclaration souligne les enjeux géopolitiques : la Turquie surveille de près l’évolution dans le nord syrien, où elle a mené plusieurs opérations militaires par le passé pour contrer l’influence kurde.

Du côté de Kobané, ville symbole de la résistance kurde contre l’État islamique en 2015, les forces gouvernementales ont commencé à se déployer autour de la poche isolée, située dans la province d’Alep. Séparée territorialement du reste de la zone kurde, Kobané reste un lieu chargé d’histoire et d’émotions pour les Kurdes.

Les États-Unis, qui ont longtemps soutenu les FDS dans leur combat contre les jihadistes, ont ajusté leur position en soutenant désormais le nouveau pouvoir syrien. Cette évolution reflète un pragmatisme géopolitique face à la nouvelle réalité sur le terrain.

Conséquences à long terme pour la Syrie et les Kurdes

Cet accord marque la fin officielle de l’expérience autonome kurde en Syrie, forgée dans le feu de la guerre civile. Les Kurdes, qui ont payé un lourd tribut dans la lutte antiterroriste, se retrouvent désormais intégrés dans un État centralisé dirigé par un pouvoir islamiste. Si l’intégration se passe sans heurts majeurs, elle pourrait ouvrir la voie à une stabilisation durable.

Mais les défis restent immenses. La préservation des droits culturels, la gestion des ressources, la réconciliation entre communautés : autant de dossiers qui nécessiteront une vigilance constante. Le couvre-feu et les déploiements limités montrent que la transition reste fragile.

Pour la Syrie entière, cette étape représente un pas vers la réunification après des années de division. Elle pose aussi les bases d’une nouvelle gouvernance, où l’autorité centrale prime sur les autonomies locales. Reste à voir si ce modèle centralisé parviendra à rassembler un pays traumatisé par plus d’une décennie de conflit.

Les prochains jours seront cruciaux : le transfert des ressources stratégiques, l’intégration effective des brigades kurdes, le respect du cessez-le-feu. Hassaké n’est que le début d’un processus long et complexe, dont l’issue déterminera l’avenir de la Syrie post-guerre civile.

Dans cette période de transition, chaque geste compte. Les scènes de joie à Hassaké contrastent avec les appréhensions légitimes d’une population qui a beaucoup souffert. L’accord offre une chance de paix, mais son succès dépendra de la bonne foi de toutes les parties impliquées.

La Syrie observe, attentive, les développements à venir dans cette région stratégique. L’entrée des forces à Hassaké n’est pas seulement un fait militaire : c’est le symbole d’une page qui se tourne, pour le meilleur ou pour le pire.

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