Imaginez une ville coupée en deux, où les mêmes rues ont résonné pendant des jours du bruit des tirs, des explosions et des cris. Puis, soudain, le silence. Un silence lourd, presque irréel. C’est ce qui s’est passé ce dimanche à Alep, lorsque les derniers combattants kurdes ont quitté les quartiers où ils tenaient position face aux forces gouvernementales syriennes.
Ce départ marque la fin d’une séquence particulièrement sanglante dans une ville déjà martyrisée par plus d’une décennie de guerre. Mais au-delà de la simple évacuation militaire, c’est tout l’avenir politique et sécuritaire de la Syrie qui semble se jouer dans ces images de bus quittant la métropole du nord.
Une bataille qui a surpris par sa violence
Depuis la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024, Alep avait relativement échappé aux grandes confrontations armées. La ville, autrefois symbole de la destruction totale, semblait entrer dans une phase de reconstruction fragile. Tout a basculé en quelques jours.
Les affrontements qui ont éclaté dans les quartiers d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud ont été qualifiés par plusieurs observateurs comme les plus intenses depuis la prise de pouvoir par les nouvelles autorités. Pendant près d’une semaine, ces deux zones à forte présence kurde sont devenues le théâtre d’échanges de tirs nourris, de bombardements ciblés et d’opérations au sol d’une rare intensité.
Le bilan humain est particulièrement lourd : au moins 21 civils tués depuis le début des hostilités mardi, sans compter les pertes militaires des deux côtés, très probablement bien plus élevées. À cela s’ajoute le déplacement forcé d’environ 155 000 personnes, un chiffre qui rappelle cruellement les pires heures de la guerre civile syrienne.
Les images qui ont choqué
Des familles entières fuyant sous la pluie de balles, des enfants séparés de leurs parents, des vieillards soutenus par des voisins… Les scènes filmées à la sortie de Cheikh Maqsoud ont ému bien au-delà des frontières syriennes. On y voit des hommes portant leurs plus jeunes enfants sur le dos, des femmes en larmes serrant contre elles leurs petits, et cette petite fille répétant inlassablement « Papa, papa » au milieu du chaos.
Mais parmi ces images poignantes, d’autres plus inquiétantes ont également circulé : des jeunes hommes séparés du reste des civils, forcés de s’asseoir à même le sol, tête baissée, sous la surveillance rapprochée des forces de sécurité avant d’être embarqués dans des véhicules.
Un accord trouvé in extremis
C’est finalement grâce à une médiation internationale que les combats ont pu cesser. Les Forces démocratiques syriennes (FDS), principale composante kurde de la coalition, ont annoncé dans un communiqué officiel avoir conclu un accord permettant l’évacuation complète de leurs combattants, mais également des blessés, des civils et même des corps des « martyrs » tombés durant les affrontements.
« Nous sommes parvenus à un accord qui a conduit à un cessez-le-feu et permis l’évacuation des martyrs, des blessés, des civils pris au piège et des combattants des quartiers d’Achrafieh et de Cheikh Maqsoud vers le nord et l’est de la Syrie. »
Quelques heures plus tard, l’agence officielle syrienne confirmait que les derniers bus transportant des membres des FDS avaient quitté Cheikh Maqsoud en direction du nord-est du pays. Une information qui venait contredire les déclarations kurdes de la veille, qui avaient démenti tout départ de leurs combattants.
Un accord de mars fragilisé
Ces combats ne sont pas survenus dans un vide politique. Ils interviennent dans un contexte déjà extrêmement tendu autour de l’intégration des institutions kurdes au sein du nouvel État syrien.
En mars dernier, un accord avait été signé entre les autorités de Damas et l’administration autonome kurde. Cet accord prévoyait l’intégration progressive des structures civiles et militaires kurdes dans les institutions de l’État central. Mais cet accord, près d’un an après sa signature, n’a toujours pas été véritablement mis en œuvre.
Les combats d’Alep constituent donc un sérieux revers pour ce processus d’intégration, déjà très fragile. Pour beaucoup d’observateurs, ils démontrent surtout l’extrême difficulté de concilier les ambitions centralisatrices du nouveau pouvoir avec les attentes d’autonomie des Kurdes syriens.
Les accusations réciproques
Comme souvent dans ce type de confrontation, les deux camps se renvoient la responsabilité du déclenchement des hostilités. Les autorités syriennes accusent les combattants kurdes d’avoir provoqué les affrontements en refusant d’appliquer l’accord de mars. De leur côté, les FDS dénoncent des « attaques et violations » contre leur population et parlent même de déplacements forcés et d’enlèvements de civils.
Cette guerre des récits, malheureusement classique dans le conflit syrien, rend encore plus complexe la compréhension de ce qui s’est réellement passé dans les quartiers kurdes d’Alep ces derniers jours.
Les grandes puissances dans la danse diplomatique
La crise d’Alep a rapidement pris une dimension régionale et internationale. L’émissaire américain Tom Barrack, après avoir rencontré le président Ahmad al-Chareh, a appelé samedi à la « retenue » et à la fin immédiate des hostilités.
Washington, principal soutien historique des FDS dans leur lutte contre l’État islamique, se retrouve dans une position particulièrement délicate : il appuie à la fois le nouveau pouvoir syrien et ses anciens alliés kurdes.
De son côté, la Turquie, qui considère les principales composantes kurdes comme des extensions du PKK, a clairement indiqué sa disponibilité à intervenir aux côtés des autorités syriennes si nécessaire. Une position qui contraste fortement avec celle d’Israël, qui a pris fait et cause pour la défense des Kurdes dans cette crise.
Un troisième épisode de violences contre les minorités
Depuis l’arrivée au pouvoir des nouvelles autorités islamistes, les promesses de protection des minorités se heurtent à une réalité beaucoup plus complexe. Les événements d’Alep constituent le troisième épisode majeur de violences impliquant des communautés minoritaires depuis décembre 2024.
- En mars, de graves massacres avaient visé la communauté alaouite sur la côte méditerranéenne.
- En juillet, des combats avaient éclaté dans le sud du pays avec la communauté druze.
- Et maintenant, en janvier, c’est au tour des Kurdes de se retrouver au cœur d’une confrontation armée d’envergure.
Ces différents épisodes interrogent sérieusement la capacité du nouveau pouvoir à tenir ses engagements vis-à-vis des minorités et à garantir une coexistence pacifique dans un pays profondément fracturé.
Les Kurdes et leur rêve d’autonomie
Depuis le début de la guerre civile en 2011, les Kurdes syriens ont su tirer profit du chaos pour établir une administration autonome sur de vastes territoires du nord et du nord-est du pays. Ils contrôlent notamment des champs pétroliers et gaziers essentiels à l’économie syrienne.
Leur revendication principale reste la mise en place d’un système de gouvernance décentralisé, voire fédéral, qui leur permettrait de conserver une large autonomie sur leurs zones d’influence. Une revendication que le pouvoir central de Damas rejette catégoriquement, considérant qu’elle remettrait en cause l’unité du pays.
Cette opposition fondamentale entre les deux visions explique en grande partie pourquoi l’accord de mars peine autant à se concrétiser et pourquoi les tensions restent aussi vives.
Quel avenir pour Alep et la Syrie ?
La question que tout le monde se pose désormais est simple : l’évacuation des combattants kurdes marque-t-elle réellement la fin des hostilités à Alep, ou n’est-ce qu’une pause avant de nouveaux affrontements ?
Le cessez-le-feu actuel repose sur des bases extrêmement fragiles : un accord négocié dans l’urgence, sous pression internationale, et alors que la confiance entre les deux parties est au plus bas. Les images de jeunes hommes séparés des civils à la sortie des quartiers kurdes ne contribuent pas à apaiser les esprits.
Pour beaucoup d’observateurs, ce qui se joue actuellement à Alep pourrait bien déterminer le cours des prochaines années en Syrie : soit le pays trouve un modus vivendi acceptable entre pouvoir central et administration kurde, soit les tensions continueront de s’accumuler jusqu’à une nouvelle explosion, potentiellement bien plus grave que celle que nous venons de connaître.
Dans tous les cas, les événements de ces derniers jours nous rappellent une chose essentielle : en Syrie, même après la chute d’un régime, la paix reste une construction extrêmement fragile, qui demande une vigilance et des efforts constants de toutes les parties prenantes.
Et pendant ce temps, dans les rues d’Alep, les habitants tentent de reprendre une vie normale, au milieu des décombres encore fumants et des questions sans réponse qui planent au-dessus de leurs têtes.
À suivre, évidemment… avec la plus grande attention.









