La pluie tombe dru sur les ruelles étroites de Cheikh Maqsoud. Dans cette partie nord d’Alep, le grondement sourd des obus vient de reprendre, brisant brutalement le fragile espoir de calme qui avait duré quelques heures à peine. Ce samedi matin, l’armée syrienne vient de lancer un ultimatum clair et sans détour aux combattants kurdes retranchés : rendez-vous immédiatement ou faites face à une réponse sans concession.
Ce nouvel épisode de violence marque un tournant particulièrement dangereux dans les relations déjà extrêmement tendues entre le pouvoir central de Damas et la composante kurde du pays. Après des mois de négociations difficiles, l’échec apparent d’un accord d’intégration semble désormais précipiter le pays vers une nouvelle phase de confrontation ouverte.
Une explosion de violence après des jours d’escalade contenue
Depuis le début de la semaine, les affrontements n’ont cessé de gagner en intensité dans les quartiers à majorité kurde d’Alep. Ce qui avait commencé par des escarmouches localisées s’est rapidement transformé en bombardements nourris d’artillerie lourde et en échanges de roquettes.
Le bilan humain est déjà très lourd : au moins 21 civils ont perdu la vie depuis mardi, sans compter les combattants tombés des deux côtés. Parmi les victimes civiles, une fillette de dix ans a été tuée par des éclats d’obus, image tragique qui cristallise la souffrance des habitants pris au piège.
Le cessez-le-feu avorté du vendredi
Vendredi matin, les autorités avaient pourtant annoncé une trêve. Un cessez-le-feu devait permettre l’évacuation des combattants kurdes vers la zone autonome du nord-est. Des cars avaient même été positionnés pour faciliter ce transfert. La population a cru, l’espace de quelques heures, à une désescalade possible.
Mais le scénario espéré n’a pas eu lieu. Les forces kurdes ont catégoriquement refusé toute forme de reddition. Elles ont affirmé leur volonté de défendre leurs quartiers « jusqu’au bout », rejetant l’idée même d’abandonner les habitants restés sur place.
« Nous continuerons à résister face à l’agression »
Communiqué des Forces Démocratiques Syriennes
Face à ce refus, l’armée n’a pas tardé à réagir. Dès la fin d’après-midi vendredi, de puissants tirs d’artillerie ont de nouveau visé des positions dans Cheikh Maqsoud et Achrafieh. La nuit a été marquée par des bombardements continus.
Un ultimatum sans ambiguïté samedi matin
Le ministère de la Défense a diffusé samedi un message particulièrement ferme. La formulation ne laisse aucune place à l’interprétation :
« La seule option qui reste aux éléments armés dans la zone de Cheikh Maqsoud à Alep est de se rendre immédiatement, armes à la main, au poste de contrôle militaire le plus proche, en échange d’une garantie pour leur vie et leur sécurité personnelle. »
Ministère de la Défense syrien
L’avertissement est complété par une menace explicite : toute source de tir sera « traitée avec fermeté » et détruite. L’objectif affiché est double : rétablir la sécurité et protéger les habitants de la zone.
Des dizaines de milliers de civils en fuite
Les combats ont provoqué un exode massif. Selon les estimations les plus fiables, au moins 30 000 familles ont été contraintes de quitter leurs domiciles en quelques jours seulement. Des scènes poignantes se déroulent sous la pluie : familles entières, valises à la main, enfants dans les bras, traversant les points de passage autorisés.
Pour tenter d’organiser cet exode dans des conditions à peu près acceptables, l’armée a ouvert deux couloirs humanitaires vendredi après-midi. Pendant deux heures, les civils ont pu quitter les quartiers les plus exposés sans être pris pour cible.
De son côté, le ministère des Affaires religieuses a annoncé l’ouverture de vingt mosquées pour accueillir environ 400 familles déplacées. Une mesure d’urgence face à l’ampleur de la crise humanitaire qui se dessine.
Aux racines du conflit : un accord d’intégration qui patine
Cette flambée de violence intervient alors que les deux parties peinent à mettre en œuvre un accord signé en mars. Celui-ci prévoyait l’intégration progressive des institutions de l’administration autonome kurde ainsi que des Forces Démocratiques Syriennes au sein des structures étatiques centralisées.
Pour la nouvelle administration, il s’agit d’un enjeu majeur : faire coexister sous une même autorité les différentes composantes ethniques et religieuses du pays après des années de guerre et de fragmentation territoriale.
Du côté kurde, on accuse le pouvoir central de chercher à torpiller cet accord par la force. Une responsable des relations extérieures de l’administration locale kurde a déclaré :
« La partie gouvernementale cherche, par ces attaques, à mettre fin aux accords conclus. Nous y sommes attachés et nous nous efforçons de les mettre en œuvre. »
Elham Ahmed
Un test majeur pour le nouveau pouvoir
Depuis la chute du régime précédent en décembre 2024, les nouvelles autorités se sont engagées à protéger toutes les minorités du pays. Pourtant, plusieurs crises graves ont déjà marqué les premiers mois au pouvoir : massacres d’alaouites sur la côte en mars, violences avec les druzes dans le sud en juillet.
L’épisode actuel d’Alep constitue sans doute l’épreuve la plus sérieuse à ce jour. Il interroge directement la capacité du pouvoir à gérer les relations avec la principale minorité ethnique du nord-est et à éviter une nouvelle partition de fait du territoire.
Réactions internationales et diplomatie en mouvement
La communauté internationale suit avec la plus grande inquiétude ces développements. Paris a appelé les deux parties à revenir immédiatement au cessez-le-feu et annoncé son intention de se mobiliser avec ses partenaires, en particulier les États-Unis.
De son côté, un diplomate a confirmé qu’un émissaire américain de haut rang était en route pour Damas. Sa venue témoigne de l’importance que Washington accorde à la stabilisation de cette zone stratégique du nord syrien.
Que reste-t-il de la voie négociée ?
Les analystes s’accordent à dire que le recours massif à la force militaire marque un tournant préoccupant. On s’éloigne visiblement des discussions techniques pour entrer dans une logique beaucoup plus coercitive.
Le recours à la pression militaire montre qu’on s’éloigne de la négociation technique vers des formes plus coercitives.
« Le recours à la pression militaire montre qu’on s’éloigne de la négociation technique vers des formes plus coercitives. »
Analyste spécialiste du Moyen-Orient
Cette évolution pose la question cruciale de l’avenir de l’accord d’intégration. Peut-il encore être sauvé ? Ou assiste-t-on au début d’une nouvelle phase de confrontation ouverte entre Damas et les forces kurdes ?
Une population otage d’un bras de fer politique
Pendant que les états-majors et les responsables politiques s’affrontent, ce sont avant tout les habitants qui payent le prix le plus lourd. Pris entre deux feux, beaucoup n’ont d’autre choix que de fuir, abandonnant maisons, commerces, souvenirs.
Les images de familles traversant les couloirs humanitaires sous une pluie battante resteront sans doute parmi les symboles les plus marquants de cette nouvelle crise syrienne. Elles rappellent cruellement que, derrière les communiqués officiels et les déclarations martiales, ce sont toujours les civils qui trinquent en premier.
Alors que la nuit tombe à nouveau sur Alep, les habitants des quartiers kurdes retiennent leur souffle. L’ultimatum expire bientôt. La réponse des combattants retranchés déterminera sans doute la trajectoire des prochains jours, voire des prochaines semaines, dans cette ville martyre qui n’en finit pas de payer le prix de ses divisions.
Pour l’heure, une seule certitude : la voie de la désescalade s’amenuise d’heure en heure. Et avec elle, l’espoir d’une Syrie capable de faire coexister durablement toutes ses composantes dans un cadre apaisé.
La suite des événements, dans les prochaines heures, dira si la raison l’emporte ou si le pays bascule à nouveau dans une spirale de violence dont nul ne peut prédire l’issue.









