Imaginez une ville autrefois symbole de l’horreur absolue, libérée au prix de milliers de vies, et qui, aujourd’hui, retient son souffle sous un silence oppressant. Ce samedi, Raqqa, la cité martyre du nord de la Syrie, est entrée dans une nouvelle phase de son interminable calvaire : un couvre-feu total, décrété par les autorités kurdes, alors que les forces gouvernementales resserrent leur étau. Que se passe-t-il réellement sur les rives de l’Euphrate ?
Une nouvelle page de tension dans le nord syrien
Depuis plusieurs jours, la province de Raqqa est devenue le théâtre d’une confrontation aux conséquences potentiellement explosives. Les Forces Démocratiques Syriennes, dominées par les combattants kurdes, ont annoncé l’instauration d’un couvre-feu total dans toute la région qu’elles administrent. Cette mesure draconienne n’est pas anodine : elle intervient alors même que l’armée syrienne, forte d’une dynamique nouvelle, progresse sur le terrain et multiplie les déclarations belliqueuses.
La situation est d’autant plus volatile que les deux camps s’accusent mutuellement de violations d’accords récemment conclus. Entre retraits tactiques, zones militaires fermées et menaces de bombardements, le nord-est syrien semble à nouveau au bord du gouffre.
Raqqa sous cloche : le poids du couvre-feu
L’administration autonome kurde n’a laissé planer aucun doute : le couvre-feu est total et s’applique jusqu’à nouvel ordre. Les habitants de Raqqa et des villages environnants doivent rester chez eux, les rues se vident, les marchés ferment. Une mesure qui rappelle les heures les plus sombres de la guerre contre l’organisation Etat islamique, lorsque la ville était totalement paralysée par les combats.
Mais aujourd’hui, l’ennemi n’est plus le même. L’objectif affiché par les autorités kurdes est clair : protéger la population civile face à une possible intensification des hostilités. Une crainte renforcée par les déclarations récentes venues de l’armée syrienne.
« Un couvre-feu total est imposé dans la région de Raqqa jusqu’à nouvel ordre. »
Communiqué de l’administration autonome kurde
Quelques mots simples, mais qui résonnent lourdement dans une province déjà traumatisée par plus d’une décennie de guerre.
L’armée syrienne passe à l’offensive verbale et territoriale
De son côté, l’armée régulière syrienne ne cache pas ses intentions. Elle a officiellement délimité une zone militaire fermée autour de la ville stratégique de Tabqa, située sur les rives de l’Euphrate, dans la même province de Raqqa. Cette annonce s’accompagne d’une mise en garde sans ambiguïté : des frappes seront menées contre des positions des forces kurdes dans la zone.
La télévision officielle a même diffusé un message demandant aux civils de s’éloigner immédiatement de certains objectifs militaires présumés appartenir aux FDS. Le ton est martial, la volonté de démontrer une reprise en main totale du territoire évidente.
Dans la foulée, l’armée a revendiqué la reprise de contrôle de pas moins de 34 villes et villages préalablement évacués par les forces kurdes. Une progression rapide qui traduit à la fois une faiblesse relative des FDS dans certains secteurs et une détermination nouvelle du pouvoir central.
Un accord déjà en miettes ?
Il y a quelques heures seulement, un fragile modus vivendi semblait se dessiner. Le commandant en chef des Forces Démocratiques Syriennes avait annoncé un retrait de ses unités d’une zone précise, située entre Deir Hafer (à l’est d’Alep) et l’Euphrate. Ce mouvement tactique devait permettre d’éviter une confrontation directe face à l’arrivée massive de renforts gouvernementaux.
Mais dès le lendemain, le discours a changé du tout au tout. Les FDS affirment désormais être engagées dans de violents combats avec l’armée syrienne, notamment dans la région de Tabqa. Selon elles, cette zone n’était pas incluse dans l’accord initial et l’avancée des forces gouvernementales constitue une violation caractérisée.
« Les forces gouvernementales ont violé l’accord dans la région de Tabqa, qui n’entrait pas dans le cadre de l’accord. »
Communiqué des Forces Démocratiques Syriennes
La confiance, déjà ténue, semble avoir définitivement volé en éclats.
Contexte : la chute d’Assad et le vide stratégique
Pour comprendre la brutalité de cette nouvelle séquence, il faut remonter à la fin 2024. La chute du pouvoir de Bachar al-Assad, après plus de treize années de conflit, a créé un vide stratégique immense dans le pays. Profitant de l’effondrement rapide de l’armée loyaliste, les Forces Démocratiques Syriennes ont étendu leur emprise sur de larges territoires du nord et du nord-est, consolidant leur contrôle sur des champs pétroliers et gaziers stratégiques.
Ces territoires, conquis de haute lutte contre l’organisation Etat islamique entre 2015 et 2019 avec l’appui décisif de la coalition internationale menée par les États-Unis, représentaient alors environ un tiers du pays. Une superficie considérable, riche en hydrocarbures, et surtout dotée d’une administration autonome kurde particulièrement organisée.
Le nouveau pouvoir, dirigé par le président islamiste Ahmad al-Chareh, affiche une ambition limpide : rétablir l’autorité centrale sur l’ensemble du territoire syrien, sans exception. Dans ce contexte, la coexistence avec une entité semi-autonome kurde puissante apparaît de plus en plus difficile.
Tabqa, nœud stratégique au cœur des tensions
La ville de Tabqa occupe une place particulière dans cette géographie conflictuelle. Construite autour du plus grand barrage de Syrie sur l’Euphrate, elle contrôle une partie essentielle de l’approvisionnement en eau et en électricité du pays. Sa position stratégique en fait une cible prioritaire pour tout acteur souhaitant asseoir sa domination sur la région.
En délimitant une zone militaire fermée autour de Tabqa et en menaçant explicitement les positions kurdes à proximité de Raqqa, l’armée syrienne envoie un message fort : elle entend récupérer les infrastructures vitales et marginaliser durablement les FDS dans cette zone clé.
Que signifie cette escalade pour les populations civiles ?
Derrière les communiqués militaires et les déclarations politiques, ce sont des centaines de milliers de civils qui vivent au rythme de ces tensions. Raqqa, déjà dévastée par les combats de 2017, porte encore les stigmates des années de guerre. Les habitants, épuisés, aspirent avant tout à une stabilité, même fragile.
Le couvre-feu, s’il protège potentiellement contre des bombardements, enferme aussi des familles dans des maisons souvent endommagées, avec des réserves limitées. La peur d’une nouvelle vague de violences plane. Beaucoup redoutent que cette confrontation ne soit que le prélude à un conflit plus large opposant les différentes composantes de la nouvelle Syrie.
La situation humanitaire, déjà dramatique, risque de se dégrader encore davantage si les hostilités devaient s’intensifier dans les prochaines heures ou les prochains jours.
Perspectives : vers une confrontation inévitable ?
Le chemin qui s’ouvre devant la Syrie post-Assad est semé d’embûches. La volonté affichée par le nouveau pouvoir de reconquérir l’ensemble du territoire se heurte à des réalités de terrain complexes : présence américaine dans certaines zones, contrôle kurde sur les ressources énergétiques, milices diverses et multiples loyautés.
La région de Raqqa, à elle seule, cristallise bon nombre de ces contradictions. Elle symbolise à la fois la victoire contre le groupe jihadiste Etat islamique et les fragilités du nouvel ordre syrien qui peine à s’imposer.
Pour l’instant, les armes parlent plus fort que les négociations. Chaque camp durcit sa position, chaque communiqué attise un peu plus les braises. La population, une nouvelle fois, est prise en étau entre des forces qui prétendent toutes agir en son nom.
La question que tout observateur se pose désormais est simple, mais terriblement lourde : jusqu’où ira cette escalade ? Et surtout, à quel prix pour les Syriens de Raqqa et du nord-est ?
Pour l’heure, la ville reste silencieuse sous le poids du couvre-feu. Mais derrière ce calme apparent, la tension est palpable. Et l’Euphrate continue de couler, indifférent aux tragédies humaines qui se jouent sur ses berges.









