Dans une Syrie encore sous le choc de sa récente transformation politique, un événement discret mais lourd de sens vient de se produire. Deux hommes soupçonnés d’appartenir à l’organisation État islamique ont été arrêtés en lien direct avec l’un des attentats les plus marquants de ces derniers mois : l’explosion qui a ensanglanté une mosquée du quartier alaouite de Homs en décembre dernier. Ce développement soulève immédiatement une question essentielle : le groupe terroriste, que beaucoup croyaient affaibli, conserve-t-il encore les moyens de frapper au cœur des communautés les plus sensibles ?
Un attentat qui avait choqué la communauté alaouite
L’attaque s’était déroulée dans le quartier de Wadi al-Dahab, un secteur à forte population alaouite de la ville de Homs. Une explosion particulièrement violente avait visé la mosquée Ali Ben Abi Taleb, faisant huit victimes et provoquant une onde de choc bien au-delà des murs de l’édifice religieux.
Quelques heures seulement après le drame, un communiqué revendiquait l’attentat au nom d’un groupe jusque-là peu connu : Saraya Ansar al-Sunna. Apparu quelques mois plus tôt, ce groupuscule semblait vouloir se positionner comme une nouvelle force sur l’échiquier jihadiste syrien.
Mais rapidement, les autorités syriennes avaient exprimé leurs doutes quant à l’indépendance réelle de cette entité. Pour elles, il ne faisait aucun doute que l’État islamique se trouvait derrière cette opération, utilisant un nom d’emprunt pour brouiller les pistes et maintenir une forme d’ambiguïté stratégique.
Les arrestations qui confirment les soupçons
Les autorités ont annoncé ce lundi l’interpellation de deux individus présentés comme des membres actifs de l’organisation État islamique : Ahmed Attallah al-Diab et Anas al-Zarrad. Selon le communiqué officiel, ces deux hommes joueraient un rôle central dans la préparation et l’exécution de l’attentat contre la mosquée.
L’opération de police a également permis la saisie d’un arsenal conséquent : explosifs de différents types, armes diverses, munitions, mais aussi et surtout des documents compromettants qui établiraient clairement le lien entre les suspects et l’attentat de décembre.
« Les éléments matériels saisis confirment leur appartenance à l’organisation terroriste Daech et leur responsabilité directe dans l’explosion visant la mosquée Ali Ben Abi Taleb »
Cette déclaration officielle marque un tournant. Elle officialise ce que beaucoup soupçonnaient déjà : l’utilisation par l’État islamique de structures satellites ou de noms d’emprunt pour continuer à opérer malgré la perte de ses bastions territoriaux.
Saraya Ansar al-Sunna : une façade pour l’État islamique ?
Ce n’est pas la première fois que ce groupe revendique une action d’envergure. Au mois de juin précédent, Saraya Ansar al-Sunna avait déjà revendiqué une attaque contre une église située dans la capitale syrienne, faisant 25 morts. Deux opérations majeures en quelques mois, visant à chaque fois des lieux de culte de communautés considérées comme proches du pouvoir déchu ou de minorités spécifiques.
Pour les spécialistes du jihadisme syrien, la méthode est claire : créer une entité apparemment autonome permet à l’État islamique de plusieurs choses simultanément. D’abord, diluer sa responsabilité directe en cas de représailles massives. Ensuite, maintenir une forme de marque distinctive tout en testant de nouvelles méthodes opérationnelles. Enfin, semer la confusion au sein des services de renseignement et des analystes.
Un contexte politique radicalement transformé
Ces arrestations interviennent dans un moment particulièrement délicat de l’histoire syrienne. Depuis décembre 2024, le pays est dirigé par une nouvelle coalition emmenée par Ahmad al-Chareh, ancien combattant jihadiste aujourd’hui à la tête de l’État.
Ce changement de pouvoir a profondément bouleversé les équilibres communautaires. La communauté alaouite, dont est issu l’ancien président Bachar al-Assad, traverse une période d’inquiétude majeure. Plusieurs attaques visant spécifiquement des membres de cette minorité ont été recensées depuis la prise de pouvoir par les nouvelles autorités.
Dans ce climat de tension, l’attentat contre la mosquée de Homs avait provoqué une vague de manifestations importantes au sein de la communauté alaouite. Les habitants exprimaient à la fois leur douleur et leur crainte face à ce qu’ils percevaient comme une recrudescence ciblée de la violence sectaire.
La résilience de l’État islamique dans le désert syrien
Malgré la perte de son califat autoproclamé en 2019, l’organisation conserve des capacités opérationnelles non négligeables. Ses combattants les plus aguerris se sont repliés dans les immenses zones désertiques de l’est et du centre du pays, des espaces difficiles d’accès où les opérations de traque restent complexes.
De là, ils mènent des actions sporadiques mais souvent meurtrières. L’attaque qui avait coûté la vie à trois Américains près de Palmyre en décembre en constitue un exemple tragique. Ces opérations visent à la fois à rappeler l’existence du groupe et à maintenir une pression permanente sur les forces en présence.
Face à cette menace, la réponse internationale ne s’est pas faite attendre. Les États-Unis avaient lancé une série de frappes aériennes ciblées, tandis que les autorités syriennes multipliaient les opérations terrestres et les arrestations.
Un défi sécuritaire majeur pour le nouveau pouvoir
Pour la nouvelle direction syrienne, la lutte contre les résidus de l’État islamique représente un test crucial. Il s’agit de démontrer à la fois sa capacité à assurer la sécurité intérieure et sa volonté de protéger l’ensemble des composantes de la société syrienne, y compris les minorités qui regardent avec inquiétude l’arrivée au pouvoir d’anciens jihadistes.
Les autorités multiplient les gestes d’apaisement et les déclarations rassurantes. L’annonce de ces arrestations s’inscrit précisément dans cette stratégie : montrer que le nouveau pouvoir ne transige pas avec le terrorisme, quel qu’en soit l’origine, et qu’il est capable de protéger les citoyens, même ceux issus des communautés les plus méfiantes à son égard.
Vers une nouvelle phase de la lutte antiterroriste ?
Ces dernières semaines ont vu une accélération notable des opérations contre les cellules dormantes ou actives de l’État islamique. Les services de sécurité semblent bénéficier d’informations de meilleure qualité et d’une meilleure coordination interne.
Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette amélioration : meilleure connaissance du terrain par les nouvelles forces, coopération accrue avec certains anciens acteurs de la lutte antiterroriste, ou encore volonté politique forte de démontrer sa légitimité sur le plan sécuritaire.
Quoi qu’il en soit, ces arrestations constituent un succès tangible dans un domaine où les victoires restent rares et souvent temporaires. Elles montrent que malgré la complexité de la situation politique intérieure, la lutte contre le terrorisme demeure une priorité absolue pour les nouvelles autorités syriennes.
Les minorités au cœur des enjeux de stabilisation
La communauté alaouite, qui représente environ 10-12% de la population syrienne, constitue un test particulièrement révélateur de la capacité du nouveau pouvoir à instaurer un climat de confiance et de sécurité pour tous.
Les attaques visant spécifiquement des membres de cette communauté, qu’elles proviennent de groupes jihadistes radicaux ou d’autres acteurs, risquent de compromettre gravement les efforts de réconciliation nationale. Dans une société profondément fracturée par quatorze années de guerre, chaque incident à caractère communautaire est susceptible de rouvrir de vieilles blessures.
C’est précisément pourquoi l’arrestation des responsables présumés de l’attentat contre la mosquée revêt une importance politique qui dépasse largement le seul cadre sécuritaire. Elle constitue un geste fort adressé à une communauté particulièrement inquiète face à l’évolution politique du pays.
Quel avenir pour la lutte contre Daech en Syrie ?
La question de la pérennité de ces résultats reste posée. Historiquement, l’État islamique a démontré une remarquable capacité de résilience et de régénération après chaque coup porté contre son organisation.
La nouvelle configuration politique syrienne pourrait changer la donne. D’un côté, l’arrivée au pouvoir d’anciens jihadistes pourrait compliquer la coopération internationale dans la lutte antiterroriste. De l’autre, la connaissance intime du milieu jihadiste que possèdent certains membres du nouveau pouvoir pourrait au contraire renforcer l’efficacité des opérations.
Une chose semble certaine : la menace terroriste ne disparaîtra pas du jour au lendemain du paysage syrien. La stabilisation durable du pays passera nécessairement par une lutte efficace et continue contre les groupes armés radicaux, dans toutes leurs composantes.
Ces arrestations, si elles sont suivies d’autres succès similaires, pourraient marquer le début d’une nouvelle phase dans la longue bataille contre l’État islamique en Syrie. Une phase où la stabilisation politique et la lutte antiterroriste devront avancer de concert, dans un équilibre délicat entre fermeté sécuritaire et apaisement communautaire.
Le chemin reste long, mais chaque opération réussie contre les réseaux terroristes constitue une pierre supplémentaire dans l’édifice fragile de la nouvelle Syrie qui tente de se construire.
« La sécurité de toutes les communautés constitue la priorité absolue. Aucun groupe terroriste ne sera toléré sur le sol syrien, quelle que soit sa dénomination ou son origine. »
Dans les semaines et les mois à venir, l’évolution de la situation sécuritaire à Homs et dans les autres régions sensibles constituera un indicateur précieux de la capacité des nouvelles autorités à tenir leurs promesses de stabilisation et de protection de l’ensemble des citoyens syriens.
Une chose est sûre : dans ce pays qui a tant souffert, chaque avancée contre le terrorisme, aussi modeste soit-elle, représente une lueur d’espoir pour des millions de Syriens qui aspirent enfin à vivre en paix.









