Chaque matin, Ali al-Dorr emprunte la même route sinueuse qui traverse Qannarit. Il conduit son car scolaire, dépose les enfants, ramasse les regards fatigués. Mais lorsqu’il arrive près de cet immeuble éventré, il détourne systématiquement la tête. Le bâtiment n’est plus qu’un amas de béton tordu et de ferraille tordue. C’est là que vivait son fils avec sa femme et ses petits-enfants, jusqu’au 21 janvier dernier.
Ce jour-là, l’avertissement est tombé sans ménagement : évacuation immédiate de plusieurs immeubles voisins. Quelques minutes plus tard, les explosions ont tout emporté. L’immeuble visé était, selon les autorités israéliennes, une « infrastructure » liée au Hezbollah. Une justification entendue des dizaines de fois depuis la mise en place du cessez-le-feu en novembre 2024. Pourtant, pour les habitants, la guerre semble loin d’être terminée.
Une trêve qui n’apporte pas la paix
Depuis l’entrée en vigueur de l’accord de novembre 2024, les chiffres sont éloquents. Plus de 370 personnes ont perdu la vie dans des raids aériens au Liban, d’après les données compilées auprès des autorités locales. La majorité des frappes sont revendiquées comme des opérations ciblées contre des éléments du mouvement pro-iranien, accusé de poursuivre son réarmement malgré l’accord.
Dans les villages du sud, la population espérait respirer à nouveau. Beaucoup avaient fui les zones frontalières les plus exposées pour se réfugier dans des localités comme Qannarit, pensant y trouver un semblant de sécurité. Cinquante-cinq familles s’y étaient installées, attirées par le calme relatif et les oliveraies qui entourent le village. Aujourd’hui, elles réalisent que la menace n’a pas disparu : elle s’est simplement déplacée.
Qannarit sous le feu : le 21 janvier en détails
Le 21 janvier reste gravé dans les mémoires. Deux frappes successives ont touché le village en pleine journée. Bilan : dix-neuf blessés, vingt-six logements totalement détruits et environ trois cent cinquante autres endommagés. Les murs éventrés laissent apparaître des intérieurs dévastés : lits renversés, vêtements éparpillés, photos de famille sous les gravats.
Fatima al-Nassar, une Palestinienne de cinquante-deux ans installée ici depuis un quart de siècle, contemple son jardin autrefois verdoyant. Les plants de tomates et de courgettes qu’elle vendait au marché local sont aujourd’hui recouverts d’une épaisse couche de poussière grise. « Nous travaillons dur depuis des années, tout s’envole en quelques secondes », murmure-t-elle, la voix tremblante.
Il n’y a pas de sécurité dans le sud.
Fatima al-Nassar
Son témoignage résonne chez beaucoup d’autres. La peur s’est insinuée dans le quotidien, transformant chaque bruit suspect en alerte potentielle.
Le bourdonnement permanent des drones
Au-dessus des toits, le ronronnement incessant des drones israéliens ne s’arrête jamais. Jour et nuit, ils survolent la région, invisibles pour la plupart, mais parfaitement audibles. Ce bruit de fond use les nerfs, maintient la tension à son paroxysme. Les enfants sursautent au moindre claquement, les adultes dorment mal, guettant le sifflement annonciateur d’une frappe.
Ahmad al-Awdali, quarante-neuf ans, raconte le calvaire de son fils Ali, dix ans. Le garçon se trouvait près d’un bulldozer venu dégager les décombres le 1er février lorsqu’une nouvelle explosion a retenti. Depuis, il se réveille plusieurs fois par nuit, en pleurs, terrorisé. À chaque visite dans une maison, la même question revient :
Est-ce qu’ils vont nous bombarder ?
Ali, 10 ans
Cette phrase, répétée par un enfant, résume à elle seule le climat qui règne dans la région. La trêve a stoppé les combats ouverts, mais elle n’a pas ramené la sérénité.
Reconstruction entravée, économie asphyxiée
Les autorités locales accusent ouvertement Israël d’empêcher toute tentative sérieuse de reconstruction. Dès qu’un engin de chantier apparaît sur les sites bombardés, il devient une cible. Le bulldozer détruit le 1er février en est l’exemple le plus parlant. Les débris restent donc en place, les familles ne peuvent pas rentrer, les commerces ne rouvrent pas.
Ali Ghaddar tient une quincaillerie dans le village. Sa vitrine a volé en éclats lors des frappes du 21 janvier. À côté, sur les ruines d’un immeuble voisin, flotte toujours le drapeau jaune emblématique. Il observe la rue désespérément vide et lâche :
La région a été tuée économiquement. À ceux qui disent que la guerre est finie, je réponds non, elle continue. Nous sommes toujours en guerre.
Ali Ghaddar
Les marchés sont déserts, les clients rares. Les oliviers continuent de pousser, mais qui viendra ramasser les olives cette année ? Les pêcheurs hésitent à sortir en mer. Toute activité économique est suspendue à la menace d’une nouvelle frappe.
Le sud, un territoire sous surveillance permanente
Les frappes ne se limitent pas à Qannarit. Lundi encore, deux personnes ont perdu la vie dans deux raids distincts dans le sud. Dimanche soir, quatre autres décès ont été enregistrés plus à l’est, dans une autre zone considérée comme un bastion du Hezbollah. Le schéma se répète : avertissement rapide, évacuation partielle, explosion, puis silence jusqu’à la prochaine alerte.
Pour les habitants, cette routine infernale crée un sentiment d’impuissance. Ils ne savent jamais quand ni où la prochaine cible sera désignée. Les justifications officielles parlent toujours d’« infrastructures » ou de « menaces imminentes », mais sur le terrain, ce sont des maisons familiales, des appartements modestes et des commerces de proximité qui disparaissent.
Témoignages : quand la peur devient quotidienne
Ali al-Dorr continue de conduire son car. Il passe devant les ruines tous les jours. Il détourne le regard, serre le volant un peu plus fort, et avance. « Au moins la famille s’en est sortie vivante », répète-t-il comme pour s’en convaincre lui-même. Mais le cœur reste brisé.
Fatima al-Nassar balaie la poussière de son salon dévasté. Elle ramasse un cadre photo fendu, essuie le verre avec sa manche. Derrière, un sourire d’enfant figé dans le temps. Elle ne pleure pas. Pas aujourd’hui. Elle range simplement la photo dans une boîte avec les quelques objets sauvés.
Ahmad al-Awdali, lui, cherche désespérément un psychologue pour son fils. Mais dans la région, les spécialistes sont rares et les consultations coûteuses. Il improvise des mots rassurants qu’il ne croit plus vraiment lui-même.
Que reste-t-il d’une trêve qui ne protège personne ?
Le cessez-le-feu de novembre 2024 devait marquer la fin d’un cycle de violence qui a duré près d’un an. Il devait permettre aux déplacés de rentrer, aux agriculteurs de reprendre leurs champs, aux enfants de jouer sans crainte. Pourtant, sur le terrain, rien n’a vraiment changé.
Les frappes continuent, les drones bourdonnent, les familles dorment habillées, prêtes à fuir à tout moment. Les routes sont parsemées de cratères, les écoles fonctionnent au ralenti, les commerces ferment les uns après les autres.
Dans les conversations, une question revient sans cesse : jusqu’à quand ? Personne n’a la réponse. Mais tous s’accordent sur un point : la guerre, ici, n’est pas terminée. Elle a simplement pris une forme plus sournoise, plus quotidienne, plus usante.
Un avenir suspendu aux décisions extérieures
Les habitants du sud du Liban ne contrôlent presque rien de leur destin immédiat. Les décisions se prennent loin, dans des bureaux à Beyrouth, Tel-Aviv, Téhéran ou Washington. Pourtant, ce sont eux qui paient le prix le plus lourd : maisons détruites, enfants traumatisés, avenir incertain.
Ils espèrent encore que la trêve deviendra un jour une vraie paix. Mais pour l’instant, ils vivent au jour le jour, entre deux alertes, entre deux silences oppressants. Et chaque fois qu’un drone passe au-dessus de leur tête, ils se demandent si ce sera pour aujourd’hui.
Le sud du Liban reste une terre de contrastes : oliviers centenaires et cratères récents, rires d’enfants et pleurs nocturnes, espoir fragile et peur tenace. Tant que les frappes perdurent, la paix promise reste une promesse lointaine.
Et pendant ce temps, Ali continue de conduire son car, Fatima balaie sa poussière, Ahmad berce son fils. Ils vivent. Ils survivent. Mais ils savent, au fond d’eux, que la guerre, la vraie, celle qui ronge de l’intérieur, n’a pas encore dit son dernier mot.









