Lorsqu’un homme décide, après dix années passées à réparer des moteurs dans le désert koweïtien, de rentrer chez lui pour grimper dans les arbres et recueillir une sève sucrée, on pourrait penser qu’il choisit la simplicité. Pourtant, cette décision prise par Sarath Ananda a récemment conduit son savoir-faire ancestral sous les feux de la rampe internationale. En décembre dernier, l’Unesco a inscrit la technique traditionnelle d’entaillage du palmier kithul et la production artisanale de sucre de palme sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
Ce n’est pas seulement une récompense symbolique. Cette reconnaissance met en lumière une pratique en danger de disparition, menacée par l’urbanisation, le vieillissement des praticiens et le désintérêt des jeunes générations. Elle offre aussi un espoir fragile pour des communautés rurales qui voient dans cette activité une source de revenu complémentaire, voire principale, tout en maintenant un lien profond avec la nature environnante.
Une tradition vivante au cœur des paysages sri lankais
Le palmier kithul, de son nom scientifique Caryota urens, pousse abondamment dans les régions humides du Sri Lanka. Contrairement aux cocotiers plus connus, cet arbre élancé produit une sève particulièrement riche lorsque l’on entaille correctement son inflorescence. Cette technique, transmise de génération en génération, exige une connaissance fine des rythmes de la plante et une agilité certaine pour grimper quotidiennement au sommet.
Chaque matin et chaque soir, les récolteurs attachent un récipient au bout de la hampe florale préalablement incisée. La sève s’écoule lentement, goutte après goutte, offrant jusqu’à plusieurs litres par arbre et par jour selon les conditions. Sarath Ananda, avec seulement cinq palmiers bien entretenus sur sa parcelle d’Ambegoda, parvient à collecter environ 200 litres quotidiennement. Une quantité impressionnante qui témoigne de son expertise et de l’attention qu’il porte à ses arbres.
De la sève brute au sucre parfumé
Une fois recueillie, la sève doit être traitée rapidement. Si elle reste trop longtemps sans cuisson, elle commence à fermenter naturellement et se transforme en une boisson alcoolisée locale appelée kithul toddy. Cette étape délicate fait partie intégrante du processus traditionnel : la rapidité d’action préserve les qualités sucrantes et empêche la transformation indésirable.
Dans la petite unité familiale, l’épouse de Sarath, Padma Nandani Thibbotuwa, prend le relais. Elle fait bouillir la sève dans de grandes marmites en remuant constamment pour obtenir une consistance sirupeuse puis solide. Le résultat final est un sucre brun caramel au parfum caractéristique, nettement moins riche en glucose que le sucre de canne classique. Les amateurs apprécient particulièrement cette douceur plus complexe, qui sublime les desserts traditionnels sri lankais.
« Le gros souci, c’est qu’il y a de plus en plus de produits trafiqués sur le marché. Certains ajoutent du sucre parce que le kithul pur est très cher »
Cette phrase illustre parfaitement l’un des défis majeurs actuels. La rareté et la qualité supérieure du produit authentique attirent les contrefaçons. Certains vendeurs peu scrupuleux diluent ou adulterent le sucre pour augmenter leurs marges, au détriment de la réputation de l’ensemble de la filière.
Un réseau d’artisans pour répondre à une demande croissante
Face à cette demande qui dépasse largement sa capacité de production personnelle, Sarath Ananda a développé un réseau solidaire. Cinquante-cinq autres producteurs sri lankais collaborent désormais avec lui. Leurs récoltes sont centralisées, transformées selon les mêmes méthodes rigoureuses, puis exportées vers plusieurs pays : Australie, Royaume-Uni, Nouvelle-Zélande et plusieurs États du Moyen-Orient.
Cette organisation informelle permet de maintenir une qualité homogène et de proposer des volumes plus conséquents aux acheteurs étrangers. Elle démontre également que la préservation d’un savoir-faire peut s’accompagner d’une petite structuration économique sans perdre son âme artisanale.
Malgré ces efforts, l’offre reste insuffisante. La production nationale peine à suivre une popularité grandissante, notamment auprès des consommateurs sensibles aux produits naturels et non raffinés. Le sucre de kithul répond parfaitement à cette attente : il est produit sans engrais chimiques ni additifs, dans le respect des cycles naturels.
La reconnaissance Unesco : un coup de projecteur salutaire
L’inscription sur la liste du patrimoine culturel immatériel représente bien plus qu’une distinction honorifique. Elle souligne l’importance culturelle de cette pratique qui lie l’homme à son environnement de manière intime. L’Unesco a notamment insisté sur le fait que l’entaillage du kithul fait partie intégrante de l’identité locale, favorise l’unité communautaire et renforce le lien entre les populations et la nature.
Cette visibilité nouvelle attire l’attention des institutions nationales. Le Bureau sri lankais de développement du kithul (KDB) a déjà lancé des initiatives concrètes. Parmi elles, un programme de formation destiné à 1 300 nouveaux récolteurs vise à transmettre les gestes précis et à renouveler les rangs des praticiens.
« Le palmier kithul ne pousse pas seulement au Sri Lanka, on en trouve dans toute l’Asie du Sud-Est. Mais la méthode qui a été reconnue par l’Unesco n’est utilisée que par nous seuls. »
Cette particularité technique unique justifie pleinement la reconnaissance internationale. Si l’arbre est présent dans plusieurs pays voisins, seul le Sri Lanka a développé et conservé cette manière spécifique de récolter et transformer la sève. Cela confère au savoir-faire une valeur d’exception.
Les défis d’une relève incertaine
Malgré ces avancées encourageantes, l’avenir demeure fragile. La majorité des récolteurs actuels ont dépassé la soixantaine. Les jeunes, attirés par les opportunités urbaines ou par des formations supérieures plus valorisées socialement, désertent les campagnes. Sarath Ananda lui-même confie que son fils, actuellement étudiant en ingénierie, ne semble pas destiné à reprendre le flambeau.
Grimper deux fois par jour le long d’un tronc lisse, parfois haut de plus de vingt mètres, demande une condition physique et un courage que peu de jeunes souhaitent acquérir. Sans relève, le risque est grand de voir disparaître en une génération un savoir-faire patiemment construit au fil des siècles.
Un potentiel économique encore largement inexploité
Sur le plan économique, les chiffres restent modestes. Les exportations annuelles de produits dérivés du kithul atteignent difficilement un million de dollars. Ce montant paraît faible au regard du potentiel inexploité. En effet, moins de la moitié des palmiers kithul présents sur l’île sont actuellement exploités pour leur sève.
De nombreux arbres poussent à l’état sauvage ou sont utilisés uniquement pour leur bois ou leur ombre. Une meilleure organisation de la filière, combinée à la visibilité apportée par l’Unesco, pourrait permettre d’intensifier la récolte sans nuire à la ressource. Le défi consiste à trouver le juste équilibre entre préservation environnementale et développement économique.
Le sucre de kithul offre également des perspectives intéressantes sur le marché des produits naturels et bio. Sa faible teneur en glucose, son goût riche et son mode de production écologique correspondent aux attentes actuelles des consommateurs occidentaux et asiatiques aisés. Une stratégie de valorisation bien menée pourrait transformer cette niche en véritable filière porteuse d’emplois ruraux.
Un lien profond entre culture, nature et économie
Ce qui frappe dans cette histoire, c’est l’interconnexion parfaite entre plusieurs dimensions. La pratique de l’entaillage n’est pas seulement une activité productive : elle porte en elle des valeurs culturelles, un rapport spécifique à la nature et un modèle économique alternatif basé sur le petit collectif plutôt que sur l’industrie lourde.
En protégeant ce savoir-faire, le Sri Lanka défend aussi une partie de son identité. Le palmier kithul, avec ses longues feuilles élégantes et sa sève généreuse, symbolise une relation harmonieuse entre l’humain et son environnement. Une relation que la modernité menace, mais que la reconnaissance internationale pourrait contribuer à sauvegarder.
Pour Sarath Ananda et ses pairs, chaque montée dans l’arbre représente bien plus qu’un geste technique. C’est une manière de perpétuer un héritage, de maintenir un équilibre fragile et de proposer au monde un produit rare, authentique et chargé d’histoire. L’Unesco, en plaçant ce savoir-faire sous son égide, rappelle que certaines traditions valent la peine d’être protégées, non pas par nostalgie, mais parce qu’elles portent en elles des réponses précieuses pour l’avenir.
Le chemin reste long. Il faudra former, organiser, lutter contre les fraudes, valoriser le produit et surtout convaincre les nouvelles générations que grimper dans un palmier au lever du soleil peut être un métier d’avenir. Mais la lumière projetée par cette inscription patrimoniale constitue déjà une première victoire. Une victoire modeste, locale, mais porteuse d’espoir pour tous ceux qui croient encore en la valeur des gestes ancestraux.
Dans un monde où l’industrialisation alimentaire standardise les goûts, le sucre de kithul rappelle qu’il existe encore des saveurs uniques, nées d’un dialogue patient entre l’homme et la plante. Peut-être est-ce là l’un des plus beaux messages portés par cette reconnaissance Unesco.
Continuons à suivre l’évolution de cette filière. Elle pourrait bien devenir un exemple inspirant de comment allier préservation culturelle, respect de l’environnement et développement économique local dans les pays du Sud.









