Imaginez un géant de l’automobile mondiale, présent sur quatre continents avec quatorze marques emblématiques, qui doit soudainement reconnaître s’être trompé de plusieurs années sur l’un des plus grands bouleversements de son histoire. C’est exactement ce qui arrive aujourd’hui à Stellantis. Le groupe vient d’annoncer des charges exceptionnelles de 22 milliards d’euros pour ses comptes 2025, un montant qui dépasse largement les attentes et qui traduit une remise en question profonde de sa stratégie.
Ce chiffre astronomique n’est pas anodin. Il représente presque l’intégralité des bénéfices nets cumulés des deux années précédentes. En une seule décision comptable, Stellantis efface des années de profits et plonge mécaniquement dans le rouge pour l’exercice en cours. Les marchés ont réagi immédiatement : à l’ouverture, l’action a perdu près de 15 %, tombant à un niveau historiquement bas.
Un virage brutal après des années d’optimisme sur l’électrique
Depuis plusieurs années, l’industrie automobile mondiale s’est lancée dans une course effrénée vers l’électrification. Les annonces se multipliaient : calendriers ambitieux, investissements massifs dans les batteries, promesses de parts de marché toujours plus importantes. Stellantis n’a pas échappé à cette vague d’enthousiasme. Mais aujourd’hui, le groupe admet avoir surestimé de manière significative le rythme auquel les clients allaient adopter les véhicules 100 % électriques.
Cette prise de conscience n’est pas isolée. Elle intervient après des annonces similaires de la part de General Motors et de Ford, deux autres géants qui ont également dû déprécier des actifs liés à leurs ambitions électriques. Chez Stellantis, le montant des charges est toutefois particulièrement élevé : 22 milliards d’euros, dont 14 milliards rien que pour la révision de la gamme aux États-Unis.
Les États-Unis, principal foyer de la déconvenue
Le marché américain a longtemps été perçu comme le prochain eldorado de la voiture électrique. Pourtant, plusieurs facteurs sont venus freiner brutalement cet élan. Les évolutions réglementaires récentes ont réduit les contraintes sur les émissions et supprimé certaines aides fédérales à l’achat. Dans le même temps, les consommateurs américains continuent de privilégier les gros véhicules thermiques ou hybrides, plus adaptés à leurs habitudes de conduite et à l’absence d’infrastructures de recharge aussi denses qu’en Europe.
Face à cette réalité, Stellantis a décidé de revoir entièrement sa ligne de produits outre-Atlantique. Les 14 milliards de dépréciations concernent principalement ce marché clé, qui représente encore une part très importante du chiffre d’affaires du groupe. Le constructeur a également renoncé à son programme d’hybrides rechargeables aux États-Unis, préférant se recentrer sur des offres plus en phase avec la demande actuelle.
« Ces charges reflètent principalement l’impact d’une surestimation significative du rythme de l’électrification, qui nous a éloigné des besoins, des moyens et des préférences réels de nombreux clients. »
Cette citation officielle résume parfaitement le mea culpa du groupe. Il ne s’agit plus seulement d’un retard commercial, mais d’un véritable décalage stratégique qui a coûté très cher.
Un contexte déjà très dégradé avant cette annonce
Pour comprendre l’ampleur de la crise actuelle, il faut remonter un peu en arrière. En 2024, le bénéfice net du groupe avait déjà fondu de 70 %, tombant à 5,5 milliards d’euros. Le chiffre d’affaires reculait de 17 % à 156,9 milliards tandis que les ventes mondiales en volume baissaient de 12 %, à 5,4 millions d’unités. Parmi les quinze plus grands constructeurs mondiaux, Stellantis affichait la plus forte chute en volume cette année-là.
Plusieurs facteurs expliquent ces contre-performances. D’abord, une politique de prix élevés maintenue pendant plusieurs années, qui a fait perdre des parts de marché sur presque tous les continents. Ensuite, des problèmes techniques récurrents sur certains moteurs essence et sur des airbags, qui ont terni l’image de plusieurs marques. Enfin, une baisse générale du marché automobile, particulièrement marquée en Europe où le volume de voitures neuves reste encore très inférieur aux niveaux d’avant-crise.
- Baisse des ventes en volume de 12 % en 2024
- Perte de parts de marché en Europe, Amérique du Nord et Asie
- Problèmes techniques sur moteurs PureTech et airbags Takata
- Politique tarifaire jugée trop agressive
Ces éléments cumulés ont créé un cocktail explosif bien avant l’annonce des charges massives de 2025.
Un nouveau patron, une nouvelle stratégie
Depuis l’arrivée d’Antonio Filosa à la direction générale, le discours a radicalement changé. Exit la priorité absolue aux marges élevées, place à la reconquête des volumes. Dès juillet dernier, le dirigeant annonçait des « décisions difficiles » pour accélérer la reprise dès la fin 2025. L’annonce des charges exceptionnelles s’inscrit dans cette logique de grand ménage stratégique.
Le groupe affirme désormais vouloir remettre le client au centre de ses préoccupations. Cela passe par des baisses de prix visibles, un réajustement de la gamme et un recentrage sur les attentes réelles des acheteurs plutôt que sur des objectifs réglementaires ou des projections trop optimistes.
L’électrique progresse, mais pas partout ni pour tout le monde
Il serait faux de dire que le marché électrique stagne. En Europe, les immatriculations de voitures 100 % électriques ont bondi de 30 % l’an dernier pour atteindre 1,88 million d’unités, soit 17,4 % de part de marché contre 13,6 % l’année précédente. Les modèles plus abordables et les aides à l’achat ont clairement porté leurs fruits.
Mais cette croissance se produit dans un marché global des voitures neuves qui reste déprimé, encore un quart en dessous des niveaux de 2020. Tous les constructeurs n’en profitent pas de la même manière. Ceux qui parviennent à proposer des véhicules électriques attractifs sur le plan tarifaire captent l’essentiel de la demande supplémentaire.
Stellantis a reconnu implicitement avoir été trop lent ou trop cher sur ce segment. Le groupe promet désormais d’accélérer sur des offres plus accessibles, tout en maintenant un pied dans l’hybride et le thermique là où la demande reste forte.
Un plan de bataille ambitieux pour 2025 et au-delà
Les prochains mois seront décisifs. Les résultats complets 2025 seront publiés fin février, suivis d’un nouveau plan stratégique présenté en mai. D’ores et déjà, plusieurs signaux positifs sont mis en avant : un gros plan d’investissement de 13 milliards de dollars sur quatre ans aux États-Unis, des premiers résultats encourageants sur la baisse des prix, et une volonté affichée de regagner des volumes là où le groupe avait reculé.
Le chemin sera long. Les 22 milliards de charges pèseront durablement sur les bilans, et la confiance des investisseurs a pris un coup sévère. Mais en assumant publiquement ses erreurs et en changeant de braquet, Stellantis espère poser les bases d’une croissance plus solide et surtout plus rentable à moyen terme.
Quelles leçons pour l’ensemble de l’industrie ?
L’histoire récente de Stellantis illustre un phénomène plus large. L’électrification de l’automobile reste une nécessité à long terme, mais le rythme de cette transition varie énormément selon les régions, les catégories de véhicules et le pouvoir d’achat des clients. Les constructeurs qui ont misé le tout électrique trop tôt ou trop exclusivement se retrouvent aujourd’hui à devoir corriger le tir, parfois à coups de milliards.
La clé semble désormais résider dans une approche plus pragmatique : proposer une gamme diversifiée (électrique, hybride, thermique), adapter les prix à la réalité économique de chaque marché, et surtout écouter les clients plutôt que de vouloir leur imposer un calendrier réglementaire. Stellantis n’est que le dernier en date à l’avoir compris, mais son ampleur et son portefeuille de marques en font un cas d’école particulièrement parlant.
Le secteur automobile traverse une période de mutation sans précédent. Entre contraintes réglementaires, évolutions technologiques, changements dans les usages et pressions économiques, les prochains mois et années diront quels acteurs auront su s’adapter le plus intelligemment. Pour Stellantis, le chemin de la reconquête ne fait que commencer.
Après des années à vouloir courir plus vite que la musique, le groupe choisit aujourd’hui de ralentir, de regarder autour de lui et de repartir sur des bases plus réalistes. Une décision coûteuse à court terme, mais probablement indispensable pour espérer un avenir plus stable. L’avenir dira si ce reset profond portera ses fruits ou si d’autres surprises attendent encore le cinquième constructeur mondial.
« Remettre les clients au centre de tout ce que nous faisons » : la nouvelle philosophie affichée par Stellantis pourrait bien être la clé de son redressement… ou le dernier slogan avant un nouveau virage stratégique.
Dans un secteur où chaque année compte double, Stellantis joue désormais son avenir sur sa capacité à transformer cette crise en opportunité. Les prochains trimestres seront scrutés avec la plus grande attention par les investisseurs, les salariés, les concessionnaires et bien sûr les clients.
Une chose est sûre : l’automobile telle que nous la connaissions est en train de changer. Et les géants d’hier ne sont pas forcément ceux qui domineront demain. Stellantis en est la preuve vivante en ce début d’année.









