Une nouvelle vague de violence au cœur du Jonglei
Les tensions au Soudan du Sud n’ont jamais vraiment disparu depuis les accords de paix signés il y a plusieurs années. Le pays, le plus jeune au monde, continue de payer le prix fort de divisions ethniques profondes et d’une lutte pour le pouvoir qui oppose le président Salva Kiir à son ancien allié et rival Riek Machar. Ces derniers mois, les affrontements se sont intensifiés dans l’État de Jonglei, une région stratégique mais fragile où se concentrent de nombreux enjeux.
Les forces gouvernementales, loyales au président, affrontent des milices affiliées à l’opposition. Cette escalade a provoqué un exode massif : selon les estimations des organisations internationales, pas moins de 280 000 personnes ont fui leurs foyers. Les hôpitaux locaux sont submergés par l’afflux de blessés, et l’accès humanitaire reste extrêmement compliqué dans cette zone.
Le drame de Pankor : un rassemblement devenu piège mortel
Samedi matin, dans le village de Pankor situé dans le comté d’Ayod au nord de Jonglei, des villageois s’étaient réunis. Ce qui paraissait anodin a viré au cauchemar. D’après les accusations portées par le Mouvement populaire de libération du Soudan dans l’opposition (SPLM-IO), les forces gouvernementales ont encerclé les civils présents.
Les autorités de l’opposition affirment que les soldats ont procédé à des arrestations arbitraires, suivies de tortures, avant d’exécuter au moins 25 personnes. Parmi les victimes, la majorité étaient des femmes et des enfants, des profils qui soulignent la dimension particulièrement tragique de ces actes. Les corps auraient présenté des blessures par balle évidentes, et certains auraient été brûlés.
Les forces gouvernementales ont sommairement arrêté, torturé et tué au moins 25 civils, dont la plupart étaient des femmes et des enfants.
Oyet Nathaniel Pierino, président par intérim du SPLM-IO
Ces allégations s’accompagnent de visuels extrêmement durs montrant des cadavres d’enfants en bas âge, de jeunes femmes et d’hommes. Bien que ces images circulent dans les communiqués, leur authenticité et leur contexte précis n’ont pas pu être confirmés indépendamment à ce stade.
Contexte d’une rivalité historique et ethnique
Pour comprendre pourquoi de tels actes peuvent survenir, il faut remonter aux racines du conflit sud-soudanais. Entre 2013 et 2018, le pays a connu une guerre civile dévastatrice opposant principalement les partisans de Salva Kiir, issu de la communauté dinka, à ceux de Riek Machar, majoritairement nuer. Ces deux groupes ethniques dominants ont cristallisé les divisions.
Le bilan de cette période reste effroyable : plus de 400 000 morts, des millions de déplacés, et des cicatrices qui ne se sont jamais refermées. Les accords de paix successifs ont permis une relative accalmie, mais la méfiance persiste. Riek Machar se trouve actuellement en résidence surveillée depuis de longs mois, ce qui accentue les frustrations au sein de son camp.
Dans ce climat tendu, chaque incident prend une dimension explosive. Les milices alliées à l’un ou l’autre camp opèrent souvent avec une grande autonomie, et les ordres venus d’en haut peuvent être interprétés de manière extrême sur le terrain.
Des précédents alarmants et une rhétorique inquiétante
Le mois dernier, un général de haut rang a été filmé en train d’ordonner à ses troupes de n’épargner aucune vie lors d’opérations dans le Jonglei. Ces déclarations, qualifiées de possible « lapsus » par le gouvernement, ont choqué l’opinion internationale et renforcé les craintes d’une dérive vers des violences indiscriminées.
Des sources diplomatiques ont également partagé des photographies montrant des corps de civils, dont certains avec les bras liés dans le dos, suggérant des exécutions sommaires. Neuf de ces images n’avaient pas circulé en ligne avant une date récente, ce qui indique qu’elles pourraient être liées à des faits très actuels.
Ces éléments cumulés dessinent un tableau sombre où la frontière entre opérations militaires légitimes et abus contre les civils semble de plus en plus ténue.
La réponse des autorités et le silence pesant
Interrogé sur ces accusations graves, le porte-parole de l’armée sud-soudanaise a indiqué qu’il ne pouvait pas commenter sans l’accord de sa hiérarchie. Ce silence officiel contraste avec la virulence des dénonciations de l’opposition, qui appelle à une enquête indépendante.
Du côté du gouvernement, les priorités semblent se concentrer sur le maintien du contrôle territorial face aux avancées des groupes armés affiliés à l’opposition. Pourtant, cette posture risque d’alimenter un cycle de représailles et de souffrances pour les populations civiles prises en étau.
Le cri d’une population épuisée
Sur le terrain, les témoignages des habitants du Jonglei sont poignants. Une infirmière locale, jointe par téléphone, exprime un désespoir profond :
Notre gouvernement est censé protéger nos vies mais, malheureusement, il s’est retourné contre nous. Notre espoir est perdu.
Une infirmière de l’État de Jonglei
Ces mots résument le sentiment d’abandon qui gagne de nombreuses communautés. Dans un pays où l’accès aux soins, à l’éducation et à la nourriture reste précaire, la violence ajoute une couche supplémentaire de désespoir.
Les conséquences humanitaires d’une crise qui s’enlise
Avec plus de 280 000 déplacés rien que dans cette zone, la crise humanitaire s’aggrave rapidement. Les structures de santé sont débordées, les stocks de médicaments s’épuisent, et les routes d’approvisionnement sont menacées par les combats. Les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées sont les plus vulnérables.
Les organisations humanitaires peinent à intervenir en raison des restrictions de mouvement et des risques sécuritaires. Chaque jour sans accès accru signifie plus de souffrances évitables.
Vers une escalade incontrôlable ?
Le Soudan du Sud se trouve à un carrefour dangereux. Les divisions ethniques, exacerbées par la politique, risquent de plonger le pays dans une nouvelle spirale de violence. Les appels à la retenue et à la responsabilité des leaders restent lettre morte pour l’instant.
La communauté internationale suit de près ces développements, consciente que l’instabilité au Soudan du Sud peut avoir des répercussions régionales importantes, notamment avec le conflit voisin au Soudan.
Pour l’heure, les civils du Jonglei paient le prix le plus lourd. Leur quotidien est rythmé par la peur, les déplacements forcés et la perte d’êtres chers. Espérons que des voix raisonnables prévaudront avant qu’il ne soit trop tard pour éviter un nouveau chapitre tragique dans l’histoire de ce jeune pays.
La situation évolue rapidement, et chaque jour apporte son lot de nouvelles informations. Les populations locales méritent protection, justice et paix durable. Sans une désescalade immédiate et des mesures concrètes, le risque d’atrocités plus larges reste très élevé.









