Un système de santé au bord de l’effondrement
Depuis son indépendance en 2011, le Soudan du Sud accumule des revenus pétroliers colossaux, dépassant les 25 milliards de dollars. Pourtant, ces ressources ne profitent quasiment pas à la population. Les infrastructures médicales restent rudimentaires, les personnels soignants sous-payés ou impayés, et l’accès aux soins relève souvent du parcours du combattant. Dans de nombreuses régions, les routes inexistantes ou impraticables pendant la saison des pluies empêchent même d’atteindre un centre de santé avant que les pathologies ne deviennent mortelles.
Les conflits armés persistants aggravent cette situation. Des zones entières, comme l’État du Jonglei, connaissent des affrontements récurrents qui détruisent les rares structures existantes et forcent les populations à fuir. Les blessés, qu’ils soient civils ou militaires, se retrouvent souvent abandonnés à leur sort, sans évacuation ni traitement rapide. Seules les interventions d’organisations humanitaires permettent parfois de sauver des vies.
Les élites soignées à l’étranger, le peuple livré à lui-même
Le cas du gouverneur d’un État touché par les violences, transporté au Kenya pour une simple crise hypertensive, met en lumière les disparités criantes. Tandis que certains officiels bénéficient d’évacuations médicales rapides et de soins de qualité hors du pays, la majorité des citoyens n’ont même pas accès à un médecin de base. Des soldats blessés racontent leur chance d’avoir été pris en charge par des ONG internationales, quand la plupart de leurs camarades gisent sans soins sur le sol des hôpitaux militaires.
Dans ces établissements, le personnel médical reçoit des salaires dérisoires, souvent entre 10 et 50 dollars par mois. Beaucoup de fonctionnaires, y compris dans le secteur de la santé, n’ont pas touché leur paie depuis des mois. Pour maintenir un minimum de service, des organisations humanitaires versent des « incitations » financières aux soignants. Sans cela, les hôpitaux se videraient rapidement de leur personnel qualifié.
« Si nous ne les payons pas, personne ne reste ici. »
Un travailleur humanitaire anonyme
Cette dépendance aux « incitations » extérieures souligne l’incapacité de l’État à assurer le fonctionnement basique de ses services publics. Les patients, eux, se retrouvent parfois allongés à même le sol, avec des pansements imbibés de sang, dans des conditions d’hygiène précaires.
Une allocation budgétaire qui interroge
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Une part infime du budget national est consacrée à la santé publique. En 2023-2024, seulement 0,7 % des dépenses ont été dirigées vers ce secteur essentiel. À titre de comparaison, cette enveloppe équivaut parfois aux seuls frais médicaux couverts pour un haut dirigeant du pays. Cette distorsion reflète des priorités inversées, où les besoins de la population passent après ceux d’une élite restreinte.
En conséquence, environ 80 % des soins médicaux reposent sur l’aide internationale. Des agences onusiennes et des ONG comblent les vides laissés par l’État. Mais cette dépendance pose problème : les financements extérieurs diminuent, forçant certaines organisations à réduire leurs opérations. Sans relais étatique efficace, la population risque de se retrouver encore plus démunie.
La corruption comme moteur principal de la crise
Un rapport récent d’experts internationaux pointe du doigt des pratiques « prédateurs » et une opacité quasi totale dans la gestion des revenus pétroliers. Depuis l’indépendance, ces fonds ont été gérés de manière non transparente, avec des détournements massifs au profit d’intérêts privés. La corruption n’est pas un épiphénomène : elle constitue le principal frein au développement du pays.
Les indicateurs de santé publique stagnent ou régressent. L’espérance de vie reste figée autour de 58 ans depuis 2011. Le taux de mortalité infantile touche 10 % des enfants avant cinq ans. La mortalité maternelle figure parmi les plus élevées au monde. Ces statistiques dramatiques contrastent avec les progrès observés ailleurs en Afrique.
La communauté internationale tire la sonnette d’alarme. Des pays donateurs menacent de suspendre leur aide si les détournements persistent. Le Soudan du Sud reçoit pourtant des montants d’aide proportionnellement parmi les plus élevés au monde par rapport à son PIB. Mais sans réformes profondes, ces fonds risquent de ne pas atteindre leurs destinataires.
« Si les bailleurs de fonds estiment que nous ne pouvons pas obtenir de résultats, ils ne continueront pas à soutenir nos efforts. »
Un haut responsable de l’aide humanitaire onusienne
Les conséquences humaines du chaos sécuritaire
Les violences intercommunautaires et les affrontements entre forces gouvernementales et groupes armés font des milliers de victimes chaque année. Plus de 5 100 civils ont été tués récemment selon des estimations onusiennes, avec des centaines de milliers de déplacés. Le spectre d’une guerre civile généralisée plane, rappelant le conflit des années 2010 qui avait causé environ 400 000 morts.
Dans ce contexte, les travailleurs humanitaires et médicaux exercent leur mission dans des conditions extrêmes. Le pays figure parmi les plus dangereux au monde pour eux. Des installations médicales ont été attaquées à de multiples reprises au cours de l’année écoulée, compliquant encore l’accès aux soins.
Les amputations se multiplient faute de prise en charge rapide des blessures infectées. Les maladies évitables progressent, faute de vaccination et de prévention. La malnutrition touche des millions, aggravant les vulnérabilités sanitaires.
Un pays riche qui laisse mourir ses citoyens
Le paradoxe est saisissant : un pays doté de ressources pétrolières substantielles dépend massivement de l’aide extérieure pour ses besoins les plus basiques. Les revenus du pétrole, au lieu d’alimenter le développement, alimentent des réseaux de patronage et d’enrichissement personnel. Cette réalité mine la confiance des populations et des partenaires internationaux.
Des voix s’élèvent pour exiger plus de transparence et de responsabilité. Des appels à des réformes structurelles se multiplient, afin que les richesses nationales servent enfin l’intérêt général. Mais les changements tardent, tandis que la souffrance continue.
La situation sanitaire reflète un malaise plus large : absence d’État de droit, impunité, priorisation des intérêts privés sur le bien commun. Tant que ces problèmes structurels persisteront, le système de santé public restera en ruine, et des vies continueront d’être perdues inutilement.
Le Soudan du Sud mérite mieux. Sa population aspire à un avenir où les revenus pétroliers financent des hôpitaux fonctionnels, des écoles, des routes. Pour l’instant, le chemin reste long, semé d’obstacles politiques et de défis sécuritaires. Mais l’urgence humanitaire impose d’agir sans délai, avant que la crise ne devienne irréversible.
Les témoignages des soignants, des patients et des humanitaires convergent tous vers le même constat : sans une gouvernance responsable et transparente, la santé publique continuera de payer le prix fort. Le plus jeune pays du monde risque de rester, pour longtemps encore, l’un des plus fragiles sur le plan sanitaire.









