Imaginez un pays déjà fragilisé par des décennies de conflits, qui décide du jour au lendemain de couper tous les ponts avec l’un de ses principaux partenaires économiques et militaires. C’est exactement ce qui vient de se produire en Somalie. Le gouvernement fédéral a pris une décision radicale : annuler l’ensemble des accords signés avec les Émirats arabes unis. Une rupture qui n’est pas seulement diplomatique, mais qui touche au cœur même de la souveraineté nationale.
Ce lundi, le Conseil des ministres somalien a officialisé ce qui ressemblait déjà à une crise larvée depuis plusieurs mois. Dans un communiqué clair et sans ambiguïté, les autorités ont invoqué des « actions hostiles » et des « preuves convaincantes » d’ingérence directe dans les affaires intérieures du pays. La pilule est d’autant plus difficile à avaler que les Émirats étaient perçus, jusqu’à récemment, comme un allié stratégique dans une région où les amis se comptent sur les doigts d’une main.
Une rupture aux multiples visages
La décision somalienne ne se limite pas à un simple geste symbolique. Elle concerne tous les domaines de coopération : sécurité, défense, économie, infrastructures portuaires. Plusieurs ports stratégiques sont directement visés par cette annulation, ce qui laisse présager des remous importants dans le commerce maritime régional.
Les ports au cœur du contentieux
Le port de Berbera, situé dans la région autoproclamée du Somaliland, est depuis plusieurs années sous gestion d’une importante entreprise émiratie. Ce site occupe une position géographique exceptionnelle, à l’entrée du détroit de Bab-el-Mandeb, l’un des passages maritimes les plus fréquentés et les plus stratégiques au monde. Des millions de barils de pétrole et une grande partie du commerce mondial y transitent chaque jour.
Mais Berbera n’est pas le seul port concerné. Bosaso, dans le Puntland au nord-est, et Kismayo, dans le Jubaland au sud-ouest, entrent également dans le viseur de Mogadiscio. Ces trois infrastructures représentent des points d’ancrage cruciaux pour les ambitions régionales des Émirats. Leur mise en cause directe dans l’annulation des accords traduit une volonté ferme de reprendre le contrôle sur ces actifs stratégiques.
Pour beaucoup d’observateurs, cette mesure constitue une réponse proportionnée à ce que le gouvernement fédéral considère comme une atteinte répétée à son autorité. Les Émirats auraient, selon les autorités somaliennes, outrepassé leurs prérogatives en s’appuyant sur des entités régionales pour contourner le pouvoir central.
Le Somaliland : la pomme de discorde principale
Le Somaliland, cette entité autoproclamée indépendante depuis 1991, occupe une place centrale dans la crise actuelle. Ce territoire représente plus du quart de la superficie revendiquée par la Somalie fédérale. Malgré son statut non reconnu internationalement jusqu’à très récemment, il parvient à maintenir une stabilité relative dans un pays miné par l’insécurité et les luttes intestines.
La situation a brutalement évolué fin décembre dernier lorsqu’un pays a décidé de reconnaître officiellement le Somaliland comme État souverain et indépendant. Cette reconnaissance a été perçue à Mogadiscio comme une provocation majeure, une menace directe à l’intégrité territoriale du pays. Le président somalien n’a pas mâché ses mots, qualifiant cet acte de véritable danger pour la stabilité de toute la Corne de l’Afrique.
De nombreux analystes estiment que les Émirats ont joué un rôle déterminant dans cette reconnaissance. Leur silence assourdissant face à cette décision, contrairement à d’autres puissances régionales, n’a fait qu’alimenter les soupçons de Mogadiscio. Pour le gouvernement fédéral, il s’agit d’une stratégie délibérée visant à affaiblir l’État central somalien en soutenant des entités centrifuges.
« La patience du gouvernement fédéral a des limites. Les ingérences répétées et le double discours ont fini par épuiser notre tolérance. »
Un haut responsable du palais présidentiel somalien
Cette citation illustre parfaitement le sentiment qui prévaut aujourd’hui à Mogadiscio : celui d’avoir été trahi par un partenaire qui jouait sur plusieurs tableaux.
L’affaire de l’exfiltration yéménite
Mais la reconnaissance du Somaliland n’est pas le seul grief reproché aux Émirats. Une autre affaire, plus récente et particulièrement embarrassante, a précipité la rupture. Il s’agit de l’exfiltration présumée d’un important chef séparatiste yéménite vers Abou Dhabi, via le territoire somalien.
La coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen a publiquement affirmé que cet individu, soutenu par les Émirats, avait transité par les ports de Berbera et de Mogadiscio avant d’être acheminé vers la capitale émiratie. Une opération qui aurait été menée sans aucune autorisation des autorités somaliennes compétentes.
L’agence somalienne de l’immigration a immédiatement ouvert une enquête sur cette « utilisation non autorisée » de l’espace aérien et des infrastructures aéroportuaires nationales. Pour beaucoup, cet incident représente l’élément déclencheur qui a fait basculer la relation déjà tendue vers une rupture complète.
Contexte régional : entre rivalités et intérêts stratégiques
Pour comprendre l’ampleur de cette crise, il faut replacer les événements dans leur contexte régional plus large. La Corne de l’Afrique et le golfe d’Aden constituent une zone de friction permanente entre plusieurs puissances : Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Turquie, Iran, et bien entendu les acteurs locaux.
Les Émirats et l’Arabie saoudite, autrefois alliés dans la guerre au Yémen contre les rebelles houthis, se retrouvent aujourd’hui à soutenir des factions opposées sur plusieurs théâtres. Cette rivalité larvée s’exprime particulièrement au Soudan, mais aussi en Somalie à travers le soutien différencié apporté aux diverses entités régionales.
Le positionnement stratégique du Somaliland sur le détroit de Bab-el-Mandeb explique en grande partie pourquoi ce territoire suscite autant d’intérêts. Contrôler ou influencer cette zone revient à disposer d’un levier considérable sur le commerce maritime mondial et sur les routes pétrolières.
Conséquences pour la Somalie fédérale
À court terme, cette rupture risque de créer un vide important dans plusieurs secteurs. Les accords annulés couvraient des domaines essentiels : formation militaire, équipements de sécurité, investissements dans les infrastructures. Leur disparition soudaine pourrait fragiliser davantage un État déjà aux prises avec l’insurrection islamiste et des tensions internes permanentes.
Sur le plan diplomatique, Mogadiscio espère sans doute que cette mesure forte enverra un message clair à l’ensemble des partenaires internationaux : la Somalie ne tolérera plus les ingérences qui contournent ses institutions centrales. Reste à savoir si cette posture inflexible trouvera des soutiens régionaux et internationaux suffisants pour compenser la perte d’un partenaire aussi influent que les Émirats.
Le Somaliland : entre stabilité et isolement
De son côté, le Somaliland observe la situation avec un mélange d’espoir et de prudence. La reconnaissance récente dont il a bénéficié constitue une avancée majeure dans sa quête de légitimité internationale. Pourtant, cette reconnaissance isolée ne change pas fondamentalement sa situation : le territoire reste dépendant économiquement et politiquement de soutiens extérieurs.
La rupture entre Mogadiscio et Abou Dhabi pourrait paradoxalement renforcer la position du Somaliland à court terme, en accentuant le désengagement émirati vis-à-vis du gouvernement fédéral. Mais à moyen terme, une escalade des tensions risquerait de déstabiliser l’ensemble de la région, y compris ce territoire qui fait figure d’îlot de stabilité relative.
Vers une recomposition des alliances régionales ?
Cette crise intervient dans un contexte où les équilibres régionaux évoluent rapidement. La Turquie maintient une présence militaire significative en Somalie, tandis que l’Égypte et l’Érythrée observent attentivement les développements. Chacun cherche à renforcer ses positions dans cette zone stratégique reliant la mer Rouge à l’océan Indien.
Pour la Somalie fédérale, l’enjeu est existentiel : préserver son unité territoriale face aux forces centrifuges internes et aux ingérences externes. La décision d’annuler les accords avec les Émirats constitue un pari risqué, mais peut-être nécessaire pour réaffirmer sa souveraineté.
Les semaines et les mois à venir seront déterminants. Les réactions des autres capitales régionales, les éventuelles médiations, les repositionnements économiques et militaires dessineront le nouveau paysage géopolitique de la Corne de l’Afrique. Une chose est sûre : la rupture entre Mogadiscio et Abou Dhabi marque un tournant dont les répercussions se feront sentir bien au-delà des frontières somaliennes.
Dans cette partie du monde où les alliances se font et se défont au gré des intérêts stratégiques, la Somalie vient de rappeler qu’elle entend désormais peser dans le jeu régional, même au prix d’une solitude temporaire. Reste à voir si ce choix audacieux portera ses fruits ou si, au contraire, il accentuera la vulnérabilité d’un pays déjà terriblement fragilisé.
La Corne de l’Afrique, carrefour de rivalités anciennes et nouvelles, continue de réserver son lot de surprises. Cette dernière crise en est une illustration supplémentaire, et probablement pas la dernière.
Points clés à retenir
- Annulation totale des accords bilatéraux Somalie-Émirats arabes unis
- Mise en cause directe des ports de Berbera, Bosaso et Kismayo
- Rôle présumé des Émirats dans la reconnaissance israélienne du Somaliland
- Exfiltration d’un séparatiste yéménite via le territoire somalien
- Message fort de Mogadiscio sur sa souveraineté et son unité territoriale
Cette crise diplomatique ouvre une nouvelle séquence dans les relations complexes entre les États du Golfe et ceux de la Corne de l’Afrique. Elle rappelle que dans cette région, aucun partenariat n’est éternel lorsque la question de la souveraineté nationale est en jeu.
Les prochains développements seront scrutés avec la plus grande attention par tous les acteurs qui ont des intérêts dans cette zone stratégique. Car au-delà du différend bilatéral, c’est l’équilibre régional tout entier qui pourrait s’en trouver modifié.









