Imaginez un chauffeur qui traverse des centaines de kilomètres de terres arides, le regard fixé sur l’horizon craquelé par la sécheresse, guettant non seulement les mines enfouies mais surtout les silhouettes armées qui surgissent au détour d’un virage. Chaque poste de contrôle devient une épreuve où la vie peut basculer pour quelques billets. En Somalie centrale, cette réalité quotidienne a pris un tournant dramatique ces dernières années.
Quand les protecteurs deviennent bourreaux
Depuis 2023, les plaines centrales de la Somalie sont le théâtre d’un phénomène paradoxal. Pour contrer l’emprise des islamistes shebab, liés à Al-Qaïda, les autorités ont massivement armé des milices issues de clans locaux. L’objectif semblait clair : mobiliser des combattants motivés par la défense de leur territoire contre un ennemi honni. Au début, la population a souvent accueilli ces groupes avec soulagement.
Mais rapidement, le vent a tourné. Les mêmes armes destinées à libérer les villages sont désormais pointées sur les habitants. Les témoignages concordent : les miliciens imposent leur loi, rackettent les voyageurs, violent les règles les plus élémentaires et plongent les communautés dans une peur permanente.
La routine cauchemardesque des chauffeurs
Pour les conducteurs de camions qui relient le port septentrional de Bossasso à la province de Hiran, chaque trajet est une loterie mortelle. Zakeriya Hersi, la trentaine, connaît par cœur ces routes dévastées. Il scrute le sol à la recherche de fils tendus ou de douilles suspectes, mais depuis peu, son angoisse principale porte un nom : les miliciens postés aux barrages improvisés.
« On nous force à nous arrêter, arme au poing. Même après avoir payé, on n’est jamais sûr de repartir vivant », confie-t-il. Les sommes exigées varient selon l’humeur des hommes en armes. Refuser, discuter ou simplement sembler hésiter peut coûter cher.
« Nous ne pouvons même plus respirer à cause de la peur. »
Ce sentiment d’oppression permanente contraste violemment avec la période où les shebab contrôlaient ces axes. À l’époque, les chauffeurs payaient une taxe fixe, souvent lourde, mais prévisible. Une fois l’impôt acquitté, le passage était garanti. Aujourd’hui, l’arbitraire règne.
Un milicien ivre et une balle qui ne part pas
Bashar Ali, un autre chauffeur, se souvient encore d’un épisode survenu en décembre 2024 près de Mataban. Alors qu’il approchait d’un barrage, un milicien a tiré en l’air pour arrêter son bus rempli de passagers. L’homme empestait l’alcool. Il réclamait 200 dollars.
Après négociation, Bashar a tendu 20 dollars. Furieux, le milicien a arraché le téléphone du chauffeur et a vidé un chargeur dessus. Puis il a pointé son AK-47 sur la poitrine de Bashar et a pressé la détente. Par miracle, l’arme s’est enrayée. Le milicien, déséquilibré par l’ivresse, s’est effondré.
« Je pratique le wudu avant chaque voyage, en espérant une protection divine. »
Ces récits ne sont pas isolés. L’alcool, interdit par les shebab, circule désormais librement parmi certains miliciens, aggravant leur imprévisibilité.
La stratégie inspirée du “réveil sunnite” irakien
Le choix d’armer des milices claniques n’est pas né d’un coup de tête. Il s’inspire directement de la tactique américaine en Irak dans les années 2000 : armer des tribus sunnites pour contrer Al-Qaïda en Irak. En Somalie, le clan Hawadle a été le principal bénéficiaire. Ses combattants, surnommés Macwiisley en référence au sarong traditionnel, ont reçu armes, munitions et soutien logistique.
Cette alliance a porté ses fruits initiaux. Les Macwiisley ont fourni des renseignements précieux, ont mobilisé des centaines d’hommes et ont permis de reconquérir plusieurs zones. Le gouvernement y a gagné une légitimité locale temporaire et une force supplétive bon marché.
Mais le revers de la médaille est apparu très vite. En donnant un pouvoir quasi-absolu à ces groupes, les autorités ont créé des fiefs incontrôlables. Les Macwiisley ont commencé à se comporter comme des seigneurs de guerre locaux.
Violences sexuelles, homicides… les tribunaux débordés
En février 2025, le responsable du tribunal militaire de la capitale a révélé une réalité glaçante : les dossiers concernant les exactions des Macwiisley – homicides, violences sexuelles, pillages – dominaient désormais les affaires jugées. Les plaintes se multipliaient, mais les poursuites restaient rares.
Les habitants de la province de Hiran, en particulier autour de Beledweyne, décrivent un quotidien marqué par l’humiliation et l’arbitraire. Les miliciens rackettent, molestent et parfois enlèvent des civils sans motif clair.
« Le gouvernement nous a abandonnés quand on en avait le plus besoin. »
Amina Hussein, jeune habitante de Beledweyne, exprime le désarroi général. Elle et beaucoup d’autres avaient espéré que l’arrivée des Macwiisley signerait la fin du cauchemar shebab. Au lieu de cela, un nouveau cauchemar a commencé.
La contre-offensive shebab de 2025
Face à ces dérives, les shebab ont su rebondir. En 2025, ils ont lancé une contre-offensive d’envergure. Selon un décompte effectué sur le terrain, ils ont repris au moins 14 localités dans Hiran et 28 dans le Moyen Shabelle voisin.
Leur méthode a évolué. Plutôt que de punir collectivement les communautés accusées de collaboration, ils ont privilégié la négociation. Des appels téléphoniques aux anciens de clans, des promesses de réconciliation, la possibilité pour les miliciens Macwiisley de conserver leurs armes en échange d’une reddition : ces gestes ont permis de retourner une partie de la population.
Un chercheur spécialisé dans la Corne de l’Afrique explique que cette approche a forgé un récit extrêmement efficace pour les shebab : le gouvernement est incapable de protéger ses citoyens, incapable de tenir le terrain conquis, incapable d’honorer ses engagements.
Un vide sécuritaire qui profite aux extrémistes
Le paradoxe est saisissant. En armant des milices pour affaiblir les islamistes, l’État somalien a finalement renforcé leur propagande. Là où les shebab imposaient une discipline stricte (souvent cruelle), les Macwiisley ont apporté le chaos et l’impunité.
Les chauffeurs, les commerçants, les familles entières se retrouvent coincés entre deux feux. Payer les shebab offrait une certaine prévisibilité ; payer les miliciens gouvernementaux expose à l’arbitraire le plus total.
Ce basculement illustre une leçon amère des conflits asymétriques : armer des groupes locaux peut produire des résultats militaires rapides, mais sans contrôle strict, ces mêmes groupes deviennent rapidement une menace aussi grave – sinon plus – que l’ennemi initial.
Les conséquences humaines derrière les lignes de front
Au-delà des statistiques de villes reprises ou perdues, ce sont les vies ordinaires qui se trouvent broyées. Les femmes craignent les passages près des barrages, les enfants voient leurs pères humiliés, les commerçants hésitent à s’approvisionner. La peur s’installe durablement.
Dans les villages repris par les shebab, certains habitants rapportent paradoxalement un retour à un semblant d’ordre : taxes fixes, jugements rapides, moins d’alcool et d’exactions aléatoires. Ce contraste renforce le discours des islamistes selon lequel ils sont, malgré leur violence, plus fiables que l’État.
Quelle issue pour la Somalie centrale ?
La situation actuelle pose des questions fondamentales sur la stratégie antiterroriste en Somalie. Peut-on vraiment vaincre un groupe comme les shebab sans une gouvernance locale crédible ? Peut-on armer des milices sans risquer de créer de nouveaux seigneurs de guerre ?
Pour l’instant, les plaines centrales restent un champ de ruines où se croisent mines, checkpoints et rancœurs claniques. Les habitants, eux, continuent de prier avant chaque déplacement, espérant simplement arriver à destination vivants.
Le cycle de violence semble loin de s’arrêter. Chaque nouvelle milice armée, chaque barrage érigé, chaque balle tirée par mégarde ou par colère alimente la spirale. Et pendant ce temps, les shebab regardent, attendent et récupèrent du terrain – et des cœurs.
Dans cette région oubliée du monde, la quête de sécurité a paradoxalement engendré plus d’insécurité encore. Une tragédie qui se répète, kilomètre après kilomètre, sur des routes poussiéreuses où la peur est devenue la seule constante.









