Imaginez des quartiers entiers sous l’eau, des familles qui perdent tout à chaque typhon, et, quelque part dans des bureaux climatisés, des millions de dollars censés protéger ces mêmes familles qui s’évaporent dans des projets… qui n’ont jamais vu le jour. C’est la réalité qui a mis des dizaines de milliers de Philippins dans les rues de Manille ce dimanche. La goutte d’eau qui a fait déborder une colère déjà immense.
Un scandale qui touche au cœur des Philippins
Depuis plusieurs mois, le pays est frappé par une série de typhons particulièrement violents. Des villages entiers submergés, des routes coupées, des dizaines de morts. À chaque catastrophe, la même question revient : où sont passés les milliards promis pour la gestion des inondations ?
La réponse est tombée comme un coup de tonnerre : une grande partie de ces fonds a servi à financer des projets totalement fictifs. Des barrages qui n’existent pas, des canaux jamais creusés, des pompes jamais installées. Des centaines de millions de dollars volatilisés.
Le crocodile, nouveau symbole de la lutte
Dans la manifestation, un détail a particulièrement marqué les esprits : des pancartes en forme de crocodile. Pourquoi un crocodile ? Parce qu’aux Philippines, le terme buwaya – crocodile – est depuis longtemps utilisé pour désigner les politiciens corrompus qui « dévorent » l’argent public.
En brandissant ces crocodiles en carton sous la pluie de Manille, les manifestants ont envoyé un message clair : ils en ont assez de voir leur argent public se faire avaler par des prédateurs en costume.
« Jetez-les en prison maintenant ! »
Le cri repris par des milliers de voix dans les rues
Des morts à cause de la corruption
Pour beaucoup, ce scandale n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une question de vies humaines. Jessie, une étudiante de vingt ans présente à la manifestation, ne mâche pas ses mots :
« Il y a des gens qui sont morts à cause de cette corruption. »
Et elle n’est pas la seule à le penser. À chaque typhon, les images sont les mêmes : des enfants emportés par les eaux, des maisons détruites, des secours qui arrivent trop tard. Tout cela parce que l’argent censé prévenir ces drames a été détourné.
Un président sous pression
Ferdinand Marcos Jr., élu en 2022 sur la promesse d’un « nouveau départ », se retrouve aujourd’hui au cœur de la tempête. Le scandale touche des alliés, des proches, des membres de son administration. Même ses adversaires politiques sont éclaboussés.
Il avait lui-même évoqué le problème dans son discours sur l’état de la nation en juillet, après des semaines d’inondations particulièrement meurtrières. Mais pour beaucoup de manifestants, les mots ne suffisent plus.
« J’espère que le président sera déterminé à mettre en prison les responsables, que ce soient ses proches ou des sénateurs. »
Azon Tobiano, 68 ans, venue manifester avec sa petite-fille
Les premiers « petits poissons » tombent
Il y a quelques jours, les premières arrestations ont eu lieu : huit cadres du Département des travaux publics et des autoroutes. Le gouvernement promet que ce n’est qu’un début et parle de « gros poissons » qui seront bientôt arrêtés.
Mais dans la rue, on reste sceptique. Les scandales de corruption sont une constante dans l’histoire philippine. Et trop souvent, les responsables finissent par s’en sortir avec des peines légères… ou pas de peine du tout.
Une mobilisation sous haute tension
Pour encadrer la manifestation de dimanche, plus de 17 000 policiers avaient été déployés dans la capitale. Une présence massive qui rappelle les affrontements de septembre : des heurts violents, des manifestants masqués, plus de 200 arrestations.
Cette fois, la journée est restée globalement pacifique. Mais la tension était palpable. Car pour beaucoup, c’est plus qu’une manifestation : c’est un ultimatum.
L’Église entre dans la danse
Parmi les voix qui se font entendre, celle du Conseil national des églises des Philippines. Pour Mervin Toquero, un de ses représentants :
« Il est impossible que cette corruption ait eu lieu à l’insu des hauts responsables. »
Dans un pays profondément catholique, le soutien des églises à la mobilisation pèse lourd. Il donne à la contestation une dimension morale difficile à ignorer.
Ce scandale n’est pas isolé. Il s’inscrit dans une longue série de détournements qui ont marqué l’histoire récente du pays. Mais cette fois, la colère semble différente. Plus profonde. Plus déterminée.
Parce qu’on ne parle pas seulement d’argent. On parle de vies perdues. De familles détruites. D’un sentiment d’abandon face à des catastrophes qui reviennent chaque année, plus fortes, plus destructrices.
Et quand les Philippins descendent dans la rue avec des crocodiles en carton sous la pluie, c’est tout un pays qui dit : « Ça suffit. »
La question maintenant est simple : le gouvernement va-t-il enfin écouter ? Ou faudra-t-il que la colère monte encore pour que justice soit faite ?
Un peuple qui se lève sous la pluie avec des crocodiles en carton, c’est une image qui restera. Elle dit tout de la rage et de l’espoir mêlés qui habitent aujourd’hui les Philippins.
Le combat ne fait que commencer.









