Une phrase prononcée récemment continue de faire des vagues dans le paysage politique et médiatique français. Elle est courte, apparemment anodine, et pourtant elle condense à elle seule de nombreuses tensions qui traversent notre société depuis des décennies : identité, nationalité, filiation, mémoire coloniale, reconnaissance des parcours migratoires… Tout cela en une dizaine de mots.
La déclaration en question concerne le grand-père d’un député nationalement connu, et elle émane d’une figure politique elle-même issue de l’immigration maghrébine et très implantée localement. Ce qui aurait pu rester une petite phrase de couloir ou une boutade entre élus prend soudain une résonance nationale. Pourquoi ? Parce qu’elle touche précisément ce que beaucoup considèrent comme un nerf à vif de la société française contemporaine.
Une phrase qui résume bien des débats non résolus
En substance, l’élue explique que le grand-père du député en question ne peut pas être considéré comme algérien… pour la seule et unique raison qu’il est né en Algérie. Pas d’engagement militant, pas de combat nationaliste, pas de lien culturel revendiqué : juste le lieu de naissance. Et cela suffirait, selon elle, à retirer toute légitimité algérienne à cette ascendance.
Derrière cette logique se dessine immédiatement une question beaucoup plus vaste : à partir de quand est-on « vraiment » algérien, marocain, tunisien, sénégalais… ou français d’ailleurs ? Le droit du sol suffit-il ? Le droit du sang ? La langue parlée à la maison ? La religion pratiquée ? L’implication dans la vie associative du pays d’origine ? Ou bien tout cela à la fois, dans des proportions variables selon les interlocuteurs ?
Le droit du sol en question… même dans le pays d’origine
Ce qui frappe dans la déclaration, c’est qu’elle semble appliquer à l’Algérie un raisonnement que certains reprochent précisément à la France : le droit du sol ne suffirait pas à faire de quelqu’un un « vrai » membre de la nation. Ironie de l’histoire : voilà qu’une personnalité politique française d’origine algérienne semble reprendre à son compte une critique souvent adressée au modèle républicain français.
En Algérie, le droit du sol existe bel et bien dans la loi. L’article 6 du code de la nationalité algérienne de 1970 (modifié plusieurs fois depuis) dispose que « est algérien l’enfant né en Algérie de parents étrangers si l’un d’eux y est né également ». On est donc très proche du droit du sol « à la française ». Pourtant, dans le discours courant, dans les familles, dans les imaginaires, naître sur le sol algérien ne suffit pas toujours pour être perçu comme « pleinement » algérien.
Cette ambivalence existe dans de très nombreux pays anciennement colonisés : la naissance sur le territoire est un critère juridique, mais pas nécessairement un critère affectif ou identitaire suffisant. Il faut souvent y ajouter la « souche », la langue arabe parlée dès l’enfance, l’islam pratiqué, les liens familiaux maintenus… Autant de marqueurs qui, pour certains, pèsent plus lourd que le simple acte de naissance.
Quand l’identité devient un outil politique
Dans le cas présent, la phrase dépasse largement le cadre d’une simple discussion généalogique. Elle s’inscrit dans un contexte politique précis. Le député visé est connu pour ses prises de position très tranchées, parfois radicales, sur les questions de police, de justice, d’immigration, de Palestine, de banlieues… Il est régulièrement accusé par ses adversaires de « communautarisme », d’« indigénisme » ou de « haine de la France ».
En lui contestant l’authenticité algérienne de son ascendance, l’élue semble vouloir lui retirer une forme de légitimité pour parler au nom de certaines populations issues de l’immigration maghrébine. Le message implicite pourrait se résumer ainsi : « Tu n’es pas assez algérien pour incarner cette cause, donc tes combats ne sont pas vraiment les nôtres. »
« On ne peut pas revendiquer une identité quand cela arrange et la rejeter quand elle dérange. »
Cette logique de « pureté identitaire » n’est pas nouvelle. Elle ressurgit régulièrement dans les débats sur l’immigration, la double nationalité, le communautarisme, l’intégration… Mais elle est particulièrement frappante quand elle émane de personnes elles-mêmes issues de ces mêmes parcours migratoires.
La France face à ses propres paradoxes identitaires
Ce type de controverse met en lumière un malaise profond : la France n’a toujours pas complètement tranché la question de ce que signifie être français « à part entière » quand on a des parents, grands-parents ou arrière-grands-parents venus d’ailleurs.
D’un côté, le discours républicain universaliste répète que la nationalité française transcende les origines ethniques, culturelles ou religieuses. De l’autre, la réalité sociale, les discriminations, les assignations identitaires, les statistiques ethniques cachées, les contrôles au faciès, les difficultés d’accès à certains emplois… rappellent constamment que l’origine continue de peser très lourd.
Dans ce contexte, il n’est pas étonnant que certains enfants et petits-enfants d’immigrés se sentent parfois contraints de sur-jouer leur attachement à la France pour être acceptés… et que d’autres, au contraire, mettent en avant leurs racines pour revendiquer une forme de reconnaissance ou de réparation historique.
Les conséquences d’une surenchère identitaire
Quand les débats sur l’identité deviennent des joutes de pureté, tout le monde finit par y perdre.
Les personnes issues de l’immigration peuvent se sentir sommées de choisir leur camp, de prouver sans cesse leur loyauté, de renier une partie d’elles-mêmes pour être acceptées. Les Français « de souche » (expression elle-même très contestable) peuvent se sentir menacés dans leur identité majoritaire. Et la société dans son ensemble se polarise un peu plus à chaque nouvel épisode.
- La surenchère identitaire renforce les communautarismes qu’elle prétend combattre
- Elle empêche tout débat apaisé sur les vraies questions : école, emploi, logement, sécurité, égalité des chances
- Elle alimente les extrêmes de tous bords
- Elle rend presque impossible la construction d’un récit national commun
Et pourtant, la majorité des Français, toutes origines confondues, aspirent simplement à vivre ensemble sans avoir à justifier en permanence leur légitimité à être là.
Et si on parlait d’autre chose ?
Plutôt que de se demander qui est « assez » algérien, « assez » français, « assez » musulman, « assez » laïc… et si on se demandait plutôt :
- Comment faire en sorte que chacun, quelle que soit son histoire familiale, se sente pleinement chez lui en France ?
- Comment lutter efficacement contre les discriminations sans tomber dans la surenchère victimaire ?
- Comment transmettre à la fois les valeurs républicaines et le respect des cultures d’origine sans que cela devienne contradictoire ?
- Comment apaiser les mémoires blessées de la colonisation sans rouvrir en permanence de vieilles plaies ?
Ces questions sont évidemment beaucoup plus difficiles à traiter que les polémiques sur Twitter ou les petites phrases choc. Mais elles sont aussi infiniment plus utiles pour l’avenir du pays.
Conclusion : sortir de la spirale
La polémique autour de cette phrase sur le grand-père de Sébastien Delogu n’est qu’un symptôme. Symptôme d’une société qui n’a pas encore trouvé son équilibre entre universalisme républicain et reconnaissance des diversités. Symptôme d’un débat public qui préfère souvent le clash à la nuance. Symptôme aussi d’une classe politique qui, parfois, instrumentalise l’identité pour marquer des points plutôt que pour construire.
Il est temps de sortir de cette spirale. Pas en niant les tensions, pas en prétendant que tout va bien, mais en acceptant que l’identité est plurielle, mouvante, contradictoire… et que c’est précisément cette complexité qui fait la richesse d’une nation.
Être français aujourd’hui, c’est pouvoir être à la fois fils ou petit-fils d’immigré algérien, petit-fils de harki, descendant de pieds-noirs, enfant de la Creuse, héritier d’une tradition juive séfarade, breton revendiqué, musulman pratiquant, athée militant… et se sentir chez soi partout dans le pays. Sans avoir à choisir. Sans avoir à prouver. Sans avoir à se justifier.
C’est un idéal. Il est loin d’être atteint. Mais c’est sans doute le seul horizon qui vaille la peine d’être poursuivi.
Et vous, qu’est-ce qui fait qu’on est « vraiment » français, algérien, ou les deux à la fois ?
Partagez votre expérience et votre ressenti en commentaire. Vos témoignages sont précieux pour enrichir le débat.
Article publié le 3 février 2026 – mis à jour le 3 février 2026









