Imaginez une mère, dans une maison modeste, tenant une photo de son fils emprisonné, sans nouvelles depuis des années. Au Salvador, des milliers de familles vivent cette réalité, prises dans l’étau d’une politique sécuritaire controversée. Depuis 2022, le régime d’exception instauré par le président Nayib Bukele a bouleversé des vies, emprisonnant près de 88 000 personnes dans une lutte acharnée contre les gangs. Si la violence a diminué, le prix humain est lourd : des innocents croupissent derrière les barreaux, sans procès, dans une attente insoutenable.
Une guerre contre les gangs aux conséquences humaines
Depuis trois ans, le Salvador vit sous un régime d’exception permettant des arrestations sans mandat. Cette mesure, visant à éradiquer les gangs comme la Mara Salvatrucha ou Barrio 18, a transformé le pays. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux d’homicides a chuté, faisant du Salvador un modèle pour certains en matière de sécurité. Mais à quel coût ? Des familles, comme celle d’Ana Mercedes Garcia, dénoncent l’arrestation arbitraire de leurs proches, souvent sans preuves.
Ana, 63 ans, vit dans un petit village près de San Salvador. Son fils, Ricardo Ernesto Martinez, ouvrier de 31 ans, a été arrêté en mai 2022. Accusé d’appartenir à un gang, il reste en prison malgré l’absence de preuves. Ana affirme qu’il n’a ni tatouages ni antécédents judiciaires, des marqueurs souvent associés aux membres de gangs. Pourtant, les autorités ignorent les décisions du parquet réclamant sa libération.
“C’est injuste qu’il reste en prison plus longtemps. Il n’a rien fait, il n’a aucun tatouage, aucun passé criminel.”
Ana Mercedes Garcia, mère d’un détenu
Des détentions prolongées sans procès
Le Parlement salvadorien, dominé par le parti au pouvoir, a récemment prolongé la détention de milliers de personnes en attente de procès. Cette décision, prise mi-août, concerne environ 88 000 détenus. Pour beaucoup, comme Ricardo, la détention provisoire s’étire sur des années, sans perspective de jugement. Les visites en prison sont interdites, et les familles restent dans l’ignorance totale de l’état de santé de leurs proches.
Dans le cas de Ricardo, Ana a reçu une demande inhabituelle en mai : acheter un jean et un t-shirt jaune pour son fils, envoyé travailler avec d’autres détenus. Ce fut le seul signe de vie en trois ans. Cette situation illustre un système où les droits fondamentaux semblent suspendus, transformant la détention en une condamnation anticipée, selon l’ONG Cristosal.
Chiffres clés :
- 88 000 personnes emprisonnées depuis 2022
- Prolongation de la détention sans procès mi-août
- 600 procès collectifs prévus pour des milliers de détenus
Des procès collectifs qui inquiètent
Le Salvador planifie environ 600 procès collectifs, regroupant parfois jusqu’à 1 200 détenus par audience. Cette approche, critiquée pour son caractère expéditif, fait craindre des erreurs judiciaires massives. Félix Lopez, avocat et père d’un détenu, souligne que ces procès violent le principe d’individualisation de la responsabilité pénale. “Dans ce type de procédure, beaucoup d’innocents seront condamnés”, déplore-t-il.
Juana Fuentes, 54 ans, partage cette angoisse. Son fils, Nelson Antonio Fuentes, 23 ans, a été arrêté en avril 2022 alors qu’il se rendait à son travail. Sans nouvelles pendant des années, elle a découvert en juillet 2025 une vidéo sur les réseaux sociaux montrant Nelson travaillant à la reconstruction d’une école. Il sera jugé avec des inconnus, dans un procès collectif qui pourrait sceller son sort sans distinction.
“Je voudrais qu’ils enquêtent correctement sur chaque cas et que les innocents soient libérés.”
Juana Fuentes, mère d’un détenu
Une justice sous pression
Les organisations de défense des droits humains, comme Cristosal, dénoncent une justice sous influence politique. La prolongation des détentions, jugée “irrationnelle” par l’ONG, transforme la détention provisoire en une peine sans jugement. Dans le cas de Ricardo, le parquet a reconnu l’absence de preuves dès 2023, mais les autorités pénitentiaires refusent d’appliquer les décisions de libération.
Ce système met les familles dans une situation de désespoir. Sans accès aux détenus, sans informations sur leur état, elles vivent dans l’incertitude. Les rares nouvelles, comme une demande de vêtements ou une vidéo sur les réseaux sociaux, deviennent des miettes d’espoir dans un quotidien marqué par l’angoisse.
Problème | Conséquence |
---|---|
Arrestations sans mandat | Détention d’innocents |
Procès collectifs | Risque d’erreurs judiciaires |
Absence de visites | Angoisse des familles |
Un équilibre fragile entre sécurité et justice
Le régime d’exception a permis de réduire la violence des gangs, un fléau qui a longtemps gangréné le Salvador. Cependant, cette politique sécuritaire soulève des questions éthiques. Peut-on sacrifier les droits de certains au nom de la sécurité collective ? Les familles d’Ana et Juana, parmi tant d’autres, en paient le prix. Leurs fils, accusés sans preuves tangibles, symbolisent les dérives d’un système qui privilégie l’efficacité à la justice.
Pour ces mères, chaque jour est une lutte pour obtenir des nouvelles, une date de procès, ou simplement la liberté de leurs proches. Leur combat met en lumière une réalité complexe : derrière les statistiques de la baisse de la criminalité se cachent des drames humains, des familles brisées, et une justice qui semble avoir perdu son équilibre.
Vers un avenir incertain
Alors que le Salvador prépare ses procès collectifs, l’inquiétude grandit. Les familles, les avocats et les défenseurs des droits humains appellent à une réforme du système judiciaire pour garantir desಸs droits fondamentaux. Sans changement, des milliers d’innocents risquent de rester derrière les barreaux, victimes collatérales d’une guerre sans merci contre les gangs.
Le cas de Ricardo et Nelson illustre un problème systémique : une justice expéditive qui ignore l’individualité des cas. Ana et Juana continuent d’espérer, mais leur voix peine à être entendue dans un pays où la sécurité prime sur tout. Combien de temps devront-elles attendre pour revoir leurs fils ?
Que retenir ?
- Le régime d’exception a emprisonné 88 000 personnes depuis 2022.
- Des milliers d’innocents sont détenus sans procès.
- Les procès collectifs menacent les droits fondamentaux.
- Les familles vivent dans l’angoisse et l’incertitude.
Le Salvador se trouve à la croisée des chemins. La lutte contre les gangs a transformé le pays, mais elle a aussi brisé des vies. Les histoires d’Ana, Juana et tant d’autres rappellent que la justice ne peut être sacrifiée au nom de la sécurité. Leur combat pour la vérité mérite d’être entendu.