Imaginez une île où les lumières s’éteignent plusieurs heures par jour, où les avions restent cloués au sol faute de kérosène, où les hôtels ferment leurs portes faute de touristes et de carburant pour faire tourner la climatisation. Cette réalité n’est pas tirée d’un roman dystopique, mais bien celle que vit Cuba aujourd’hui, pris dans l’étau d’un embargo américain renforcé et d’une crise pétrolière sans précédent. Au cœur de cette tempête, un allié historique sort du silence : la Russie.
Mercredi dernier, les regards se sont tournés vers Moscou où le ministre des Affaires étrangères russe a reçu son homologue cubain. Derrière les poignées de main protocolaires se dessine une déclaration forte : la Russie ne laissera pas tomber son partenaire de longue date. Mais au-delà des mots, quelles sont les implications réelles de cette solidarité affichée ?
Une solidarité russe réaffirmée au plus haut niveau
La rencontre entre Sergueï Lavrov et Bruno Rodriguez n’avait rien d’anodine. Dans un contexte où l’île communiste subit de plein fouet les conséquences de l’embargo américain, le chef de la diplomatie russe a tenu à marteler un message clair : Moscou reste aux côtés de La Havane. Il a parlé de « pleine solidarité » avec le peuple cubain, insistant sur un soutien qui se veut systématique et constant.
Cette prise de position intervient alors que l’île traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire récente. Les livraisons de pétrole vénézuélien, jadis vitale pour l’économie cubaine, se sont brutalement arrêtées sous la pression américaine. Washington n’hésite plus à menacer de sanctions tout pays qui oserait vendre du brut à Cuba.
Face à cette situation asphyxiante, la Russie choisit de ne pas rester spectatrice. Sans dévoiler encore de mesures précises, Lavrov a appelé les États-Unis à faire preuve de « bon sens » et à abandonner tout projet de blocus naval militaire, qualifiant une telle perspective d’absolument inacceptable.
Le contexte d’une crise énergétique sans précédent
Pour comprendre l’ampleur du drame qui se joue à Cuba, il faut plonger dans les réalités quotidiennes des 9,6 millions d’habitants de l’île. Les pénuries de carburant ne touchent pas seulement les véhicules : elles paralysent l’ensemble de l’économie.
Les délestages électriques, autrefois ponctuels, sont devenus quasi permanents dans de nombreuses régions. Les usines tournent au ralenti, les hôpitaux doivent prioriser leurs générateurs, et même les services essentiels peinent à fonctionner correctement.
Le secteur touristique, deuxième source de devises du pays, subit lui aussi de plein fouet cette crise. Plusieurs compagnies aériennes, y compris des transporteurs russes importants, ont annoncé la suspension de leurs vols vers La Havane, tout simplement parce qu’il n’y a plus assez de carburant pour assurer le ravitaillement des appareils à l’arrivée.
Des hôtels emblématiques ont dû fermer temporairement leurs portes, incapables d’offrir les services minimaux attendus par une clientèle internationale exigeante. Cette chute brutale des arrivées touristiques aggrave encore la spirale économique dans laquelle est plongée l’île.
Un embargo américain toujours plus agressif
La situation s’est particulièrement tendue depuis la signature, fin janvier, d’un décret présidentiel américain qualifiant Cuba de « menace extraordinaire » pour la sécurité nationale des États-Unis. Ce texte met explicitement en avant l’alignement croissant de La Havane avec Moscou, présenté comme un « pays hostile ».
Cette rhétorique marque une nouvelle escalade dans la confrontation entre Washington et La Havane. Pour les autorités cubaines, il s’agit ni plus ni moins d’une tentative de justifier le maintien et le durcissement d’un blocus économique vieux de plusieurs décennies.
Du côté russe, on ne mâche pas ses mots : Lavrov a qualifié ce décret d’« absolument inacceptable », soulignant qu’il s’inscrit dans une logique plus large de dégradation de l’ordre international, remplacé selon lui par les pratiques unilatérales américaines.
Nous appelons les États-Unis d’Amérique à faire preuve de bon sens, d’une approche responsable, et à renoncer à leurs projets de blocus naval militaire.
Sergueï Lavrov
Cette citation résume parfaitement la posture russe : condamnation ferme de la politique américaine tout en évitant pour l’instant des engagements trop précis qui pourraient être interprétés comme une provocation directe.
Des liens historiques qui ne se démentent pas
Les relations entre la Russie et Cuba ne datent pas d’hier. Elles remontent à l’époque soviétique, quand Moscou considérait l’île comme un avant-poste stratégique au cœur du continent américain. Après la chute de l’URSS, ces liens s’étaient quelque peu distendus, mais ils n’ont jamais disparu.
Depuis 2022 et le lancement de l’opération militaire russe en Ukraine, les deux pays ont considérablement resserré leurs liens. Cuba fait partie des rares États à n’avoir jamais condamné publiquement l’action russe, préférant maintenir une neutralité bienveillante à l’égard de Moscou.
Bruno Rodriguez l’a rappelé clairement lors de sa visite : malgré les pressions américaines, Cuba n’entend pas modifier sa ligne politique. Cette fidélité affichée est perçue à Moscou comme une preuve de fiabilité dans un monde où les alliances se font et se défont rapidement.
Vers des mesures concrètes ?
Si les déclarations de soutien fusent, les actes concrets restent pour l’instant dans l’ombre. Certains médias russes ont évoqué la possibilité d’un envoi de pétrole sous forme d’« aide humanitaire », une formule qui permettrait à Moscou d’apporter un soutien matériel sans entrer dans une confrontation ouverte avec Washington.
Une telle opération ne serait pas une première. Par le passé, la Russie a déjà fourni du carburant à Cuba dans des périodes de crise aiguë. Reste à savoir si le volume serait suffisant pour inverser la tendance actuelle ou s’il s’agirait plutôt d’un geste symbolique.
La rencontre prévue entre Bruno Rodriguez et Vladimir Poutine pourrait apporter des éléments de réponse. Le Kremlin a tenu à souligner l’importance particulière de cette entrevue, qualifiant Cuba de « pays frère et ami ».
Il s’agit de Cuba, notre pays frère et ami.
Dmitri Peskov, porte-parole du Kremlin
Ces mots simples mais lourds de sens montrent que, malgré les multiples fronts sur lesquels la Russie doit agir, Cuba reste une priorité dans sa politique étrangère.
Les répercussions sur la population cubaine
Au-delà des déclarations diplomatiques, ce sont les Cubains ordinaires qui subissent de plein fouet les conséquences de cette crise. Les files d’attente interminables pour obtenir quelques litres d’essence, les coupures d’électricité qui plongent les quartiers dans le noir, l’impossibilité de se déplacer librement : autant de réalités quotidiennes qui minent le moral de la population.
Le secteur privé, qui avait timidement émergé ces dernières années, voit ses activités paralysées. Les petits entrepreneurs qui avaient misé sur le tourisme ou les services de transport se retrouvent aujourd’hui sans clientèle et sans carburant pour exercer leur activité.
Dans les campagnes, la situation est encore plus préoccupante. Les tracteurs restent immobilisés, les récoltes peinent à être acheminées vers les villes, accentuant les pénuries alimentaires déjà chroniques.
Un nouvel ordre international en question
Plus largement, la crise cubaine s’inscrit dans une réflexion plus globale sur l’évolution de l’ordre mondial. Bruno Rodriguez a exprimé une « profonde inquiétude » face à ce qu’il décrit comme le remplacement progressif des règles internationales par les pratiques unilatérales américaines.
Pour les deux pays, cette situation illustre parfaitement la nécessité de défendre un monde multipolaire où les grandes puissances ne peuvent imposer seules leur vision. Cuba et la Russie se présentent ainsi comme des défenseurs d’un ordre plus équilibré, même si leurs visions divergent sur de nombreux points avec celles de nombreux autres États.
Cette convergence d’intérêts explique en grande partie l’intensité du soutien russe à un moment où l’île en a le plus besoin.
Perspectives et incertitudes
Alors que la rencontre avec Vladimir Poutine doit encore avoir lieu, de nombreuses questions demeurent en suspens. La Russie ira-t-elle au-delà des déclarations politiques pour apporter une aide matérielle substantielle ? Les États-Unis réagiront-ils à cette nouvelle démonstration de solidarité par un durcissement supplémentaire de leur position ?
Et surtout, comment les Cubains vivront-ils les prochains mois ? La résilience légendaire du peuple cubain sera-t-elle une nouvelle fois mise à rude épreuve, ou bien assisterons-nous à un tournant dans la crise grâce à l’intervention de ses alliés ?
Une chose est sûre : dans ce bras de fer géopolitique qui dépasse largement les frontières de l’île, Cuba est devenu un symbole bien plus grand que sa taille ne le laisserait supposer. Un symbole de résistance pour les uns, une épine dans le pied pour les autres, mais surtout un test grandeur nature de la capacité des puissances non occidentales à soutenir efficacement leurs partenaires face à la pression américaine.
Les prochains jours, et surtout la teneur des discussions entre Poutine et Rodriguez, apporteront peut-être des réponses à ces interrogations essentielles. En attendant, les Cubains continuent de vivre au jour le jour, espérant que la solidarité promise se traduira bientôt par des navires chargés de pétrole accostant dans les ports de l’île.
Car au final, derrière les grands discours diplomatiques et les analyses géopolitiques, c’est bien la survie quotidienne de millions de personnes qui se joue dans cette nouvelle page de l’éternelle confrontation entre La Havane et Washington, avec Moscou dans le rôle du soutien fidèle mais encore discret.
La suite promet d’être riche en enseignements sur l’évolution des rapports de force internationaux en ce début de XXIe siècle.









