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Révolution Silencieuse : Femmes Saoudiennes en Plein Sport

Il y a dix ans, impossible pour une Saoudienne de courir ou pédaler dans la rue. Aujourd’hui, elles se lèvent à l’aube, enfilent leurs baskets et défient les regards. Mais derrière chaque foulée se cache encore une bataille…

Imaginez-vous dans l’obscurité bleutée d’un matin de novembre, quelque part au bord du golfe Persique. Le silence est presque palpable, seulement troublé par le ronronnement lointain d’un moteur de voiture qui s’éloigne. Et soudain, une silhouette émerge : une femme sur un vélo, cheveux dissimulés sous un foulard, regard fixé droit devant, pédalant avec une assurance tranquille. Il y a dix ans, cette image aurait semblé irréelle en Arabie saoudite. Aujourd’hui, elle devient une des nombreuses preuves qu’une transformation profonde, presque souterraine, est en train de s’opérer.

Quand le sport devient un acte de liberté

Depuis l’arrivée au pouvoir du prince héritier Mohammed ben Salmane, le royaume wahhabite a connu des évolutions sociales que peu d’observateurs auraient osé prédire il y a quinze ans. Parmi elles, l’ouverture progressive du sport aux femmes occupe une place à part. Ce n’est pas seulement une question d’infrastructures ou de calendriers de compétitions : c’est une redéfinition intime de ce qu’une femme peut faire de son corps et de son temps.

Longtemps, l’exercice physique féminin se limitait à quelques exercices dans des salles privées climatisées, souvent plus orientés vers l’esthétique que vers la performance. Aujourd’hui, des milliers de Saoudiennes courent dans les rues avant le lever du soleil, pédalent sur les corniches ou s’entraînent au triathlon. Ce changement n’est pas seulement quantitatif ; il est profondément symbolique.

Les premières lueurs : un vélo dans la pénombre

Khobar, ville industrielle de l’Est du royaume. 5 h 30. Une femme nommée Hind, 31 ans, salariée dans une compagnie d’assurance, sort de chez elle sur son vélo de route. Elle porte legging et haut technique, casque bien ajusté. Elle ne se cache plus dans les ruelles périphériques comme elle le faisait il y a trois ans. Elle emprunte désormais les grands axes, slalome entre les voitures matinales.

Pourtant, chaque sortie reste soumise à une autorisation paternelle. « Mon père finit toujours par dire oui », explique-t-elle avec un sourire en coin. Ce petit dialogue quotidien résume à lui seul la tension entre tradition et aspiration individuelle qui traverse encore de nombreuses foyers saoudiens.

« J’ai l’impression de voler quand je pédale avec mes amies. »

Hind, cycliste amateur

Le groupe qu’elle a rejoint, les Wings, est né dans la clandestinité. Ses membres s’habillaient de vêtements amples sombres pour ressembler à des hommes et pédalaient la nuit dans des quartiers excentrés. Aujourd’hui elles roulent au grand jour. Ce passage de l’ombre à la lumière est une métaphore puissante de l’évolution en cours.

Riyad avant l’aube : les joggeuses du quartier des ambassades

Dans la capitale, au nord-ouest, un autre rituel s’est installé. Trois matins par semaine, un groupe de femmes se retrouve près du quartier des ambassades. Infirmières, architectes, employées de banque… elles arrivent en tenue de running, parfois avec hijab sportif coloré, parfois cheveux attachés sans voile.

Elles s’échauffent, prennent un selfie collectif, puis s’élancent. Objectif : préparer le semi-marathon de Riyad qui reliera deux symboles forts de l’émancipation féminine : l’université Princesse Noura (première université pour femmes du pays) et l’université islamique Imam Mohammed Ibn Saoud.

Sawsan, 39 ans, se souvient de sa première course il y a trois ans : « J’ai ressenti une liberté que je n’avais jamais connue auparavant. » Pour beaucoup, ces événements sportifs deviennent des moments de célébration collective bien au-delà de la performance chronométrique.

Triathlon, lacrosse, padel… l’explosion des disciplines

Le running n’est que la partie visible d’un phénomène bien plus large. Le triathlon attire des profils très variés. Yara, 26 ans, raconte ses arrivées d’Ironman : musique triomphale, feux d’artifice, larmes de joie. « À cet instant, je me sens vraiment chez moi », confie-t-elle.

Dans un complexe multisports récent de Riyad, des jeunes femmes jouent au lacrosse au milieu d’équipes masculines. Hind, 32 ans, explique son choix sans détour : « Je préfère m’entraîner avec les garçons, je progresse beaucoup plus vite. » Elle refuse de se voir limitée par l’âge ou le genre : « Personne n’a le droit de me dire ce que je peux faire. »

  • Cyclisme sur route
  • Jogging longue distance
  • Triathlon Ironman
  • Lacrosse mixte
  • Padel et yoga en groupe

Ces disciplines, souvent importées, sont investies avec une énergie particulière par une génération qui rattrape le temps perdu.

Les obstacles qui persistent

Malgré les avancées spectaculaires, le chemin reste semé d’embûches. Certaines femmes continuent de courir avec niqab et abaya noire, même par 45 °C, parce que des hommes sont présents aux alentours. D’autres cachent leurs médailles à leur père ou leur mari.

Dans les écoles, l’enseignement du sport aux filles souffre encore de retards : infrastructures inachevées, professeures réticentes, cours théoriques sur PowerPoint au lieu de pratique réelle. Une lycéenne interrogée hausse les épaules : « On apprend les règles du foot sans jamais toucher un ballon… »

Une jeunesse qui veut bouger… et être vue

75 % de la population saoudienne a moins de 36 ans. Cette jeunesse aspire à autre chose qu’à une vie confinée entre maison et centre commercial climatisé. Le sport devient un espace d’affirmation de soi, un moyen de prouver que l’on peut être à la fois pieuse, moderne et performante.

Les réseaux sociaux jouent un rôle clé. Les stories Instagram et les publications après-course permettent de normaliser ces pratiques. Chaque photo partagée est une petite pierre supplémentaire dans l’édifice d’une nouvelle normalité.

« Mon rêve, c’est que les jeunes filles puissent faire du sport sans avoir à se battre pour y arriver. »

Une cycliste de Khobar

Vers une mixité assumée ?

Dans la vallée du Wadi Hanifa, des groupes mixtes courent ensemble. Les klaxons et les remarques sexistes existent toujours, mais les encouragements des conductrices qui baissent leurs vitres pour applaudir se multiplient. La balance penche doucement.

Les complexes sportifs à ciel ouvert voient apparaître des équipes féminines intégrées dans des disciplines historiquement masculines. Cette mixité, encore minoritaire, est vécue par certaines comme un accélérateur de progression technique et mentale.

Un corps qui parle de liberté

Ce qui frappe le plus dans ces rencontres, c’est la joie brute qui se lit sur les visages après l’effort. Chaque goutte de sueur semble emporter un peu de l’ancienne injonction à l’immobilité. Le corps devient un espace de conquête, un territoire que l’on reprend à soi.

Pour Hayat, étudiante en physique qui a quitté sa ville natale, chaque footing est une célébration de cette indépendance nouvellement acquise. Même si elle ne peut toujours pas en parler à son père.

Et demain ?

Les Jeux asiatiques d’hiver prévus dans le royaume (même s’ils ont été reportés) et les investissements massifs dans le sport féminin laissent présager une accélération. Mais la vraie révolution ne se mesurera pas au nombre de médailles : elle se lira dans le regard d’une adolescente qui lace ses baskets sans demander la permission.

En attendant, chaque foulée matinale, chaque coup de pédale dans la lumière rose de l’aube, chaque cri de joie à l’arrivée d’un triathlon continue d’écrire une page nouvelle de l’histoire des femmes saoudiennes.

Une page qu’elles écrivent elles-mêmes, en baskets et en sueur.

Quelques chiffres clés (2025-2026)

  • 91 % des Saoudiennes ne pratiquaient aucune activité régulière en 2018
  • Plus de 350 000 femmes inscrites dans des clubs sportifs en 2025
  • Premier semi-marathon féminin officiel : 2019
  • Reconnaissance officielle du football féminin : 2018
  • Âge moyen des nouvelles pratiquantes assidues : 27-34 ans

Le mouvement ne fait que commencer.

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