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Rennes : Prisons Étanchés aux Drogues, un Risque Explosif

Neuf détenus sur dix arrivent consommateurs de stupéfiants à Rennes-Vezin. Si la drogue cesse vraiment d’entrer, le sevrage brutal risque de provoquer des explosions de violence et une hausse des suicides. Les surveillants tirent la sonnette d’alarme…

Imaginez un instant : vous êtes surveillant pénitentiaire. Chaque jour, vous entrez dans un univers où la tension est palpable, où chaque geste peut dégénérer. Et voilà qu’on vous annonce une révolution : bientôt, plus un gramme de cannabis, plus un téléphone portable ne franchira les murs. Objectif affiché : rendre les établissements carcéraux « complètement étanches » aux stupéfiants. Sur le papier, l’idée séduit. Sur le terrain, elle terrifie.

Dans un centre pénitentiaire bien précis de l’ouest de la France, les équipes de surveillance murmurent leur angoisse. Si la drogue disparaît réellement des coursives et des cellules, c’est tout un équilibre – aussi précaire soit-il – qui risque de voler en éclats. Car derrière les barreaux, la consommation de produits stupéfiants n’est pas une pratique marginale : elle est massive, ancrée, presque structurante pour beaucoup de détenus.

Quand l’étanchéité devient un danger

Le projet gouvernemental est clair : il faut couper les ponts entre le monde extérieur et les produits illicites. Renforcement des portiques, nouvelles technologies de détection, fouilles systématiques, drones de surveillance… tout un arsenal est en cours de déploiement. Mais pour les hommes et femmes qui côtoient les détenus au quotidien, cette ambition cache une face sombre.

Une consommation qui touche la quasi-totalité des arrivants

Selon plusieurs professionnels en poste depuis des années, environ neuf personnes sur dix qui passent la porte d’écrou consomment régulièrement des stupéfiants avant leur incarcération. Cannabis en tête, mais aussi d’autres substances plus dures selon les profils. Cette réalité n’est pas nouvelle, pourtant elle prend soudainement une dimension critique.

Si demain l’approvisionnement s’arrête net, ces milliers de consommateurs réguliers vont se retrouver en sevrage forcé, souvent sans accompagnement médical adapté à l’échelle d’un établissement surpeuplé. Et le sevrage, quand il est brutal, ne se contente pas de provoquer des sueurs et des tremblements.

« Le sevrage va provoquer des décompensations. Des crises aiguës. Des risques de suicide. »

Ces mots, prononcés à voix basse par un surveillant expérimenté, résument l’inquiétude majeure : la perte brutale d’une substance devenue pour beaucoup un moyen de tenir psychologiquement dans un environnement hostile.

Cannabis dans « quasiment toutes les cellules »

Lors des fouilles régulières, les équipes découvrent systématiquement du cannabis. Pas ici ou là, mais dans la très grande majorité des cellules. Cette omniprésence crée une forme de routine : chacun sait où se trouve la marchandise, à qui s’adresser, comment consommer discrètement. Retirer cet élément structurant, c’est toucher à un pilier invisible de la vie quotidienne en détention.

Certains détenus l’utilisent pour dormir, d’autres pour supporter l’angoisse, d’autres encore pour supporter la promiscuité. Supprimer cette soupape sans proposer d’alternative thérapeutique solide revient à condamner une partie de la population carcérale à une souffrance accrue.

Une montée de la tension prévisible

Les surveillants le savent : quand la frustration grimpe, les violences suivent. Entre détenus d’abord, avec des règlements de comptes pour les dernières doses restantes. Puis envers le personnel, qui devient le visage visible de cette privation imposée. Les agressions physiques, déjà nombreuses, pourraient connaître une recrudescence significative.

À cela s’ajoute le spectre des passages à l’acte auto-agressif. Le risque suicidaire, déjà préoccupant en milieu carcéral, pourrait s’envoler dans les semaines et mois qui suivraient une véritable coupure des approvisionnements.

Entre idéal sécuritaire et réalité humaine

Le paradoxe est saisissant. D’un côté, une volonté politique légitime de reprendre le contrôle des établissements, de lutter contre le trafic qui gangrène les prisons et finance parfois des réseaux extérieurs. De l’autre, la crainte très concrète d’une déflagration sociale à l’intérieur des murs.

Comment concilier ces deux impératifs ? Faut-il privilégier l’étanchéité absolue au risque d’une explosion de violence, ou accepter une forme de tolérance contrôlée pour préserver un semblant de calme ? La question n’est pas théorique : elle se pose chaque jour aux équipes qui assurent la sécurité et l’encadrement.

Le rôle délicat du soin en prison

La médecine pénitentiaire est déjà largement débordée. Les addictions sont reconnues comme des pathologies à part entière, mais les moyens restent dramatiquement insuffisants. Proposer un véritable parcours de soin à plusieurs centaines de personnes en sevrage simultané dépasse très largement les capacités actuelles.

Certains professionnels plaident pour une montée en puissance progressive des mesures d’étanchéité, couplée à un renfort massif des équipes soignantes. Sans ce préalable, le remède pourrait se révéler bien plus dangereux que le mal.

Des précédents qui font réfléchir

Dans d’autres pays ayant tenté des politiques de tolérance zéro sur les stupéfiants en détention, les résultats ont souvent été contrastés. Tantôt baisse spectaculaire des incidents liés au trafic, tantôt flambée des incidents auto-agressifs et des agressions sur le personnel. La France n’échappera vraisemblablement pas à cette ambivalence.

La différence majeure réside dans le taux de consommation initial : rarement aussi élevé qu’ici. Le choc risque donc d’être d’autant plus violent.

Et les téléphones dans tout ça ?

Le téléphone portable illicite est l’autre grand objectif du plan. Symbole du laxisme pour certains, outil de survie pour d’autres. Il permet de garder le lien avec l’extérieur, de régler des affaires familiales, parfois de continuer à gérer un trafic… mais aussi d’organiser des menaces ou d’intimider. Là encore, l’étanchéité totale pourrait avoir des effets en cascade difficiles à anticiper.

Vers une explosion sociale contenue derrière les murs ?

Si la drogue et les téléphones venaient à disparaître simultanément et durablement, les prisons françaises pourraient connaître une période de turbulences sans précédent depuis plusieurs décennies. Crises individuelles, tensions collectives, remise en cause de l’autorité… autant de signaux qui font craindre le pire aux premiers concernés.

Les surveillants ne demandent pas l’abandon du projet. Ils réclament simplement que l’on regarde la réalité en face : couper les flux sans préparer le choc humain revient à allumer une mèche dont personne ne connaît la longueur.

Entre l’ambition affichée d’une prison « propre » et la gestion pragmatique d’un quotidien explosif, le curseur est difficile à positionner. Pourtant, il faudra bien le faire, et vite. Car les murs, eux, ne parlent pas. Mais quand ils tremblent, tout le monde finit par l’entendre.

La balle est désormais dans le camp des décideurs. Sauront-ils entendre les alertes remontées du terrain avant que la situation ne devienne incontrôlable ? L’avenir des établissements pénitentiaires, et surtout celui des êtres humains qui y vivent et y travaillent, en dépend directement.

À retenir : Une prison sans drogue est un objectif louable. Une prison sans drogue du jour au lendemain, sans préparation massive des soins et de la gestion de crise, pourrait devenir un lieu encore plus dangereux qu’il ne l’est déjà.

Le débat ne fait que commencer. Et derrière les discours officiels, ce sont les regards fatigués des surveillants, croisés dans les couloirs, qui disent peut-être la vérité la plus brute sur ce qui nous attend.

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