Imaginez des centaines de coups de fusil qui claquent dans l’air gelé, des plaines biélorusses. Des canons tonnent, la fumée envahit tout, et soudain, dans ce brouillard blanc, des silhouettes en uniformes bleus et verts se jettent les unes contre les autres. On se croirait revenu en novembre 1812. Pourtant, nous sommes en 2025, et quelque chose cloche profondément dans ce tableau historique : il n’y a plus un seul reconstituteur venu d’Europe occidentale.
Une reconstitution historique bouleversée par la géopolitique
Chaque année depuis plus de vingt ans, la petite ville de Borissov, au Bélarus, accueille l’une des plus grandes reconstitutions napoléoniennes d’Europe de l’Est. Le lieu n’a pas été choisi au hasard : c’est ici même, sur les rives de la Bérézina, que l’armée de Napoléon a frôlé l’anéantissement total lors de la retraite de Russie.
Mais l’édition 2025 a pris une tournure inattendue. À cause du conflit en Ukraine, commencé en février 2022 et toujours en cours, les clubs français, polonais, allemands, italiens ou néerlandais n’ont pas pu – ou pas voulu – faire le déplacement. Résultat : plus de 200 passionnés, tous originaires de Russie ou du Bélarus, ont incarné seuls les deux camps ennemis d’autrefois.
Quand l’histoire tente encore de rassembler
Au milieu des grognards biélorusses et russes, Alexeï Sanko, 38 ans, arbore fièrement l’uniforme d’un gendarme de la Vieille Garde. Ce professeur d’histoire moscovite ne cache pas sa déception.
« L’histoire, c’est ce qui peut nous unir, peu importe là où on vit »
Alexeï Sanko, reconstituteur venu de Moscou
Il rappelle un détail essentiel : la Grande Armée de 1812 n’était pas uniquement française. Polonais, Autrichiens, Bavarois, Italiens, Hollandais… plus de vingt nations marchaient sous les aigles impériales. Voir aujourd’hui une reconstitution uniquement russo-biélorusse de cette campagne cosmopolite a quelque chose de profondément ironique.
La Bérézina : un épisode à la fois tragique et héroïque
Du 26 au 29 novembre 1812, les restes de la Grande Armée, poursuivis par les troupes du tsar Alexandre Ier, se retrouvent coincés devant la rivière Bérézina. Le thermomètre frôle les –30 °C. Les ponts ont été détruits. C’est alors qu’intervient l’exploit des pontonniers.
Plongés jusqu’à la poitrine dans l’eau glacée, ces soldats du génie construisent en quelques heures deux ponts de fortune. La plupart y laissent la vie, morts d’hypothermie ou écrasés par la panique de la foule. Grâce à eux, Napoléon parvient à sauver ce qui reste de son armée et à s’échapper personnellement.
Les pertes sont effroyables : plus de 40 000 morts en quatre jours, toutes armées confondues. Un carnage qui marque la fin définitive des rêves de conquête orientale de l’Empereur.
Un hommage déséquilibré en 2025
Sur le terrain de la reconstitution, les cérémonies officielles ont pris une couleur très particulière cette année. Des gerbes de fleurs ont été déposées exclusivement sur le monument élevé au début du XXe siècle à la mémoire des soldats russes tombés en 1812.
Des militaires biélorusses en grand uniforme et des élèves d’écoles militaires ont rendu les honneurs. En revanche, le mémorial français, pourtant tout proche, n’a reçu la visite que de quelques reconstituteurs isolés, sans aucune délégation officielle.
Cette asymétrie n’a échappé à personne sur place et illustre parfaitement le climat actuel entre l’Est et l’Ouest.
Même Borodino a dû annuler
Le phénomène ne se limite pas à la Bérézina. À une centaine de kilomètres de Moscou, le champ de bataille de Borodino – la plus sanglante journée des guerres napoléoniennes – devait accueillir sa traditionnelle grande reconstitution. Elle a été purement et simplement annulée.
La raison invoquée ? « Le danger d’attaques de drones » venus d’Ukraine, explique Daria Semibratova, 49 ans, vêtue d’un uniforme de fantassin de la ligne napoléonienne. Une phrase qui résume à elle seule l’absurdité de la situation : une reconstitution de 1812 interrompue par une guerre de 2025.
Les reconstituteurs tentent de garder le lien… en ligne
Beaucoup de clubs russes et biélorusses ne peuvent plus participer aux grands rassemblements européens : Waterloo, Austerlitz, Iéna… Les visas sont refusés ou les assurances ne couvrent plus les déplacements. Inversement, les Occidentaux hésitent à se rendre en Russie ou au Bélarus.
Du coup, les échanges se poursuivent sur internet. Groupes Telegram, forums spécialisés, vidéos YouTube : la passion transcende les frontières politiques, même si les rencontres physiques deviennent rarissimes.
Et les spectateurs dans tout ça ?
Environ un millier de personnes ont bravé le froid pour assister à la reconstitution de Borissov. Parmi elles, Lioudmila Bolchakova, emmitouflée dans son manteau, frissonne – mais pas seulement de froid.
« C’est effrayant quand les tirs partent, que les boulets fusent et que les explosions retentissent. Tu comprends à quel point nos soldats étaient courageux »
Lioudmila Bolchakova, spectatrice
À quelques centaines de kilomètres de là, une autre guerre fait rage. Le parallèle est inévitable et glace le sang.
L’histoire peut-elle encore nous réunir ?
La reconstitution de la Bérézina 2025 restera comme un symbole amer. Là où, pendant des décennies, des passionnés de toutes nationalités se retrouvaient pour faire revivre ensemble une tragédie commune, la géopolitique a repris ses droits.
Pourtant, au milieu des détonations et des cris de « Vive l’Empereur ! » ou « Hourra ! », on entend encore cette petite voix portée par Alexeï et tant d’autres : l’histoire devrait nous rassembler, pas nous diviser.
Reste à espérer que les canons de 1812 cesseront un jour de résonner en écho à ceux de 2025, et que les grognards de tous les pays pourront à nouveau charger côte à côte – cette fois uniquement pour le plaisir de faire vivre le passé.









