Imaginez un instant : deux pays africains, voisins mais aux relations explosives, qui se disputent non pas un territoire ou des ressources minières, mais la direction symbolique d’une organisation qui réunit près de 90 États et gouvernements autour de la langue française. Cette scène n’est pas tirée d’un roman politique, elle se déroule actuellement dans les coulisses de la Francophonie.
Une élection qui dépasse les simples mots
Le poste de secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) attire aujourd’hui tous les regards. Alors que l’actuel mandat touche à sa fin, les ambitions se révèlent au grand jour. Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière dont cette compétition est présentée : il ne s’agit pas d’une opposition entre États, mais bien d’un choix entre personnes.
Pourtant, derrière cette apparente neutralité institutionnelle, les lignes de fracture géopolitiques sont bien visibles. La République démocratique du Congo et le Rwanda, deux acteurs majeurs de la région des Grands Lacs, incarnent aujourd’hui cette tension particulière au sein de l’espace francophone.
Le cadre institutionnel : des candidatures individuelles
L’OIF fonctionne selon des règles précises. Le secrétaire général n’est pas désigné par un vote entre pays, mais par les chefs d’État et de gouvernement lors d’un sommet quadriannuel. Chaque candidature doit être portée par une personnalité, pas par un gouvernement. C’est ce principe fondamental que plusieurs voix ont rappelé récemment à Kinshasa.
Une ministre française en charge de la Francophonie, en visite officielle dans la capitale congolaise, a tenu à préciser ce point essentiel : « les élections se font sur des candidatures individuelles et non pas sur des candidatures pays ». Cette déclaration vise à recentrer le débat sur les qualités personnelles des candidats plutôt que sur les rivalités nationales.
Malgré cette règle, il est de notoriété publique que les soutiens diplomatiques jouent un rôle majeur. Les États membres mobilisent leurs réseaux, leurs alliances et leur influence pour appuyer telle ou telle personnalité. La distinction entre candidature individuelle et candidature nationale reste donc théorique dans bien des cas.
La position de la RDC : une annonce stratégique
Vendredi dernier, le gouvernement congolais a officialisé son intention de présenter un candidat au poste de secrétaire général. Le porte-parole du gouvernement a décrit cette décision comme faisant partie intégrante de la « stratégie diplomatique » du pays. Kinshasa entend ainsi renforcer sa présence sur la scène internationale francophone.
Pour l’heure, aucun nom officiel n’a été communiqué publiquement. Cette discrétion peut s’expliquer par plusieurs facteurs : besoin de consolider des soutiens en amont, prudence face aux réactions rwandaises, ou encore recherche de la personnalité la plus à même de rassembler au-delà des clivages régionaux.
Ce qui est certain, c’est que la RDC, pays francophone parmi les plus peuplés au monde, considère l’OIF comme un espace stratégique où faire valoir ses positions, notamment sur les questions de sécurité et de stabilité régionale.
Le Rwanda et la reconduction de l’actuelle secrétaire générale
De son côté, Kigali soutient ouvertement la candidature de l’actuelle titulaire du poste pour un troisième mandat consécutif. Cette personnalité, rwandaise de nationalité, dirige l’organisation depuis plusieurs années. Son bilan est souvent présenté comme positif par ses soutiens : modernisation de l’institution, renforcement de la coopération économique, visibilité accrue des questions africaines au sein de l’espace francophone.
Le Rwanda met en avant la continuité et l’expérience acquise. Un troisième mandat serait exceptionnel dans l’histoire récente de l’OIF, mais pas inédit. Les autorités rwandaises estiment que la dirigeante actuelle dispose de la légitimité et des réseaux nécessaires pour poursuivre son action.
« Le secrétariat général de la Francophonie est un poste qui est pourvu à l’issue d’élections qui se font sur des candidatures individuelles et non pas sur des candidatures pays. »
Cette citation, prononcée lors d’une conférence de presse à Kinshasa, illustre parfaitement la volonté de certains acteurs de maintenir le débat à un niveau personnel plutôt que national.
Un contexte régional particulièrement tendu
Il est impossible de comprendre cette compétition sans replacer les choses dans leur contexte géopolitique. Depuis de nombreuses années, les relations entre Kinshasa et Kigali sont marquées par une profonde méfiance. Au cœur de cette crispation : le conflit persistant dans l’est de la République démocratique du Congo.
Les forces gouvernementales congolaises affrontent le mouvement M23, un groupe armé que Kinshasa accuse d’être soutenu militairement et logistiquement par le Rwanda. Kigali a toujours nié ces allégations, affirmant que ses préoccupations sécuritaires sont liées à la présence de groupes hostiles sur le sol congolais.
Cette situation explosive influence inévitablement les positionnements diplomatiques, y compris dans des enceintes multilatérales comme l’OIF. Chaque camp cherche à renforcer sa légitimité internationale et à marginaliser son adversaire.
La France, un acteur central mais prudent
En tant que pays hôte du siège de l’OIF et contributeur majeur au budget, la France occupe une place particulière. La ministre en charge de la Francophonie a tenu des propos équilibrés lors de sa visite à Kinshasa : « La France est ouverte à l’examen de toutes les candidatures ».
Cette position de neutralité affichée vise probablement à ne froisser aucun des deux pays. Paris entretient des relations complexes avec Kinshasa et Kigali, et cherche à préserver son influence dans la région tout en promouvant les valeurs de la Francophonie : paix, démocratie, développement.
L’approche française semble consister à insister sur le caractère individuel de l’élection pour éviter que celle-ci ne se transforme en affrontement direct entre États membres.
Les enjeux pour l’avenir de la Francophonie
Au-delà de la rivalité RDC-Rwanda, cette élection soulève des questions plus larges sur l’orientation future de l’organisation. L’OIF est-elle condamnée à refléter les tensions géopolitiques de ses membres les plus influents ? Ou peut-elle rester un espace de dialogue apaisé autour de la langue et de la culture ?
Le prochain secrétaire général devra naviguer entre plusieurs défis : renforcer la solidarité économique entre pays du Nord et du Sud, promouvoir la langue française face à l’anglais et au mandarin, accompagner les transitions démocratiques, lutter contre la désinformation, etc.
- Consolider la place de l’Afrique dans l’organisation
- Développer les programmes éducatifs et culturels
- Renforcer la coopération économique et le commerce intra-francophone
- Accompagner les États dans leurs réformes institutionnelles
- Promouvoir la paix et la prévention des conflits
Ces priorités seront au cœur du programme de tout candidat sérieux. La personnalité choisie devra incarner à la fois l’unité de l’espace francophone et sa diversité.
Vers le sommet de novembre au Cambodge
C’est dans la capitale cambodgienne que les chefs d’État et de gouvernement se réuniront en novembre pour désigner le ou la prochain(e) secrétaire général(e). D’ici là, les tractations diplomatiques vont s’intensifier. Chaque pays membre, même les plus petits, aura voix au chapitre.
Les observateurs attentifs notent déjà que plusieurs autres pays pourraient présenter des candidats. Le fait que la compétition soit officiellement ouverte à tous les profils qualifiés pourrait complexifier le jeu et obliger les deux principaux protagonistes à élargir leurs coalitions.
Le Cambodge, en tant que pays hôte, jouera également un rôle discret mais important dans la facilitation des discussions. Ce sommet pourrait être l’occasion de réaffirmer l’attachement collectif à la paix et au multilatéralisme.
Une opportunité pour l’Afrique francophone ?
L’Afrique représente aujourd’hui la zone la plus dynamique de la Francophonie en termes démographiques et linguistiques. Le continent compte le plus grand nombre de locuteurs francophones et cette tendance va s’accentuer dans les décennies à venir.
Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que deux candidatures africaines se retrouvent en position de force. Qu’il s’agisse d’une reconduction rwandaise ou d’une nouvelle personnalité congolaise, l’issue du scrutin renforcera probablement la centralité africaine au sein de l’organisation.
Cette évolution est perçue positivement par beaucoup d’observateurs qui estiment que l’OIF doit refléter davantage le poids démographique et culturel de ses membres du Sud.
Les défis d’une campagne discrète mais intense
Contrairement à une élection nationale, la campagne pour le secrétariat général de l’OIF se déroule largement en coulisses. Les candidats et leurs soutiens multiplient les rencontres bilatérales, les promesses de coopération, les arguments sur leur vision pour l’organisation.
Chaque voix compte, même celles des membres associés et des observateurs. Cette dispersion géographique – des Caraïbes au Pacifique, de l’Europe à l’Afrique – oblige les prétendants à construire des alliances très larges et diversifiées.
Dans ce jeu d’influence, les pays francophones européens conservent un poids non négligeable, mais ils ne peuvent plus imposer seuls leur candidat. L’équilibre des forces a considérablement évolué ces dernières décennies.
Conclusion : une élection sous haute tension symbolique
Ce qui se joue actuellement dépasse largement la simple désignation d’un dirigeant. C’est toute la capacité de l’OIF à transcender les conflits régionaux qui est en jeu. Parviendra-t-elle à rester un espace de dialogue apaisé malgré les tensions entre certains de ses membres les plus importants ?
La réponse sera donnée en novembre au Cambodge. D’ici là, attendez-vous à de nombreuses déclarations, à des soutiens officiels et officieux, à des analyses géopolitiques parfois très tranchées. La Francophonie, loin d’être un club linguistique paisible, révèle aujourd’hui ses lignes de fracture… et ses potentialités d’apaisement.
À suivre donc, avec la plus grande attention, car l’issue de cette élection pourrait durablement influencer la voix collective des pays francophones sur la scène internationale.
Points clés à retenir
• Le poste de secrétaire général de l’OIF est attribué à une personne, pas à un pays
• La RDC prépare une candidature dans le cadre de sa stratégie diplomatique
• Le Rwanda soutient la reconduction de l’actuelle secrétaire générale pour un troisième mandat
• Le contexte régional (conflit dans l’est de la RDC) influence fortement les positionnements
• Décision finale en novembre lors du sommet de Phnom Penh
Ce scrutin à venir constitue sans doute l’un des moments les plus significatifs pour l’avenir institutionnel et symbolique de la Francophonie depuis de nombreuses années.









