Imaginez un homme respectable en apparence, professeur de français, moniteur de spéléologie, encadrant des adolescents en difficulté… et derrière ce masque, l’un des dossiers les plus effroyables que la justice française ait eu à traiter ces dernières années. À 79 ans, cet individu vient d’être mis en examen pour des faits qui dépassent l’entendement : 89 viols et agressions sexuelles sur des mineurs, étalés sur plus de cinq décennies, dans une dizaine de pays. Mais ce n’est pas tout. Lors de son audition, il a également reconnu avoir volontairement mis fin à la vie de sa mère et de sa tante.
Ce mardi, le procureur de la République de Grenoble a levé une partie du voile sur cette affaire hors norme. Les enquêteurs ont mis au jour un véritable journal de bord du crime : quinze tomes manuscrits, stockés sur une simple clé USB, où l’homme consignait avec un luxe de détails ses actes pédocriminels. Un document glaçant qui permet aujourd’hui de retracer un parcours de prédateur sur près de 55 ans.
Un parcours de prédateur dissimulé derrière des fonctions d’encadrement
Ce septuagénaire n’a jamais été un inconnu des milieux de la jeunesse. Au fil des décennies, il a multiplié les casquettes : professeur de français à l’étranger, animateur de colonies de vacances, moniteur de spéléologie, éducateur spécialisé auprès d’enfants et d’adolescents en rupture. Autant de positions qui lui ont offert un accès privilégié et répété à des mineurs souvent issus de milieux précaires ou vulnérables.
Les faits aujourd’hui recensés s’étendent de 1967 à 2022. Une longévité dans la criminalité qui interroge forcément sur les failles successives du système : comment un tel parcours a-t-il pu durer si longtemps sans déclencher d’alerte décisive ?
Une clé USB de 15 tomes : le journal macabre d’un pédocriminel
Le document central de l’enquête est cette fameuse clé USB saisie chez le suspect. Quinze volumes, rédigés de sa main, dans lesquels il décrit minutieusement ses « rapports » avec des adolescents âgés de 13 à 17 ans. Les actes évoqués sont principalement des masturbations et des fellations, souvent présentées par lui comme « consenties » – un discours classique chez les agresseurs sexuels pour tenter de minimiser leur responsabilité.
Ce qui frappe les enquêteurs, c’est la précision quasi administrative de ces écrits. Lieux, dates, âges approximatifs, nationalités, parfois même prénoms ou surnoms : tout est consigné. Un véritable catalogue du crime qui a permis aux magistrats et aux enquêteurs d’établir un décompte provisoire de 89 victimes.
« Il s’agit d’un travail méthodique, presque obsessionnel, qui témoigne d’une volonté de garder une trace de ses actes. »
Extrait des déclarations du procureur lors de la conférence de presse
Ce niveau de détail rend d’autant plus insoutenable la lecture des procès-verbaux. Il ne s’agit pas d’un agresseur opportuniste agissant dans un moment d’égarement : c’est un système, organisé, planifié sur des décennies.
Une géographie du crime : de l’Europe au Maghreb en passant par l’Asie
Les pays concernés sont nombreux et variés : Allemagne, Suisse, Portugal, Maroc, Algérie, Niger, Philippines, Inde, Colombie, Nouvelle-Calédonie… Une liste qui dessine les contours d’un tourisme sexuel assumé et répété.
Le suspect a notamment résidé plusieurs années au Maroc, pays où il semble avoir concentré une partie importante de ses agissements ces dernières décennies. C’est d’ailleurs l’un des rares territoires où les faits les plus anciens ne seraient pas forcément prescrits, le droit marocain étant plus favorable aux poursuites dans ce type d’affaires.
- Allemagne et Suisse dans les années 1970-1980
- Portugal et colonies de vacances dans les années 1980-1990
- Maroc et Algérie à partir des années 2000
- Asie du Sud-Est et Amérique latine plus récemment
Cette dispersion géographique a considérablement compliqué le travail des enquêteurs français. Pourtant, grâce aux aveux et aux écrits du mis en cause, une quarantaine de victimes ont déjà pu être formellement identifiées.
Deux homicides familiaux reconnus en marge de l’enquête
Mais l’affaire ne s’arrête pas aux seules infractions sexuelles. Au cours de ses auditions, l’homme a spontanément reconnu deux homicides commis au sein même de sa famille.
En 1974, alors que sa mère était atteinte d’un cancer en phase terminale, il affirme l’avoir étouffée avec un coussin. Quelques années plus tard, dans les années 1990, il aurait agi de la même manière envers sa tante âgée de 92 ans. Deux dossiers distincts ont été ouverts pour ces faits, que le suspect a « totalement reconnus et admis » selon le parquet.
Ces aveux inattendus ont ajouté une couche supplémentaire d’horreur à un dossier déjà particulièrement lourd. Ils interrogent également sur la personnalité profonde de l’individu : un homme capable de violences sexuelles systématiques sur des décennies, mais également de gestes mortels envers ses proches les plus âgés et vulnérables.
Les victimes : des adolescents souvent issus de milieux précaires
Le profil récurrent des victimes est particulièrement poignant. Il s’agit majoritairement d’adolescents issus de milieux défavorisés, parfois en situation de rue, parfois placés dans des structures d’accueil ou participant à des camps de vacances subventionnés. Autant de contextes où la vulnérabilité est maximale et où la parole est difficile à faire entendre.
Le parquet de Grenoble a lancé un appel à témoins national et international. L’objectif est double : identifier d’autres victimes potentielles qui n’auraient pas encore osé parler, mais aussi recueillir d’éventuels témoignages de complices ou de personnes ayant fermé les yeux sur des comportements suspects à l’époque.
Prescription : un obstacle majeur pour les faits les plus anciens
Les enquêteurs l’ont reconnu sans détour : la très grande majorité des faits antérieurs à 1993 sont prescrits en droit français. Seuls les actes commis au Maroc échappent potentiellement à cette règle, le délai de prescription étant plus long dans ce pays pour les crimes sexuels sur mineurs.
Cette réalité juridique est vécue comme une seconde blessure par les associations de défense des victimes. Beaucoup estiment que la prescription, dans les affaires de pédocriminalité, revient à nier la gravité des faits et à priver les victimes d’une reconnaissance judiciaire.
« Le temps qui passe ne guérit pas les blessures de l’enfance volée. Il ne devrait pas non plus éteindre la possibilité de rendre justice. »
Une militante anonyme interrogée après la conférence de presse
Que sait-on du profil psychologique du mis en cause ?
À ce stade, aucune expertise psychiatrique approfondie n’a encore été rendue publique. Toutefois, plusieurs éléments permettent déjà d’esquisser un portrait troublant :
- Absence apparente de remords concernant les agressions sexuelles
- Volonté obsessionnelle de tout consigner par écrit
- Aveux spontanés et détaillés des deux homicides familiaux
- Capacité à mener une double vie pendant plus de cinquante ans sans se faire remarquer de façon flagrante
Ces traits évoquent un profil de prédateur organisé, doté d’une intelligence manipulatrice et d’un sang-froid hors norme. Les psychiatres qui l’examineront devront notamment déterminer s’il existe une dimension nécrophile, sadique ou sociopathe marquée.
Un nouveau scandale qui ravive le débat sur la pédocriminalité
Cette affaire intervient dans un contexte où la France, comme de nombreux pays, est confrontée à une prise de conscience tardive mais massive des violences sexuelles sur mineurs. Les grands dossiers des vingt dernières années (affaires hors normes impliquant des institutions, des écoles, des églises, des mouvements sportifs) ont montré que la pédocriminalité ne se limite pas à des individus isolés : elle prospère souvent dans des environnements où la confiance est élevée et le contrôle faible.
Ici, le suspect a pu agir pendant plus d’un demi-siècle en occupant précisément ces positions de confiance. Cela pose une nouvelle fois la question de la sélection, de la formation et du suivi des adultes en contact régulier avec des mineurs, surtout dans des contextes internationaux où les contrôles sont encore plus difficiles.
Vers un procès historique ?
Le nombre de victimes, l’étendue géographique, la durée des faits et la gravité des actes annexes (homicides) font de ce dossier l’un des plus lourds jamais instruits en France pour des faits de pédocriminalité. Même si une grande partie des agressions sexuelles les plus anciennes est prescrite, le volume restant suffit à encourir la réclusion criminelle à perpétuité.
Le parquet a d’ores et déjà indiqué que l’instruction serait longue et minutieuse. Des commissions rogatoires internationales vont être envoyées dans une dizaine de pays. Des expertises psychiatriques, ADN, graphologiques sont en cours ou programmées.
Pour les victimes identifiées et celles qui pourraient encore se manifester, ce procès pourrait représenter une étape décisive dans leur reconstruction. Mais il soulève aussi une question lancinante : combien d’autres prédateurs de cette envergure circulent encore sans avoir été démasqués ?
Une chose est sûre : derrière les chiffres froids de 89 victimes, il y a des visages, des enfances brisées, des vies marquées à jamais. Et derrière cet homme de 79 ans aujourd’hui écroué, il y a plus d’un demi-siècle d’impunité.
Le silence a trop longtemps duré. Aujourd’hui, la parole se libère. Espérons qu’elle ne s’éteindra pas avant que justice soit rendue, autant que possible.









